CHAPITRE VI. 40Ô
— Il fnut que le r.idenas du dehors soit mis, cria un valet, eiilevez-lc.
— C'est pardieu juste, i)cnsa du Halot, et puisque ce cadenas, que j'ai eu soin de fermer en sortant, est encore là. mon homme n'est pas passé par la porte.
Cette honne réflexion fit couler du baume dans les veines de du Halot (|ui, tout aussitôt, ouvrit le cadenas. j)Oussa la porte et entra dans sa cour.
— Mon neveu n'est pas sorti? demanda-t-il au domestique.
— Non, monseigneur, à moins qu'il ne soit sorcier; je me suis promené dans cette cour jusqu'à une heure du matin, ne pouvant tenir au lit, où ma femme m'a cherché noise.
— Bien ! fit le commandant charmé de cette réponse.
Et il s'élança sur le perron, du perron dans le vestibule, du vestibule sur l'escalier, enfin il arriva devant sa chambre à coucher qui était soigneusement verrouillée.
Il mit Tœil au trou de la serrure; et, à la lueur de la veilleuse, il vit la soutane, les l)otles fortes et toute la garde-robe de son neveu, rangées en très-bon ordre près du lit. Les rideaux du lit étant ouverts, il distingua parfaitement qu'un homme y était couché, lui tournant le dos.
Alors, ôlant son œil de la serrure, il y mit
Foreille et entendit un ronflement formidable. Jamais mélodie ne l'avait plus charme que ce vacarme à faire fuir un troupeau de veaux marins.
— Ah ! Vimbccile ! ah ! le niais ! se dit du Halot, songeant à son ami le gouverneur, la mauvaise bile qu'il m'a fait faire!... Dors en paix, mon pauvre Jacques, et souffle à ton aise, souffle... Au fait, comment serait-il sorti d'ici?... Mes fenêtres donnent sur le jardin et sur la bassecour. Les murs du jardin ont quarante pieds et sont garnis de pointes, la basse-cour est fermée de tout côté. Ma porte était verrouillée dedans, dehors... Mt son cheval donc! se serait-il envolé comme Pégase, ou Taurait-il fait passer par le trou de la serrure!... Pauvre vieille béte de du Broc... comme les bourgeois se moquent de lui!
Tout en faisant ce monologue, du Halot se trouva dans la cour, et comme il n'avait qu'un pas à faire pour entrer dans son écurie, il s'y rendit, désirant caresser un peu le courtaud du Gascon.
La lampe qui, pendant la nuit, éclairait d'habitude les chevaux du commandant était éteinte par hasard. Du Halol, familier avec ses montures, passa la main sur la croupe de chacune d'elles, et comme il en avait trois, il en trouva trois...
CHAFITKE VI. 103
— Et toi, queue coupée, dit-il m s'adressant au courtaud, ne me diins-tu rien?
Le courtaud no répondit pas, par l'excellente raison que chacun sait.
Du Halot étendit les bras comme un homme qui joue à colin- maillard, tàla du pied la litière, des mains le râtelier, fureta partout, se cogna aux murs et ne rencontra pus l'ombre d'un quatrième quadrupède.
Il poussa un soupir, un cri et un juron tout à la fois, et se jeta hors de l'écurie l'épouvante dans le cœur.
Le domestique qui avait ouvert la porte apparut dans la cour une lanterne à la main. Du Halot prit la lanterne et vit, par ses yeux, ce qu'il avait appris par ses mains.
Le courtaud s'était envolé. Le valet de garde avait décampé.
Alors le malheureux commandant se rua dans l'escalier, criant, sufiToquant, blasphémant et sacrant jusqu'à ce que, arrivé devant sa porte, il se laissa tomber sur elle comme une masse et hurla ;
— Ouvrez... ouvrez, ou j'enfonce!
— Eh ! corbeuf ! enfoncez si cela vous amuse, répondit une voix qui, à parier cent contre un, était celle de Pampelonne.
Pour le coup, du Halot se crut ensorcelé; il
eut chaud et froid en même temps ; un nuage passa sur ses yeux, et il s'écria d'un ton qui tenait le milieu entre la menace et la prière, moitié lamentable, moitié hautain :
— Jacques , mon neveu, ouvrez-moi sur-lechamp, s'il vous plaît.
L'intéressant est de savoir si c'était vraiment Pampelonne qui avait fait cette réponse insouciante et cavalière. Et comme le lecteur se souvient de la position fâcheuse où nous avons laissé le Gascon dans le cabinet noir de madame du Fresne, il est bon que nous sautions en croupe de son courtaud pour ne plus le quitter, depuis sa sortie d'Angers jusqu'à son retour, ce moyen étant le seul qui nous puisse faire débrouiller quelque chose à la conduite singulière de ce singulier étourdi.
Aussitôt que la barrière de la porte de Nantes se fut refermée derrière lui, le chevalier de Pampelonne, avons-nous dit, enfonça son cheval et se précipita à travers champs , comme s'il eût été poursuivi par un troupeau de tigres et de panthères.
Après avoir couru en ligne droite pendant une demi-heure, le Gascon se jeta sur la gauche, prit la traverse et piqua sur la Loire qu'il entendait couler sourdement sur son sable fin. Cinq minutes après ce changement de direction, Pampe-