CHAPITRE Mil
irns. pendant la nuit, dans ce jardin, et tn marcheras droit au grand bananier qui ombrage la fontaine où, toute petite, tu venais laver tes pieds blancs. As- tu bien la mémoire de ces lieux?
— Oui.
— Si le bananier a été coupé, il te sera facile d'en trouver la place en comptant dix pas, à partir du jet de la fontaine.
— Je vois d'ici cette î)lace.
— Bien! tu armeras tes mains d'une bcclie et tu fouilleras la terre autour du tronc du bananier. Lorsque tu auras creusé à une l)onne profondeur, ta bêche rencontrera un coffre en acajou, grand comme tes deux pieds ajoutés l'un à l'autre. Ce coffre rempli d'or, d'émeraudcs et de diamants, qui ferait riche un prince chrétien, est à toi.
— A moi?
— Oui... Je prévoyais, dès le début de la guerre, que Tlnca , ton père et mon maître, pourrait voir piller ses trésors, et j'en ai détourné ([uelqiies lingots et les pierres les plus précieuses pour lui venir en aide au besoin. Je te rends donc ton bien pour qu'il serve à ta gloire.
— Et pourquoi m'as-tu caché ce secret jusqu'à ce jour? Pauvre, don Vives m'a délaissée; riche, il m'eût sans doute aimée !
— Et te serais-lu contentée d'être aimée pour ta richesse?
— Non!... oh! non! s'écria la Péruvienne avec une fierté digne de son sang. Mais achève de me donner des conseils... Quand j'aurai ce coffre , qu'en ferai-je? Me rendra-t-il le père de l'enfant qui s'agite dans mon sein?
— Pauvre femme I as-tu donc encore quelque pensée d'amour au fond du cœur pour le misérable qui t'a trahie ?
— Hélas ! ... je l'ai tant aimé !
— Pour celui que tu retrouveras penché sur les lèvres d'une autre femme, aux genoux d'une nouvelle maîtresse !
— Tais-loi !... tu m'inspires des idées de meurtre, et le sang me monte au visage.
— Voici donc ce que tu feras de ce coffre. Tu entreras à Lima. Après l'avoir mis en lieu sûr, tu t'informeras de don Vives. S'il n'est pas parti pour l'Espagne, tu épieras sa conduite : si l'ambition seule l'a poussé au crime qu'il vient de commettre, s'il n'a pas trahi la foi jurée, tu seras libre de l'enrichir et de vivre en paix à ses côtés. S'il est reparti pour l'Espagne, tu prendras passage à bord d'un vaisseau et suivras ton bourreau jusqu'en Espagne. Là, tu le rejoindras aisément, et tu le surveilleras. Le trésor contenu dans ce coffre suffirait aux besoins et même au luxe de
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quatre hommes , vivr.iient-ils cent ans chacun. Ainsi, lu pourias, en le ménageant, satisfaire tes volontés, acheter toutes tes vengeances, le réfugier où bon le senijjlera, et laisser ta postérité dans l'abondance des biens terrestres. Tu m'as comj)ris?
— Oui.
— Pars donc dès ce soir. Le temps est noire plus précieuse richesse.
— Et qui prendra soin de toi?
— Personne , j'ai assez vécu.
— Je ne quitterai cette cabane que quand lu auras rendu ton dernier souffle.
— C'est bien, mon enfant, répondit le vieillard ; et prenant la main de la pauvre jeune femme, il la baisa tendrement.
Le lendemain, le vieux sage élait mort. La fdle de llnca devina, à la [)Osition de la tête, à l'expression des regards, aux muscles contractés du cou et aux doigts crispés, (|ue le fidèle serviteur de sa famille et son dernier sujet s'était étoufîé de ses propres mains pour ne pas retarder rheuredejusticequi avait sonné pour don Vives.
La Péruvienne posa le corps du vieillard sur un lit de branches sèclies, y mit le feu et crut voir dans la colonne de fumée qui emportait l'âme de son ami une main sanglante et armée tournée vers TEspagne.
La nuit venue, elle s'enveloppa d'un long voile et partit jiour Lima, courut au jardin, trouva le bananier qui ombrageait toujours la fontaine de ses longues palmes vertes, fouilla le terrain avec ardeur, quoique ses bras fussent inhabiles à ce travail, et rencontra le coffre ainsi que l'avait annoncé le vieux gardien.
