CHAPITRE X
— Rompez, monsieur, rompez, dit en ricinant le Gascon, me prenez-vous pour un sacristain, par hasard? Vous allez vous enferrer, prenez-y garde.
L'Albanais profita de l'avertissement, et recula de quelques pas.
— Qui es-tu donc? demanda-t-il avec une rage étouffée.
— Je suis le chevalier de Pampelonne, j'appartiens au roi de Navarre, et votre citadelle ayant lait le caprice de ce grand prince, je suis venu vous la prendre, tout bêtement, pour avoir le plaisir de la lui offrir... Est-ce clair, est-ce français, M. l'Athénien?
— Ah î fourbe ! tu vas apprendre à me connaître, moi.
Et, se couvrant avec beaucoup d'art, avançant par deux pas bien calculés, le Grec croisa le fer.
Pampelonne était élève de Favas et de Gourdau , il joignait à une admirable souplesse de corps, un poignet nerveux, un coup d'œil vif et sûr, une main légère, un courage tantôt froid, tantôt bouillant, toujours inébranlable.
Ancyre était de l'école italienne, alors en faveur et en progrès. II avait fait des armes, presque à force égale, avec le due de Guise, Saint-Luc, Bussy, Grillon et les plus dangereux batailleurs de la cour de France. 11 s'allongeait
et se ramassait comme une couleuvre, bondissait et rompait la ligne à chaque instant, essayant des feintes savantes qu'il suivait d'un œil ardent, tâtant son ennemi en dessus et en dessous, avec autant d'aisance que dans un assaut courtois.
Pampelonne, gêné par ses bottes fortes, se contentait de parer avec précision. Ferme sur ses jarrets, le corps bien effacé, il jouait avec l'arme d'Ancyre, et déroutait toutes ses attaques.
Les combattants entendaient un épouvantable vacarme du côté de l'office, ainsi que de fréquentes arquebusadcs du coté de la place d'armes.
— Et de deux!... et de trois ! cria une voix puissante que le Gascon reconnut pour celle du vicomte deGourdon.
— Bon! dit-il, il paraît, monsieur, que mon laquais assomme comme il faut votre livrée.
— Ah ! bandits, hurla l'Albanais; et profitant d'un petit jour, il se fendit droit sur le Gascon. Son épée frappa dans le ventre de Pampelonne, et s'y engagea de trois pouces.
— J'espère que tu en tiens, dit-il avec un cri de joie, en se remettant en garde aussitôt.
— Vous en voulez donc bien à ma défroque, répondit le chevalier ; et, détachant, de la main gauche son ventre postiche, il le jeta aux pieds du Grec.
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— Ah î lâche ! combien as-tu de cuirasses sous ta jupe?
Disant cela, Ancyre écarta son épée et se découvrit entièrement, attendant une attaque imprudente pour se fendre de nouveau.
— Un âne sy laisserait prendre , répondit le Gascon, mais je n'irai pas briser mon fer sur votre cotte de mailles; ni si bètc ni si fou l'ami... Ah ! ah ! je crois que vous êtes touché, hein?
Ancyre venait d'avoir le bras gauche traversé. Il rompit d'un pas ; Pampelonne le suivit avec mesure , et le poussa jusqu'à la table, au milieu de la salle à manger. L'Albanais, saisi d'une vive douleur et déjà fatigué, mit la table entre lui et son terrible adversaire.
En ce moment la porte fut ébranlée d'un coup violent.
— Ouvre, enfant! cria Gourdon.
— Pardieu, croyez-vous que j'en ai le temps? La porte tomba avec fracas , enfoncée par
l'épaule du colosse; et le vicomte apparut, le visage enflammé, le regard flamboyant, et tenant une hache à la main.
La hache et les vêtements du gentilhomme étaient inondés de sang; sa chemise, et sa veste, et ses chausses étaient en lambeaux.
— C'est fini, dit-il en entrant dans la salle, et il prit place à côté de son ami.
i78 LE CHEVALIER DE PAMPELONNE.
— Celui-ci , fit Pampelonne , c'est le vicomte de Gourdon que vous connaissez de réputation ; ce n'est pas la gloire qu'il vient chercher ici ; mais une belle dame que vous retenez prisonnière, et qu'il aime tendrement.
Le visage de l'Albanais s'empourpra , il mordit ses lèvres et s'écria :
— A vous deux, donc, et que n'étes-vous ti'ois, lâches !
Gourdon fit un pas en avant.
— Tout beau , lui dit Pampelonne, ceci ne vous regarde pas , faites-moi seulement un peu de place. Vous rendez -vous à merci, monsieur?
Ancyre, qui avait pris un couteau sur la table, le lança avec tant de vigueur et d'adresse au cœur du chevalier , que s'il n'eût deviné le coup, il était mort.
Mais, saisissant le bord de la table avec une énergie qu'on n'aurait pas soupçonnée en lui , le Gascon l'enleva et s'en couvrit comme d'un bouclier. Le couteau se planta dans le bois, le traversa et y vibra en sifflant. Achevant de renverser la table, Pampelonne se rua sur l'Albanais, le poussa sans relâche jusqu'à la muraille, froissa son fer avec impétuosité, et, allongeant le bras de toute sa longueur, il atteignit son ennemi à la gorge, et le cloua à la boiserie.