CHAPITRE IX. i5ÎJ
tapisserie, et, ordonnant à son page de l'attendre, il traversa à grands pas deux appartements, s'arrêta tout à coup, et salua profondément.
Une femme de vingt-cinq à vingt-six ans, quoiqu'elle en parût vingt à peine, était plongée dans un fauteuil à haut dossier armorié, et tenait en main un portefeuille en velours rouge qu'elle regardait avec une attention soutenue, car elle ne leva ni ne détourna la tête à l'arrivée du gouverneur.
Cette femme, radieuse de beauté, portait le costume des patriciennes de Venise. Son corsage était en drap d'or. Un long voile de dentelle était noué derrière sa tête à la naissance de quatre nattes luisantes et épaisses de cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau, soyeux, souples et ondoyants. Son front royal était encadré par ces mêmes cheveux relevés et frisés en haie (c'était partout la mode alors), retenus par des filets de perles fines d'un grand prix, et traversés par une épingle d'or. Sa jupe de satin violet avait pour ceinture un ruban de perles large de trois travers de doigt; ses poignets étaient également entourés de cercles d'or, montés de perles, et elle ne portait pas pour moins de dix mille écus de ces précieux ornements.
Sa taille était haute et riche; son visage, empreint d'une douce mélancolie, était néanmoins
i56 LE CHEVALIER DE PAMPELONNE.
d'une sévérité majestueuse et d'un ton chaleureux. Ses mains étaient délicates, ses doigs effilés et d'un blanc mat; ses yeux noirs et brûlants. Quant à son pied, il se cachait sous les longs plis de la robe, et ne devait se montrer qu'à un seul homme.
— La marquise Fabiani me paraît bien occupée, dit Ancyre avec respect, ma présence va l'importuner.
— De près comme de loin, vous m'êtes toujours présent, répondit la Vénitienne sans lever les yeux, et votre présence m'importunera toujours.
— A la bonne heure ! dit l'Albanais en souriant et s'avançant avec aisance jusqu'au milieu de l'appartement, votre gracieux accueil me remet les armes en main ; j'avoue que, bienveillante , vous m'eussiez intimidé.
— Veuillez parler français, monsieur ; la noble langue de mon pays est déshonorée par vos lèvres.
— Madame, répondit le Grec, s'efforçant de calmer une sourde colère, je suis venu vous saluer, d'abord, en galant chevalier, puis vous faire une proposition sérieuse.
— Dorénavant, dispensez-vous du salut. Quant à la proposition, je l'écoute.
— Monseigneur de Cossé-Brissac, gouverneur