Elle l'ouvrit pour vërilier ce qu'il contenait. Le vieillard avait dit vrai. Elle prit quelques-unes des moindres pierres, cacha le coffre soigneusement et s enquit du mieux qu'elle put du caballero don Vives. Avant d'avoir ramassé de nombreuses informations, elle apprit que le caballero s'était embarqué depuis quelques jours pour l'Europe.
Un vaisseau mettait à la voile le lendemain pour Cadix, elle y prit passage, paya la traversée avec deux diamants gros comme vos pendants d'oreilles, et, après cent jours de voyage, mêlés de beaux ciels et de tempête, elle prit terre à la côte d'Espagne.
Bientôt après, elle était sur la route de Madrid, dans un carrosse traîné par quatre mules.
— N'est-ce pas à peu près votre propre histoire , Signora ? demanda la jeune fille , après une pause.
— Si je ne te savais pas sincère, je croirais que tu forges des aventures pour me les approprier.
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— Hélas ! ce que je dis n'est pas un conte.
— J'avoue qu'au coffre et au trésor près , ta Péruvienne et moi ne faisons qu'une.
— Ecoutez donc jusqu'au bout, et puissiczvous arriver à même fin que la fille de l'Jnca, ma grand'raère.
— Ta grand mère !
— Oui , signora.
— Tu n'es donc pas une gitana ?
— Je suis une fille du soleil, répondit Venezia avec une expression mêlée de sublime fierté et de douleur suprême.
Et elle laissa retomber sa tête sur son sein , que souIe\ aient d'amers soupirs.
— Arrivée à Madrid , ma grand'mùre se crut perdue dans cette ville où les flots de la foule, comme les flots de ia vaste mer quelle venait de traverser, étaient pour elle d'impénétrables abimes. Ignorée de tous, ignorant tout, la noble femme était dans un vrai dédale où le seul écbo de son cœur répondait à ses cris d'alarme.
Après quelques jours de repos, la Péruvienne, qui , dans la cabane des Andes , avait appris quelques phrases de la langue espagnole, se mit à la recherche de don Vives. On lui dit qu'il était en grande faveur, que le roi venait de lui confier un poste militaire fort important, poste qu'il avait été rejoindre en toute hâte en Italie. 1. 21
Cette nouvelle fit couler un baume divin dans le sang de la fille de Tlnca ; le démon de la jalousie cessa de la torturer, et elle pardonna presque à son amant de l'avoir sacrifiée à l'ambition, à ces vaines fumées de gloire dont les hommes sont si prompts à s'enivrer. Pauvre grand'mère ! elle ne savait pas encore que les guerriers d'Europe mènent de front la valeur et la perfidie, la débauche et la guerre, les amours frivoles et la renommée !
Elle se résolut à attendre le retour de don Vives à Madrid même. Elle s'y résolut pour deux raisons également nobles et touchantes. D'abord elle sentait qu'elle ne tarderait pas à déposer le précieux fardeau de ses entrailles ; l'être chéri qui remuait dans son sein lui faisait une loi de ne pas s'exposer dans de nouveaux voyages ; puis elle voulait ménager son trésor pour en faire hommage à don Vives lorsque, glorieux , mais pauvre peut-être , il reviendrait de sa lointaine expédition. Dans cette pensée , elle s'abaissa au rang des femmes bourgeoises, prit leur costume et leurs usages , épargnant sur toutes ses dépenses, ne s'accordant que le nécessaire, et priant le Dieu des chrétiens, qu'elle n'avait pas cessé d'adorer, de lui faire un jour cette joie suprême de mettre un fils aux bras de son amant, et à ses pieds des richesses de roi.
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Deux années s'écoulèrent dans cette atlenle. La Péruvienne avait mis au monde une fille belle comme elle-même ; c'est le plus grand éloge que je sache en faire ; et cette naissance vint redoubler la conliance de cette tendre mère, de celte vertueuse épouse, car elle ne pouvait imaginer qu'il existât des cœurs de bronze capables de méconnaîlre à la fois les serments de l'amour, les devoirs et les élans de la paternité.
Deux ans dono après la naissance de sa fille, la Péruvienne suivit la foule qui se rendait aux portes de 3fadrid, à une course de taureaux dont on faisait grand bruit.
Le hasard voulut qu'elle se trouvât placée assez près de l'estrade occupée par les seigneurs de la cour pour voir à son aise le visage de chacun d'eux.
