‹ Le chevalier de Pampelonne (volume 2)Chapitre 174 sur 185 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

i! y a quelques années, ou ne voyait qu'elle aux l)romenadcs ; son luxe écrasait toutes ses rivales, sa voix faisait taire les rossignols, sa beauté faisait incliner tous les fronts. Un an a])rès le j)assage du roi de Pologne et de sa cour à Venise, on n'entendit j)lus, on ne vit plus cette fière patricienne; son palais, fermé aux étrangers comme aux amis, ne fut plus qu'un tombeau magnifique où elle s'ensevelit vivante. Alors le bruit courut que la marquise setait follement éprise d'un gentilhomme français dont je n'ai pu savoir le nom. Par hasard, ou par malheur, ce gentilhomme avait au cœur une passion, et la pauvre Vénitienne en fut pour ses soupirs. Voilà l'histoire. J'avoue qu'elle me {)iqua au jeu. et que j'eus la fantaisie de m'essayer dans une intrigue où la victoire m'eut fait quelque honneur. Mon ambassade était terminée avec succès, j'avais du temps à perdre, la comtesse Ruggieri devenait un peu monotone et rabâcheuse, je résolus de forcer le cœur, les portes ou les fenêtres de la belle éplorée...

— Et tu as eu l'audace, mauvais sujet...

— Je l'aurais eue, cette audace, sans une aventure assez désagréable qui m'arriva une nuit, sous le balcon de la comtesse, et qui me dégoûta à tout jamais de ces amourettes sans profit... Tudieu ! sergent Laprairie, la prochaine fois que

m LE CHEVALIER DE PAMPEIONTTE.

VOUS irez à la maraude, faites-moi le plaisir de laisser vivre les coqs et de tuer les chapons... votre rôti n'a pas le moindre goût, et j'estime n'avoir mangé qu'un vieux corbeau... N'est-ce pas une gourde que vous avez h votre ceinture?

— Oui, M. le chevalier.

— En ce cas , passez-la-moi , que j'oublie ma dernière bouchée, si c'est possible.

— Je conclus de ton récit, dit Gourdon, que tu ne sais pas un mot de la véritable histoire de la marquise, histoire mystérieuse, et, comme tu l'as dit étourdimcnt, fatale peut-être...

— Soit ; il n'en est pas moins vrai que si vous épousez la marchesa..., je vous engage à vous séparer net de moussiou lou marquis son père, car c'est un fameux mange-tout.

Gourdon partit d'un éclat de rire.

— Vous riez, reprit Pampelonne, on voit bien que vous ne connaissez pas Son Excellence.

— Tu l'as donc enfin trouvé, ce pauvre diable?... Où l'avait-on fourré?

— Hé ! il me semble que vous parlez un peu lestement de votre futur beau-père.

Gourdon se mit à rire de plus belle et dit :

— Allons ! fais-moi le portrait de ce cher homme?

— Ce serait difficile, je ne l'ai pas vu, et pour cause.

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— Comment cela?

— Parce que moussiou lou marquis... Ma foi ! vous le voulez, tant pis pour vous, je vais raconter la chose dans tous ses détails.

Pampelonnc fit le récit de ce qui s'était passé entre lui et le Normand. Seulement, comme il ne voulut pas confier à son ami le motif de sa visite au souterrain qu'habitait le prisonnier, il arrangea les choses à sa façon , et arriva d'un seul trait à parler des gousses d'ail et des chandelles qu'avait dévorées le prétendu Vénitien. Gourdon se tint les côtes de rire et se pâma.

— A votre place, reprit le Gascon, je ne serais pas si gai, et je tremblerais pour mon patrimoine, en entrant dans une famille qui a pour chef un ogre de cette trempe.

— Rassure-toi, mon pauvre Armand, rassure-toi, moussiou lou marquis n'est qu'un estafier, un pauvre hère, je peux te l'avouer maintenant.

— Que voulez-vous dire? fit Pampelonnc avec une grimace dramatique.

