‹ Le chevalier de Pampelonne (volume 2)Chapitre 84 sur 185 · VENEZIA · texte numérisé non relu

VENEZIA

Parvenu à se débarrasser de Rochemorte et de Pampelonne, le vicomte de Gourdon, précédé de son nouveau page, se dirigea en toute hâte vers les grands appartements du gouverneur.

Arrive devant la porte du vestibule où nous avons déjà introduit l'Albanais Ancyrc, le page se rclourna vers le vicomte et lui dit :

— C'est là.

— Eh bien ! entre, répondit Gourdon tout naturellement.

Toutefois, il rajusta tant bien que mal le

désordre do ses méchants habits, de ses beaux cheveux, et se drapa en sénateur dans le vaste manteau de l'Albanais. Le page obéit, enlra dans le vestibule, passa, toujours suivi de son maître, dans la seconde pièce, et n'y trouvant personne, marcha droit à une porte que masquaient de doubles tapisseries: alors, se retournant de nouveau, il répéta :

— Là!

— Eh bien! frappe! Qu'attends- tu , poltron ?

— Mais c'est la chambre de la signora , répliqua l'enfant tout interdit de l'assurance de cet homme et de sa persistance à oser se montrer sous une livrée pareille, tandis que l'Albanais, son ancien seigneur, ne s'était jamais présenté au même lieu sans avoir fait deux heures de toilette.

— Frappe, et annonce le vicomte de Gourdon, (lit le gentilhomme, sans s'occuper de l'étonnement du page qui, tout aussitôt, écartant les tapisseries, gratta de l'ongle à la porte avec autant de respect et de légèreté que s'il se fût attendu à voir paraître une reine.

Nos licences nous permettant d'entrer avant le vicomte dans l'appartement mystérieux de la signora Fabiani, nous en profilerons, rien n'étant plus agréable , à notre avis, que de surprendre

une jolie femme dans l.i Iraneliise et l'abandon (le la solitude.

Le luxe qui régnait dans la chambre de la Vénitienne élnit royal. Le maréehal de Cossé avait enlevé, avons-nous déjà dit, et s'était approprié les meubles magnifiques du château de Verceil, en Piémont, qu'il avait mis à sac; et son fils, le comte de Brissae, avait fait transporter toutes ces richesses au siège de son gouvernement. Les glaces, les tapis, les sculptui'cs, les tableaux, l'or, le velours et l'argent s'unissaient, avec somptuosité, jtour charmer les yeux et faire oublier le Louvre au jeune courtisan qui regrettait l'aris, aussitôt qu'il avait l'ordre de retourner à son poste et de rentrer dans sa noire citadelle.

Une lumière molle éclairait la chambre et vacillait au souille dune petite brise qui se glissait par les fenêtres entr'ouvertes et les rideaux mouvants. Près d'une grande alcôve à moulures d'or, où était un lit carré recouvert d'un tapis de brocart à longues franges, la signora Fabiani, que nous avons vue si fière sons le regard voluptueux et libertin d'Ancyre, était agenouillée, la tête penchée aux pieds d'un christ, et les mains jointes sur la tablette d'un j)rie-Dieu en ébène, chef-d'œuvre d'art et de goût.

A deux pas de la Vénitienne, cette même jeune fille qui avait si cavalièrement reçu l'Albanais

dans la matinée, était à genoux sur ]e tapis du parquet, les mains jointes, le corps affaissé, le regard fixement tourné vers le ciel, et le visage animé d'un feu étrange qui luttait, sous la peau, contre la pâleur bistrée de son front et de ses joues.

On ne voyait pas les traits de la dame, car ses mains cachaient ses yeux, mais on lisait dans le regard de la jeune fille; on comprenait la contraction des muscles de ce visage énergique et beau, et on suivait , en les devinant , les paroles qui voltigeaient sur ses lèvres frémissantes.

Ces deux femmes priaient.

La dame releva tout à coup la tête, porta à ses lèvres un petit crucifix d'ivoire , baisa les pieds du Sauveur, se signa et se leva. La jeune fille se signa également , })rit le bas de la robe de sa maîtresse, y déposa un humble baiser et dit de cette voix nonchalante qui va si bien aux femmes du nouveau monde :

— Dieu nous aura-t-il écoutées ce soir, signora ?

— Dieu écoute toujours, mon enfant.

— Alors quand nous répondra-t-il?

La Vénitienne leva les yeux au ciel et garda le silence. Un nuage passa sur ses traits, et ses longs cils s'abaissèrent pour couvrir le feu qui jaillissait de ses noires prunelles.

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— Pauvre maîtresse ! dit la jeune fille toujours de sa voix traînanlc, je crains bien que vous ne m'ayez appris à prier un Dieu impuissant...

— Tu blasphèmes encore, Venezia. interrompit brusquement ITlalienne. Tu veux donc attirer la foudre sur nos têtes!... A la première impiété sortie de ta bouche, je me sépare de toi.

