CHAPITRE VI. O
— Oui, mais elles ne valent pas mon petit doigt, et vous oubliez que le bourreau est sur nos talons... Corbcuf! Madame croit-elle aller au bal, qu elle fait tant de simagrées pour s'iiabiiler?
Comme Gourdon allait répondre, il sentit la main de la Vénitienne sur son éjjaule ; il se retourna.
La signera Fabiani et la gitana étaient masquées de ee loup que tontes les dames portaient alors en voyage.
— Avez-vous pris vos bijoux , madame? demanda Gourdon.
— Nous avons tout ee que nous pouvons emporter, répondit la gitana.
— Partons donc.
Pampelonne battait le pavé de sa botte et gesticulait d'impatience. Il était enveloppé, comme son ami, d'un large manteau. Lorsqu'il aperçut le vicomte et les deux femmes, sans se mettre en frais de galanterie, il regarda tout autour de lui, et ne voyant personne de suspect, il s'écria sourdement :
— Suivez-moi!
Et il prit, à grands pas, la direction de la cour des Citernes.
Arrivé devant la porte secrète, il l'ouvrit aux yeux émerveillés de Gourdon, et il fît passer tout son monde dans la galerie.
90 LE CHEVALTEU DE PAMFELONNE.
Alors il entr'ouvrit son manteau, et, donnant sa lanterne à Gourdon, il replaça soigneusement la tringle qu"i! avait déplacée pour introduire la clef dans la serrure, entra dans la galerie, tira la porte à lui, et la refermant soigneusement :
— Nous voilà maintenant chez nous , dit-il avec son air de renard.
— Es-tu bien sûr qu'on ne nous a pas épiés? demanda le vicomte qui croyait rêver.
— Dans ce moment, nos dix soldats, que j'avais envoyés dans la première cour, doivent livrer la herse aux catholiques... Pardieu!... Écoutez... Entendez-vous ces hurlements?
— J'entends, dit la gitana.
— Ce sont ces bons Angevins qui nous cherchent probablement... Il doit bien leur tarder de nous exposer en plein vent... Ah! les doubles coquins! je parie qu'ils nous auraient pendus par les pieds, ces bons badauds... Eh bien ! qu'ils cherchent, et, contrairement à l'Évangile, ils ne trouveront pas.
— Cette retraite est donc bien sûre ? demanda la Vénitienne d'une voix tremblante d'émotion.
— Madame, elle n'était connue que de moi.
— Hélas ! pourquoi mon malheureux père n'estil pas avec nous? Il serait hors de danger, tandis que son agonie doit être horrible.
Pampelonne ne put rien répondre pour con-
r.HXPITRE VI, 91
solcr celle jusle et sainte douleur. Il n'étnit que Irop eonvnincu de la terrible position où devait être le i)risonnier abandonné, et, intrépide tant qu'il lui restait quelcjne espoir, il avait le courage des froides résignalions lorsqu'il fallait désespérer.
— Mais où as-tu fait provision de tous ces renseignements? demanda Gourdon, pour détourner ce sujet pénible.
— Il faut avouer que vous avez, mon cher, une rage furieuse de connaître les secrets des gens... Chut! on approche.
Les réfugiés entendirent passer et repasser, parler, jouer, rire, chanter et menacer une troupe
de soldats et de bourgeois.
— Ma foi ! mon cher comte, dit une voix, voilà bien le nid , mais les merles ont déniché.
— C'est la voix de Joyeuse, glissa tout bas Gourdon au chevalier.
— Ils ont bien fait de ne pas nous attendre, répondit celui que Joyeuse avait appelé comte, car leur procès n'eut pas été long, et messire Jacques, en bon jacobin qu'il est, aurait volontiers prié pour leur âme, comme pour celle de ce pauvre du Halot... n'est-ce pas, mon frère?
— Ah! de bien grand cœur, répondit une troisième voix qui était celle de Jacques Clément,
alors adossé contre la porte de fer dont il tâtait les tringles distraitement.
— C'est Cossé-Brissac, murmura encore Gourdon.
— C'est mon ennemi mortel, pensa le Gascon, qui crut voir le moine se dresser devant lui.
— Mesdames, suivez-moi, dit-il à voix basse; nous sommes trop près de réternité. Par ici.
I! conduisit son monde jusqu'à la seconde porte, et s'y arrêta.
— Nous n'avons rien de mieux à faire que de nous asseoir à terre, dit-il, pour attendre patiemment le milieu de la nuit et le sommeil de nos illustres vainqueurs.
L'avis fut adopte, et ces quatre personnages, dont les âmes se valaient par la trempe, trouvèrent encore moyen de charmer les heures d'une attente aussi terrible; l'un, Pampelonne, par de fous propos; Gourdon, par des histoires de guerre et de tournois; la Vénitienne, en récitant les chefs-d'œuvre du poêle Alighieri, en rapport avec sa sombre douleur ; la gitana, en racontant les sanglants malheurs de sa race bannie.
Le moment était venu de tenter l'évasion.
Pampelonne ouvrit la seconde porte, et entraîna ses amis sur l'escalier, après avoir remis tout en place, comme avant.