— Je dis que la marquise n'a plus de père depuis moins de six mois , et qu'elle voyageait sous l'escorte d'un aventurier qui , pour la faire respecter en route, empruntait un nom pompeux que d'ailleurs il portait fort mal. J'ajoute que le

Grec Ancyre, trompé par le rôle du capitaine la Gazette, le fit jeter...

— Hein ! que dites-vous donc là ?

— Le matamore la Gazette, ou, si tu l'aimes mieux, le capitaine la Gazelle, est un ruse Normand qui battait le pavé , à Venise , lorsque la marquise le prit à son service.

— Et c'est lui que j'ai délivré... lui que... lui qui... Ah! je suis un double bœuf! Le Normand m'a volé... pillé... déshonoré... C'est lui, sans nul doute, c'est bien lui qui... Inique... Ah! vicomte... vous avez ruiné le roi !

— Es-tu fou !

— Oui, je suis fou, mais de rage... Où le trouver maintenant ce misérable, ce pendard!... Gourdon, mon cher, voilà ce que c'est qued'aimer des péronnelles...

— Pampelonne !

— Ehl mordieu! fâchez-vous tant qu'il vous plaira -, j'ai bien le droit de m'arracher les cheveux peut-être , et de jurer comme un catholique... Au diable votre sentiment, vos rêvasseries, vos femmes masquées et tous ces cotillons ensorcelés!... Vous avez fait un beau coup! et, si notre excellent roi vous fait décapiter en vous revoyant , je dirai qu'il a tout autant d'esprit qu'on lui en prête.

Là -dessus , Pampelonne se leva et arpenta la

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salle de long en large, en frappant du pied et trépignant comme un frénétique , déchirant sa robe et se donnant des cou{)S d(; poing à éhran- 1er ses cotes. Gourdon le regarda faire avec un calme magnifique; il connaissait le caractère du Gascon, et savait que celte bourrasque ne serait pas de longue durée; d'ailleurs, il cherchait à saisir lénigme de cette fureur soudaine, et quoiqu'il n'y pût parvenir, il pensait bien que son ami devait avoir un chagrin réel dont il était la cause innocente.

Pampelonne se calma peu à peu ; il se maîtrisa même si bien , qu'il sembla oublier et le sujet de cette conversalion, et sa violente colère.

Cependant son visage resta sombre, son front rêveur, et son sourire, autrefois malin, franc et railleur , ne se montra plus qu'au bord de ses lèvres.

— Mettons-nous en route, dit-il tout à coup, nous ne pouvons habiter ici plus longtemps sans risquer de nous faire pendre ; et maintenant plus que jamais je tiens à la vie.

Les trois huguenots travestis en moines reprirent leurs montures et cheminèrent côte à côte, en se partageant la rude besogne qu'ils avaient à faire pour arriver sans encombre jusqu'à Montauban où était le roi de Navarre et sa petite cour.

Laprairie se chargea de recueillir les aumônes, de chiper par-ci, par-là, dans les champs, quelques grasses volailles et de fniie la cuisine. Gourdon parla latin pour ses deux compagnons, et fit des cures merveilleuses dans plusieurs villages, où on le vir. t consulter pour des blessés et des malades. Pampelonne distribua des amulettes et monta un jour en chaire pour enseigner à des paysans et à des bourgeois avares le moyen de gagner le ciel en exerçant la charité. Bref, à force de ruses, d'impudence et de hardiesse, nos trois voyageurs atteignirent le pays calviniste , après avoir évité des périls qui donneraient matière à des volumes aussi gros que divertissants, et ils aperçurent, enfin, avec joie, les toits pointus de la ville de Montauban.

— Une dernière fois, dit Gourdon à son ami en traversant les faubourgs, veux-tu m'apprendre ce que notre Henri peut avoir de commun avec le Normand la Gazette?

— C'est mon secret, répondit Pampelonne, et que la peste m'étouffe, si je vous en confie le premier mot.

Le roi de Navarre attendait à Montauban les premières hostilités de la Ligue et de la cour de France réunies ; il avait divisé ses troupes en trois corps d'armée, l'un à la Rochelle, sous les ordres du prince de Condé , l'autre , sous le vicomte

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