‹ Le chevalier de Pampelonne (volume 2)Chapitre 94 sur 185 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

grand'mèrc mit un poignard sous son corsage, couvrit son enfant de baisers et (}uitta sa maison, bien décidée à aller chercher et frapper le cœur de don Vives jusqu'au pied de l'aulel de l'église San Vicente où devait se donner la bénédiction. En mettant les pieds dans la rue, elle tressaillit de joie, car Peblo, son ombre, n'était pas là. Ravie d'avoir pu tromper enfin la surveillance de ce vigilant gardien, elle précipita sa course et arriva haletante sous le péristyle de San Vicente. La place publique était encombrée de curieux qu'avait attirés le spectacle annoncé. Les litières chargées de dames en beaux costumes venaient s'ouvrir sous le porche du temple qui jetait dans les airs l'étourdissant vacarme de ses cloches. Les seigneurs de la cour, jeunes et vieux, en babils de gala, se faisaient faire place par leurs laquais, et on entendait un grand bruit de voix, de hennissements, de piétinements d'hommes et de chevaux qui ressemblait au murmure de la pleine mer. Tout à coup de ce murmure quelques cris éclatèrent, toutes les têtes ondoyèrent comme se balancent les épis d'un champ d'orge quand le vent s'abat sur lui. La Péruvienne entendit ces mots qui passaient de bouche en bouche :

— Fiva la marquisa Mamiela , viva don Vives et cahallero valkntel...

La fille de l'Inca fendit la foule avec une éner-

gie que seuls peuvent donner le désespoir et la haine, et elle parvint à se placer au premier rang d'une double haie qui s'ouvrit instantanément pour laisser passer le cortège.

Don Vives, tenant sa belle fiancée parla main, s'avançait tête nue , le front rayonnant. Jamais rinfame n'avait été plus beau, et toutes les dames saluaient sa fierté, sa noblesse et sa grâce.

La Péruvienne sentit un frisson courir dans ses veines, mais le cœur ne lui manqua point, et comme don Vives n'était plus qu'à dix pas d'elle, elle glissa sa main sous son corsage et s'arma de son stylet.

Alors une main de fer saisit le bras de ma grand'mère , et l'étreignit à le meurtrir ; la Péruvienne se retourna brusquement, vit sur son épaule la face bronzée du roi des gitanos, et se sentit brûler par son souffle.

Dans ce moment, don Vives et sa fiancée passaient; Peblo ouvrit la main. La Péruvienne, libre, tira son stylet et voulut se précipiter, mais la double haie s'était refermée, et la foule en cohue servait de rempart au cortège.

Don Vives était sauvé !

La fille de l'Inca poussa un soupir qui faillit briser sa poitrine, et elle chancela. Peblo l'enlaça dans ses bras nerveux et l'emporta comme elle avait coutume de porter son enfant à tra-

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vers le peuple, qui leur livra partout passage.

Le roi des gitanos déposa ma grand'mère sur le seuil de sa porte, frappa dans ses mains, puisa de l'eau à une l'ontaine voisine et rafraîchit son visage jusqu'à ce qu'elle eût recouvré ses sens.

Alors il lui dit d'une voix douce :

— Encore une demi-journée et une deminuit, fille du soleil 1

La Péruvienne s'élança dans sa maison, éperdue, presque folle de rage, de honte etde douleur.

La porte était restée entr'ouverte ; le gitano la regarda avec une froide dignité, la referma, et alla s'asseoir à l'ombre de l'autre côté de la rue, en face du balcon.

Le soir venu , comme la nuit enveloppait déjà Madrid de ses ténèbres, la Péruvienne parut au balcon, se pencha sur la rue et prononça ce mot d'une voix étouffée :

— Peblo !

Le gitano se dressa dans l'ombre et demeura adossé à la muraille.

— Viens ! dit la Péruvienne.

— Me voilà !

Au bout de quelques minutes, Peblo entrait dans la chambre de ma grand'mère , guidé par raa grandmère elle-même.

— Est-il temps encore ? demanda la Péruvienne, dont le regard et la voix étaient devenus

aussi sombres que la voix et le regard du gitano.

— Oui.

— Comment parviendrai-je jusqu'à don Vives?

— Ce sera facile : je te conduirai.

— Je voudrais le frapper sous les yeux de sa fiancée, devant tous, au sein de sa fête !

— Impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que tu serais toi-même assassinée par les amis des deux familles, et que ta mort me ferait mourir.

— Tu m'aimes donc bien, toi qui parles ainsi, toi qui, depuis un an, t'accroupis dans mon ombre comme un mendiant sous la niche d'une madone... tu m'aimes donc bien !

— Plus que la foi de mes pères, plus que mon sang, plus que tu n'as jamais aimé ton jeune amant, que tu n'aimes et n'aimeras les caresses de ton bel enfant.

— Explique-moi les moyens que tu comptes employer pour arriver jusqu'à don Vives?

— Je dois lui apporter, d'après nos conventions, avant minuit, la liste acquittée de ses dettes et une forte somme qu'il m'a fait demander ce matin même. J'irai à son hôtel, on l'appellera, à mon nom il descendra dans son jardin, et là, seul avec lui, je te vengerai d'un seul coup.

— Ne se fera-t-il pas accompagner?

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