LA CELLULE
Le couvent des Jacobins était situé dans [a rue Saint-Antoine ; on apercevait de loin ses clochetons d'une architecture lourde, ses murailles noires et tristes, son large portail, verrouillé comme une porte de prison ; ses grilles et sa longue enceinte hérissée de crochets pointus et de morceaux de verre menaçants. L'entrée principale n'était ouverte que pour les grandes cérémonies, pour les processions et pour donner passage au bataillon de moines qui, le mousquet ou la pique sur l'épaule, allaient aux remparts monter la garde et combattre au besoin. Les Ja
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cobins, comme tous les ordres religieux à cette époque de tumulte et d'anarchie, n'étaut pas astreints à une discipline sévère, à une réclusion constante, allaient et venaient du couvent à la ville, s'occupaient d'affaires mondaines, et n'avaient, pour la plupart, du moine que l'habit. Aussi, à l'angle de la rue Castex actuelle et de la rue Saint-Antoine, était une petite porte basse, constamment ouverte atout venant, et par laquelle les reclus s'échappaient un à un, deux à deux, pour aller courir les carrefours, les lieux publics, et enfin prendre part à la vie turbulente de la population parisienne.
Le jour même de larrivée de la signorà Fabiani à l'hôtel de la rue deïournon, une femme masquée et nonchalamment étendue dans une litière attendait depuis près d'une heure, à quelques pas de cette petite porte, que ses regards interrogeaient avec une évidente anxiété.
Il commençait à faire nuit. L'un des porteurs de la litière était entré au couvent pendant que l'autre attendait son retour en silence et les bras croisés.
La petite porte s'ouvrit, et deux hommes sortirent du cloître, l'un vêtu d'une robe de jacobin, l'autre d'une veste de journalier.
Cetaicnt Jacques Clément et le porteur qui avait été le demander.
CHAPITBI, TI. 20
Clcmtiil sappioclia de la litière, et sur un signe <}iie lui fît la IVniuic, il l'ouvrit, y entra, s'assit cl larcfernia. Les deux porteurs s'attelèrent à leur fardeau, l'enlevèrent et remontèrent à pas lents la rue Saint-Antoine.
— Bonjour, Clément, dit madame du Fresnc en découvrant son visage, voilà quelques jours que nous ne nous sommes vus ?
— C'est vrai, répondit le jacobin avec le plus grand calme tout en exprimant un certain désappointement.
— Comme vous dites cela froidement! Je m'attendais à plus d'expansion de votre j)art.
— Je suis enchanté de vous voir... de vous voir en belle santé, répliqua le jacobin sur le même ton.
— Rien que cela?
— Et quoi de plus?
Madame du Fresne fixa un regard pénétrant sur le jeune religieux comme pour lire dans sa pensée.
— Seriez-vous converti? dit-elle tout à coup.
— Peut-être.
— Voilà un miracle, je vous en félicite. Mais sans perdre de temps en compliments, répondez à mes questions : Vous souvenez-vous de notre pacte?
— Quel pacte?
24 LE CHEVALIER «E PAMPELONNE.
— Avez-vous perdu la ték? s'écria la jeune femme avec véhémence : ne vous souvenez-vous plus de Pampelonne?
— Si , vraiment, le bourreau de mon oncle.
— Et qu'avez-vous juré à votre oncle ?
— La mort de Pampelonne.
— Eh bien ?
— Eh bien ! j'avais presque oublié cette vieille histoire et tout ce qui s'y rattache.
En achevant ces mots, Jacques Clément leva les yeux au ciel et tressaillit.
— Mais c'est infâme ce que vous dites là? Que m'avez-vous juré à moi ?
— Je n'en sais plus rien en vérité.
— Vous ne m'aimez donc plus ?
— Est-ce que je vous ai jamais aimée?
Madame du Frcsne sentit un frisson courir
dans ses veines à cette réponse qui était une insolente question ; mais elle était trop habile pour laisser deviner son agitation, et elle reprit avec une froideur glaciale :
— Je croyais qu'en retour du service que je vous ai rendu en vous faisant sortir du souterrain d'Angers, vous m'aviez voué un attachement durable ; je croyais que vous m'aviez fait la déclaration d'un sentiment qui, je le reconnais, va mal avec l'habit que vous portez. Je me trompais , et j'en suis fort aise, car vous ne m'a-