— Et que deviendriez-vous sans moi? Et que deviendrais-je sans vous? Non, nos deux ombres sont liées l'une à l'autre : il faut que je vous suive, c'est ma destinée, mais il faut que vous marchiez, car le repos est l'ennemi de votre gloire et de mon bonheur.

— Puis-je faire un pas ici, dans cette citadelle? Gardée par vingt argus, privée de mon guide , où vcux-tu que j'aille, pauvre folle?

— Ecoutez-moi, signora, jeveux raconter une histoire qui est la vôtre de tout point... Vous plaît-il que je commence?

— Paile, mon enfant ; tu sais bien que j'aime ta voix paresseuse, ton esprit fougueux et ton bon cœur.

Venezia baissa la tète sous ce compliment, la releva, et, fixant un regard brillant sur sa maîtresse, qui s'était assise dans un fauteuil, elle se roula à ses pieds, qu'elle posa sur ses genoux et caressa de ses petites mains ; puis, avec un sou-

rire qui entrouvrit à peine ses lèvres dédaigneuses, elle dit :

— C'est d'une illustre Péruvienne que je veux parler. C'est bien loin, sous un eiel toujours bleu, que les faits se sont passés. Cette Péruvienne, signera, était fdle du soleil ^ Le eommandement du Grand-Inca, son père, s'étendait sur la plus fertile province du vaste empire, et l'or était employé dans son palais aux plus vils ouvrages.

Lorsque le tigre Pizarre entreprit d'achever la conquête du Pérou avec ses bandes d'assassins, rinca s'entoura de ses guerriers et livra de sanglantes batailles où les génies qui combattaient avec les chrétiens contre lui le vainquirent. Tué devant les portes de sa capitale, le grand chef n'eut pas la douleur de voir les Espagnols se ruer sur son palais et le mettre au pillage.

La cupidité avait doublé le courage des chrétiens. Ils savaient que l'Inca possédait de grandes richesses, et l'espoir de le dépouiller les poussa jusque dans les murs de la cité royale. Pizarre fit saisir les serviteurs de l'Inca et les soumit à d'horribles tortures pour en oblenir des aveux. La belle Péruvienne, fille du grand chef, s'était réfugiée dans un temple pour se

* Les incas ou princes du Pérou se disaient fils du soleil.

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soustraire niix bnitalilés du v;iinqiieur. Informée des supplices qn'crjduraient pour elle ses défenseurs, elle se couvrit dun long voile et s'avança d'un pas hardi vers la j)lace où le chef espagnol assi^tait au martyre des Péruviens. Elle aborda ee chef redoutable et lui dit, toujours cachée sous son voile , qu'elle lui révélerait les trésors de llnca si on cessait les massacres, avec serment de ne plus les recommencer. Pizarre fit un serment solennel, et la jeune fille se dirigea aussitôt , suivie de quelques-uns des principaux officiers, vers le palais. Elle traversa plusieurs cours, et ordonna d'enfoncer la porte d'un caveau, ce qui fut fait. Après avoir parcouru différentes galeries souterraines, la glorieuse fille de rinca frappa à une petite porte, qui s'ouvrit aussitôt.

Un spectacle éblouissant sofïrit à la vue des chrétiens, qui s'arréièrent muets de joie et d'admiration. Sur des nattes aussi fines que des tissus de soie, et étalées au milieu d'une grande salle circulaire, étaient trois pyramides : la première, composée d'émeraudes et des pierres précieuses des Botocoudos ^; la deuxième, faite de lingots d'or; la troisième, de lingots d'argent. Ces trois pyramides, éclairées par des lampes qui ne

* Lediamanl du Brésil.

s'éteignaient jamais, jetaient des flammes que les yeux ne pouvaient affronter.

Un vieillard, confident et ami de l'Inca après avoir été l'un de ses plus rudes guerriers, avait la garde des trésors et s'était enfermé avec eux pour mourir à son poste. Ce vieillard, surpris de voir la fille de son maître entourée de chrétiens, lui demanda quels ordres elle avait à lui donner.

— L'Inca est mort, lui dit-elle, et je viens te relever de ta fidélité. Abandonne ces richesses à nos ennemis, et suis-moi.

Le gardien , sans donner un regard aux pyramides, vint se placer derrière sa jeune maîtresse. Alors les Espagnols , Pizarre en tête , s'élancèrent dans la salle et portèrent leurs mains avides sur les trésors qu'avait amassés, depuis des siècles, une race de princes puissants.

La fille de l'Inca contemplait ces hommes ivres d'une joie insensée, et ne savait auquel adresser son plus écrasant dédain, lorsqu'elle entendit une voix douce murmurer dans l'ombre de la galerie, et en langue péruvienne, ces mots étranges :

— Tu vas mépriser tous les chrétiens, maintenant ; tu les croiras tous égaux en cupidité.

La Péruvienne se retourna , et vit un jeune

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