CHAPITRE III
du Ludc qui guerroyait en Poitou pour le roi.
'. Cet armistice fut accepte, d'autant que les calvinistes étaient eux-mêmes *très-fatigucs de plusieurs courses précédentes.
<t Or, il est bon de vous dire ici que du Fresne savait pertinemment ne pouvoir être secouru avant huitaine ; mais le fin renard avait son plan tout fait, comme vous l'allez voir.
« La trêve signée de part et d'antre, le catholique pria les principaux des calvinistes à fêter la Saint-Hubert dans un grand banquet; et pour qu'on ne pût pas le soupçonner de quelque embûche, il offrit de manger et boire à la réconciliation des deux partis, à demi-distance du camp et du château, dans une verte prairie où il fit tendre un vaste pavillon.
«t Les huguenots, qui sont plus souvent au prêche qu'à la noce, reçurent cette courtoisie avec empressement, et se promirent de se bien nourrir aux frais de Tennemi, ce qui, comme vous savez, est d'une tactique excellente.
— Certainement, dit Ancyre; jusqu'ici je reconnais bien la rare libéralité du capitaine du Fresne, qui a toujours eu le cœur d'un grand prince.
Du Fresne fit la grimace à cet éloge, car il se savait d'une sordide avarice.
Du Halot étouffait dans son pourpoint et rc-
gardait alternativement avec ennui son assiette et le plafond.
— Le catholique, reprit l'abbé, voulant donner do sa loyauté preuve sur preuve, exigea que cent calvinistes de bonne volonté assistassent, l'arquebuse sur l'épaule, au festin, vis-à-vis de cent hommes de la garnison. Les huguenots se récrièrent par politesse ; du Frcsne tint bon, et comme c'était un entêté qui aurait pu retirer son invitation, la partie fut acceptée telle qu'il la proposait.
« Le lendemain, jour de la Saint-Hubert, le chef des huguenots, magnifiquejcune homme, dit-on, d'un courage bouillant, d'un esprit supérieur et d'un grand avenir, entra sous la tente des catholiques, suivi de vingt-cinq officiers, la fleur de sa petite armée. Le capitaine du Fresne le reçut à la tète de quinze des siens, et lui fit très-gracieusement les honneurs de l'hospitalité. On avait dressé une grande belle table en forme de fer à cheval, et cette table était chargée de mets délicieux et d'une vaisselle admirable. Les huguenots et les catholiques se mêlèrent à plaisir, s'asseyant de droite et de gauche, de sorte qu'à voir ainsi confondus amis et ennemis, on était tenté de les prendre tous pour les enfants d'un même patriarche. Les plus sensibles en pleurèrent d'attendrissement.
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«( Pour mieux lionoier ses eonvives. le capittiine du Frcsnc avait l'ait marquer eliaeuuc de leurs places par des couteaux à manche d'or, et des fourchettes en or massif.
— Nous y voilà ! s'écria le Grec, qui écoutait de toutes ses oreilles et ne mangeait plus.
— Il se peut, dit le Gascon, que je fasse parci par-là quelques erreurs, ma mémoire est fort patraque; je vous prie, capitaine, et vous, cher oncle, de me redresser dès que je ferai fausse route...
— Vous n'avez pas dit un mot de travers, interrompit du Fresne d'un ton réjoui.
Du Halot se gratta l'oreille et frisa sa barbe avec impatience.
— Ces fourchettes, reprit l'abbé, n'avaient [tas été gravées par le célèbre Benvenuto, ainsi que les couteaux de mon oncle ; mais elles étaient cependant travaillées avec une grande délicatesse, comme chaque calviniste se plut à le proclamer. Les deux dents ' et tout le corps de la fourche étaient cannelés avec une finesse exquise, si bien qu'on voyait à peine les cannelures...
' Lcj fourchettes n'avaient alors, et n'ont eu pendant longtem|)s, que deux dt nts. Les premières dont il soit question dans l'histoire des perfectionnenienis de la vaisselle française sont celles dont fait mention l'inventaire de l'argenterie de Charles V (1379).
Mon Dicul capitaine du Fresne, vous devez avoii' encore de cette admirable orfèvrerie?
— Ma foi ! non, elle m'a été prise, comme vous le savez, répondit le capitaine à tout Lasard.
— C'est juste. Enfin, le tribut d'admiration bien payé, on attaqua les mets et les amphores. Si les huguenots avaient leurs places marquées par de la vaisselle d'or, il va sans dire que celles des catholiques l'étaient par de la vaisselle d'argent.
(c Ceux de la messe mangèrent de bon appétit, ceux du prêche dévorèrent. Chaque convive servait son voisin réciproquement, de façon que les mêmes ragoûts, les mêmes légumes, les mêmes fruits, les mêmes sucreries et les mêmes vins chatouillèrent très-agréablement les palais des deux religions.
<c Lorsqu'on se leva de table, ce fut pour s'embrasser; et le chef des calvinistes allongea la trêve de vingt-quatre heures, afin de donner meilleure chance à des hôtes si affables et si généreux en même temps.
«c Puis, chacun s'en retourna, ceux de Tamiral sous leurs tentes, ceux du roi dans leur château, après s'être mutuellement promis de se donner de leurs nouvelles en bons voisins.
« Dès le lendemain, vers deux heures dereie-