‹ Le chevalier de Pampelonne (volume 2)Chapitre 7 sur 185 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Je dis que le roi, possédé du Guise, comme Adam fut possédé du diable , ne me remettra jauiais dans ma charge.

— Vous ne savez donc pas ce que c'est que monseigneur d'Kpernon?

— Qui ne connaît les mignons en France?

— N'en disons pas de mal, s'il vous plaît, vous me forceriez à me fâcher. Retenez plutôt ceci : Guise est le poison, d'Épernon est l'antidote ; ce que conseille l'un, l'autre le déconseille; ce que fait détruire le premier, le second le fait rebâtir. Or, le Lorrain vous a démoli, et je suis, moi, le maçon chargé de vous réédifier... Est-ce clair?

— Ainsi cette soutane?

— Cache un diable à quatre, un Quarante- Cinq \

— Ces cheveux roux?

— Perruque.

— Cette barbe?

— Ah! bah!

— Ce ventre pointu?

— Coton.

ï Le duc d'Épernon avait organisé une compagnie de quarante-cinq gentilshommes, tous Gascons, qui servaient de garde ordinaire à Henri III, et ne le quittaient jamai.s. Ces gardes, indistinctement nommés les Quarante-Cinq ou les Ordinaires, étaient dévoués au roi corps et âme, ainsi qu'à d'Épernon, et avaient en haine les Guise et les ligueurs.

16 LE CHEVAIIER DE PAMPELONNE.

— La preuve?

Le Gascon appuya la pointe de son couteau sur son ventre et pesa sur le manche : trois pouces de lame disparurent, et le couteau resta planté dans le trou qu'il avait fait.

— Je crois que nous devons déposer les armes, dit du Halot souriant.

Et il jeta son poignard sur une table.

— Puisque nous nous comprenons, faites fermer votre porte, s'il vous plaît.

— A mes invités?

— Oui.

— Et mon souper?

— Nous le mangerons.

— Soit. Je vais faire prévenir le capitaine Ancyre que la fièvre me tient au lit.

— Qu'est-ce que c'est que ça, Ancyre?

— C'est le lieutenant, le second de Brissac, un genlilliomme grec.

— Et il commande la citadelle pendant que Brissac est à la cour, n'est-ce pas?

— Justement.

— Corbeuf! laissez-le venir, et qu'il prenne sa part du souper, le pauvre cher homme... Qui aurez -vous encore?

— Le capitaine du Fresne.

— D'où vient celui-là?

— C'est un brave et bon royaliste, qui a tué

CHAI'ITUE PREMIER. 17

cinquante huguenots à la Saint -Barthélémy.

— A la bonne heure !... Et il est de vos amis?

— C'est un intime; il comniandait une compagnie (l'infanterie sous Joyeuse, l'an dernier.

— Note excellente... Qui encore?

— C'est bien assez de dépense pour nn pauvre disgracié.

— Et vous soupez, m'avez-vous dit?

— A huit heures.

— Mais voilà qui est charmant !

— Quoi?

— Nous grisons le Grec, et le pendons au dessert, de par le roi.

— Ancyre ne descend en ville qu'au milieu de trente mousquetaires. D'ailleurs ce crime retomberait sur nous ; on nous décollerait à notre tour.

— Et le duc d'Épernon?

— Vous avez donc des pouvoirs bien étendus?

— J'ai ordre de m'emparer de la citadelle par tous les moyens possibles, et ordre de vous y réinstaller.

— Alors nous le pendrons.

— C'est votre avis ?

— N'est-ce pas le vôtre?

— Ma foi ! je vous avoue que ma tète est vide quand j'ai l'estomac creux; je sais bien que je prendrai le château d'Angers, mais vous dire si

ce sera par la corde ou par le feu me semble impossible quant h présent... Quel est ce bruit?

— C'est M. le gouverneur qui arrive.

— N'oubliez pas que je suis Jacques Clément, voire neveu à la mode de Bretagne.

— Vous voulez dire à la mode de Gascogne?

— Vous avez tout l'esprit qu'il faut pour que nous nous entendions. Allez recevoir votre compagnie ; je vais, moi, presser vos marmitons, car je ne tiens plus sur mes jambes.

Micliel Bourrange du Halot était une créature de Monsieur, duc d'AIençon, frère du roi. Ce prince lui avait fait avoir, peu de temps avant sa mort, le gouvernement du château d'Angers, que la coterie de la Ligue naissante lui avait ravi. Ce poste important avait été remis à Charles de Cossé , comte de Brissac , que les habitants royalistes de la ville accusaient, sourdement, d'être l'un des principaux partisans des princes lorrains, et du Halot s'était modestement retiré à Angers, attendant une occasion favorable de se ressaisir de son commandement. Il était secrètement excité à cette détermination par le duc d'Épernon, favori du roi, ennemi personnel des Guise et de Cossé-Brissac, et ce seigneur lui avait déjà fait comprendre que toute tentative conduite heureusement et au nom du roi , sur le

Page 1