CHAPITRE VIIT
rude du soldat, avez-vous au moins fait un agréable somme?
— Mais oui... Quelle hourc est-il, s'il vous ])laît? rhourc du dézouncr, sans doute?
— Tout juste, monseigneur.
— Alors, veuillez me faire passer oune échelle pour que ze sorte d'ici.
— Vous déjeunerez très-bien chez vous ; ne vous dérangez pas... Si les mets ne sont pas de votre goût, vous me le direz, et on fera l'impossible pour vous satisfaire.
Disant cela, le sergent allongea le bras et remit un lourd panier au Normand, qui le reçut de très-bonne grâce.
— Vous trouverez dans ce panier, ajouta le sergent, de quoi alimenter voire lampe, ainsi qu'un bréviaire pour charmer vos loisirs... Avezvous quelques ordres à me donner?
— Non, ma foi !... Hé! pardon, ze n'ai qu'où ne question à vous faire.
— Faites.
— Sauriez-vous, par hasard, quel gros péché j'ai commis pour être ici?
— Non, monseigneur, le spirituel n'est pas de ma compétence.
— Encore oun mot... Ze ne serais pas fâché de voir faire quelques réparations à ce logis, si ze dois rhabiter longtemps.
lâl- LE CHEVALIER DE PAMPELONNE.
— On VOUS enverra un architecte... Bon appétit, monseigneur.
Le souhait était inutile ; le prisonnier fit grand honneur au repas qui était excellent, puis il se roula dans sa cape, ferma les yeux, et se mit à réfléchir sur sa situation et la tournure assez fâcheuse que prenaient ses affaires.
— Tout cela ne peut guère durer, pensa-t-il; il est évident que je suis ici l'ohjet de quelque méprise et qu'on ne peut en vouloir sérieusement à ma vie, attendu que je ne suis ni grand seigneur, ni conspirateur, ni ligueur, ni Béarnais : donc , cette mauvaise plaisanterie ne peut durer longtemps; donc, j'irai bientôt manger mes millions au beau soleil.
La Gazette, homme logique s'il en fut, accepta ce simple raisonnement, et attendit de sa bonne étoile des jours meilleurs et prochains. Il déjeuna et dîna de grand appétit, chaque fois que le sergent lui porta son déjeuner et son dîner, et il donna le reste de son temps à des rêves magnifiques.
Par malheur on se lasse de tout, et, si fertile qu'était l'imagination de notre prisonnier, elle se rendit après quatre jours du travail forcé qu'on lui demandait. Alors notre Normand se révolta : ses poumons lui réclamèrent un peu d'air, ses jambes se plaignirent de leur inactivité ; il
CDAPITRE VIII. 125
s'avoua que, millionnaire, il était lo^é comme un cancre ; sa tête prit feu ; il eut la fièvre et le frisson: et, comme c'étnit un liomme à détermination subite, il résolut de s'accrocher au sergent lors de sa première visite, et de se tirer d'affaire par quelque coup de main vigoureux.
La Gazette était d'une grande agilité; ses muscles avaient la trempe et la détente de l'acier, et il comptait avec raison sur sa force pour se rendre maître du soudard et l'enfermer à sa place dans le caveau; cela fait, rien n'était plus facile que de gagner l'embrasure qui , de l'escalier tournant, donnait sur les fosses. Le Normand se vit dehors; les oiseaux, le soleil et les fleurs jetèrent leur triple sourire dans son âme, et il attendit impatiemment l'arrivée du sergent.
Ce jour-là, le sergent ne parut point. L'heure du déjeuner se passa, celle du diner arriva, et le prisonnier fit un jeûne complet, qu'il accompagna des plus laides grimaces et des plus affreux jurements.
Toute la nuit s'écoula dans un morne silence; la faim seule, une faim de cannibale hurlait dans les entrailles de l'aventurier qui, après trentesix heures de diète absolue, se promena, furieux, dans sa cage, cherchant avec désespoir un moyen d'échapper à la mort qui, déjà, planait sur lui. Sa lampe n'avait plus d'huile que pour cinq ou a. 12
six heures, et il frissonna en pensant aux horreurs des ombres qui allaient l'envelopper. Il se haussa sur ses pieds et tâta le plafond de son cachot avec le tronçon de son épée, espérant trouver la jointure de quelque dalle. Cette recherche le conduisit à découvrir une fissure très-étroite à l'un des angles du mur vertical et de la voûte. Aussitôt il attaqua le mur et parvint, sans beaucoup de peine, à y faire deux brèches sur lesquelles il monta. Ainsi exhaussé, il se mit vaillamment à l'œuvre pour trouer le plafond. La pierre était dure, le ciment solide, et il fallut à l'infatigable la Gazette autant d'énergie que de savoir-faire pour mener à bien cette entreprise. Mais la faim , mais la douleur, mais la volonté, le désir de vivre, triplèrent les forces de l'ouvrier, et après six heures d'un travail patient, comme la goutte d'eau qui creuse le marbre , le prisonnier, sondant le trou qu'il avait pratiqué, entendit le fer de son épée résonner contre une dalle extérieure, et comme un rayon de joie se glissait dans son cœur, à cette découverte, la flamme de sa lampe pétilla, jeta une vive clarté et s'éteignit.
Mais le Normand tenait le fil sauveur qui devait le guider dans son labyrinthe; il tâta encore pendant longtemps avec son épée, cherchant à déchausser la dalle de son ciment ; puis,