Le roi prit place, et, à sa suite, les dames et les gentilshommes.
La fille de l'Inca étouffa un cri de surprise et de joie en reconnaissant au premier rang, en arrière du siège royal , le caballero don Vives, magnifiquement vêtu. Bientôt un nuage passa sur son front et sur ses yeux, car elle vit le caballero se pencher à l'oreille d'une belle dame assise près de lui , et lui parler le sourire aux lèvres et le regard caressant.
— Comment se nomme cet hidalgo? de-
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manda-t-elle machinalement, et la bouche frémissante , à un homme placé à côté d'elle.
— C'est le seigneur don Vives qui revient tout triomphant de l'armée d'Italie.
— Et quelle est cette femme... là... celle qui l'écoute en ce moment ?
L'homme à qui s'adressait la Péruvienne laissa tomber sur elle un regard perçant où brillèrent des étincelles, puis il réj)ondit :
— C'est une riche héritière que doit épouser dans huit jours l'heureux caballero.
En achevant ces mots, il reporta la flamme de ses yeux sur les yeux de ma grand'mère et les fascina.
La Péruvienne n'en demanda pas davantage. Elle quitta le cirque et rentra à Madrid. Tout en marchant précipitamment, elle se rappela les traits de l'homme qui l'avait renseignée et se souvint d'avoir souvent rencontré cet homme sur son chemin depuis plus de deux mois. Sans s'arrêter davantage à ce souvenir, elle roula dans son esprit mille projets de vengeance et arriva devant sa porte.
Quel fut son étonnement de voir, appuyé au mur de sa maison , l'homme du cirque ! C'était un cavalier haut de taille, à mine farouche, drapé dans un long manteau qu'il portait avec noblesse ainsi que l'épée dont il était armé.
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— Senora, dit-il, je dois vous enlretcnir d,ins vos propres intérêts. Voulez vous que nous montions cljez vous ; ou, si vous n'avez confiance en uioi, prérérez'Vous que nous causions sur le pas de cette porte?
— Que pouvez-vous avoir à me dire? Nous ne nous connaissons ni l'un ni l'autre.
— C'est vrai ; mais tous deux nous connaissons don Vives, à ce que je crois.
Un sourire amer plissa les lèvres de l'étranger. Au nom qu'il avait prononcé, la Péruvienne pâlit, ouvrit sa porte, entra chez elle, et lui fit signe de la suivre.
— Racontez-moi votre histoire, mon enfant, dit le cavalier dès qu'il fut en tète-à-tète dans la maison.
Ma grand'mère parut surprise et offensée de cette curiosité que rien n'autorisait, et elle ne réj)ondit pas.
— Ce sera donc moi qui la raconterai, reprit l'étranger a\ec douceur; peut-être mes paroles vous mettront-elles en confiance. Vous n'êtes pas Espagnole, vous venez du nouveau monde... du Pérou. Vous êtes à M;;drid depuis deux ans : vous êtes mère d'une petite fille jolie comme un ange, et ^ous cherchez dans cette grande ville le père de votre enfant...
Le cavalier fit une pause pour étudier l'effet
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qu'il avait produit. Son regard plongea, comme un poignard, jusqu'au cœur de la malheureuse mère qui baissa la tête et soupira.
— Le père de cet enfant , reprit l'homme au manteau, vous l'avez rencontré aujourd'hui au cirque? C'est le caballero don Vives, un fort brave et honoré seigneur ; un véritable hidalgo qui n'a que du sang chrétien dans les veines... N'est-ce pas cela?
— Oui! s'écria la Péruvienne avec énergie; oui ! c'est bien cela.
— Vous êtes , au moins , aussi jalouse que bonne mère, et au nom de votre enfant et en votre nom, il vous faut une vengeance ou une réparation, Tune sanglante, l'autre complète.
— Oui !... oui !
— Or, don Vives doit se marier dans huit jours avec la belle jeune fille que vous avez vue. Cette demoiselle est de rang illustre, et on dit le caballero très-amoureux.
La Péruvienne se leva tout droit , les poings serrés, les lèvres pâles.
— On le dit, reprit l'inconnu, mais on peut se tromper... L'important pour vous est donc de vous assurer du fait , afin de ne pas condamner un innocent.
— N'est-il pas assez coupable de m'avoir abandonnée et de m'avoir oubliée !