CHAPITRE ni
faisons donc vite et sans bruit, je suis un peu pressé.
— A la bonne beure ; monsieur est Français, ( ela se voit ; les Vénitiens ont, d'ordinaire, Toleille beaucoup plus dure... Mettons-nous sous ce gros arbre, nous y serons plus à l'aise.
— Volontiers.
— Mon ami, c'est vraiment dommage que j'aie promis de vous tuer ; sans cette promesse je ne vous eusse fait qu'une égratignure, foi de capitaine.
— C'est trop de bonté... Allons ! gagnez votre salaire ; vous a-t-on payé cher, au moins?
— Oh ! mon Dieu ! plus que vous ne valez assurément.
L'inconnu fît ployer la lame de son épée comme pour en essayer la trempe, puis il se mit en garde et jeta son chapeau à ses pieds.
— Eh ! Jésus, vous n'êtes qu'un enfant ! s'écria la Gazette indécis.
— Tant pis pour moi, tant mieux pour vous... Allons! j'attaque.
Le capitaine mit au vent sa large et lourde rapière, et le combat commença. Dès la première passe, notre Normand vit qu'il avait affaire à forte partie; à la seconde, il rompit d'un pas ; à la troisième son pied glissa, et il sentit le froid du fer de son adversaire entrer dans sa poitrine ;
il poussa un soupir étouffé et tomba comme une masse, sans faire un mouvement. L'inconnu se pencha sur lui, regarda son visage pâle et déjà méconnaissable, — le sang sortait par la bouche et les narines, — puis il défit son pourpoint et fouilla dans ses poches, espérant trouver quelque indice pour s'expliquer la singulière querelle qu'il venait de vider. Le portefeuille du Normand tomba sous la main du vainqueur qui, s'en emparant, s'éloigna lestement. Le portefeuille de la Gazette était troué de part en part.
Le lendemain on s'abordait dans les salons de Venise en se disant :
— Connaissez-vous l'aventure de la comtesse Ruggieri ?
— Non : le vieux comte s'est offensé de certaines visites que rendait à la belle comtesse le petit Pampelonne, et il lui a tendu une embuscade.
— Bah! l'a-t-il tué?
— Non... il a mis à ses trousses ce sacripant à barbe pointue, qui faisait trembler tous nos bravi, le capitaine la Gazette...
— Ah ! pauvre chevalier ! s'écriaient les femmes.
— Rassurez -vous , Pampelonne a troué de part en part la poitrine du capitaine.
— Et il est mort?
CHAPITHE VII. 115
— On le dit.
— Et le chevalier?
— II est reparti pour la France deux heures après cette algarade ; la comtesse se désole.
— Et le comte?
— Il est inconsolable.
— Ils sont tous de même, ces pauvres vieux maris.
Cette aventure fit grand bruit pendant huit jours, et bientôt après on n'en parla plus.
La Gazette lutta sur son grabat, pendant quinze jours, contre l'agonie. Enfin, ce corps robuste triompha de la mort, et le Normand, trois mois après son duel nocturne, reparut sur la place Saint-Marc comme un nouveau Lazare. A quoi tient la vie! Si le vaillant coup d'épée du petit Pampelonne (nom qu'on donnait à Venise au chevalier) n'eût pas rencontré le portefeuille du capitaine, c'en était fait du pauvre diable ! L'aventurier avait la mine sombre et le regard farouche; ses habits affichaient sa misère, et son orgueil dompté lui faisait baisser les yeux. Ce qu'il regrettait, ce n'était pas le sang qui s'était échappé de sa blessure, ce n'était pas sa vanité offensée, c'était le portefeuille que son heureux adversaire lui avait dérobé ! Il avait bien, par un effort de mémoire pour lui prodigieux, rassemblé à peu près toutes les indications fournies par la
LE CHEVALIER DE PiMPEL0!l5E. 2. 11
m LE CHEVALIER DE PAMPELONNE.
notice de du Halot ; mais il frissonnait de terreur en pensant que son secret était au pouvoir d'un autre, et qu'une proie si riche pouvait déjà lui avoir été ravie.
Le malheureux capitaine n'avait pas une obole pour se mettre en route, et sa convalescence exigeait encore de grands ménagements. Dans ce cas difficile, il résolut de tenter les grands moyens, et il se présenta chez la marquise Fabiani dont il connaissait la générosité, afin d'implorer quelques secours qui permissent à un pauvre soldat, disait-il humblement, de regagner sa terre natale.
La marquise voulut voir, par elle-même, ce solliciteur. Elle l'examina avec un soin tout particulier, l'interrogea longuement, et lui dit :
— A dater de ce jour, je vous prends à ma solde. Après-demain, nous nous embarquerons pour la France ; vous me servirez de guide dans ce royaume que je ne connais pas. Tant que nous serons à Venise et sur le vaisseau qui nous transportera, vous serez mon serviteur 5 dès que nous aurons touché le sol français, vous passerez pour mon père, et ne cesserez de prendre cette qualité que sur mon ordre. Gardez le plus profond silence sur le projet que je viens de vous confier, et tenez-vous prêt à quitter Venise aprèsdemain dans la nuit.