‹ Le chevalier de PampelonneChapitre 131 sur 175 · L ENTREVUE · texte numérisé non relu

L ENTREVUE

Pendant que Gourdon et Pampelonne étaient chez la signera Fabiani, la duchesse de Monlpensiei* recevait le prieur Jjourgoing dans son houdoir. Le jacobin, qui avait ses libres entrées dans les appartements de la princesse, s'était présenté de très-bonne heure et avait été introduit sur-le-champ.

— Eh bien ! mon père, vous venez sans doute m'apprendre que tout marclie à souhait de votre côté? avait dit la duchesse.

— Tout marche, mais trop lentement, Altesse, et je crains bien que nous ne soyons arrêtés, en si boa chemin que nous nous trouvions.

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— Qu'y a-t il encore ?

— Il y a que nous avons aflaire à un fou, et qu'il nous faut subir toutes ses folies. Clément...

— Ah! mon Dieu! reculerait-il?

— Il fait pis, il se rétracte. La scène de la nuit dernière, scène conduite avec tant d'art et d'adresse, nous sera peut-être fatale.

— Expliquez-vous ! vous nie faites frémir.

— Notre idiot a, par malheur, fait preuve de bon sens. Il refuse de croire à une apparition miraculeuse; il prétend que cette femme qui lui a parlé, qu'il a vue, existe; il veut la revoir et veut lui parler, non pas la nuit, séparé d'elle par un obstacle, mais en plein jour, mais face à face... Je me trompe fort si ses désirs ne vont pas plus loin.

— Ciel ! qu'avez-vous pu répondre à cette extravagante exigence?

— J'ai répondu qu'il était possible que cette femme existât, que c'était même probable, puisqu'il avait reconnu en elle l'objet de sa passion; mais qu'alors Dieu avait donné des traits à l'un de ses anges pour le toucher de sa grâce et le metti'e sur la voie de son salut. Je me suis fait répéter à dessein l'incident qui avait marqué la procession d'Ktampes ; j'ai demandé le portrait, le signalement de la signora Fabiani, et j'ai dit à Clément que vous aviez . en

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circt, une ainic qui répoiidiiit jisscz cxacleiuciit à la pcinlure qui m'était faite. A ces mois, les yeux de Clément se sont animés, et il s'est écrie, dans un transport furieux : <t Cette femme, je veux la voir, je veux lui parler... je veux!... n II s'est arrêté là, me laissant lire toute sa pensée, pensée horriblement profane !...

— Mais nous sommes perdus!... la marquise ne consentira jamais...

— Essayons, il faut museler ce tigre déchaîne... Jetons-lui la proie qu'il demande.

— Mais le moyen, grand Dieu ! le moyen?

— Il me reste un espoir. Élcs-vous fermement persuadée que la marquise n'est pas femme à tout sacrifler, sa pudeur comme ses répugnances, I)our se venger du Valois?

— Elle sacrifiera sa vie, sa fortune... mais ce qu'elle appelle son honneur... jamais ! Les haines comme la mienne sont rares, mon père ; les courages comme le mien ne se trouvent pas dans deux cœurs à la fois.

— Alors, usons encore de ruse. Il faut que vous décidiez la Vénitienne à recevoir, ici même, en plein jour, son adorateur. Vous ne lui donnerez que deux instructions, à savoir : qu'elle feindra d'ignorer complètement ce qui s'est passé cette nuit au couvent ; qu'elle ne témoignera aucune horreur de notre fou en sa pré-

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sence; qu'elle sera pour lui, au contraire, douce, affectueuse, coquette même, s'il est possible; enfin, qu'elle se montrera ennemie implacable du Valois, amie zélée des ligueurs, et enthousiaste de l'homme assez pieux et assez brave pour se vouer à la délivrance du peuple et de l'Église en frappant l'hérétique. Tout cela vous parait-il impossible?

— Non, j'y parviendrai ; mais Clément sera-t-il satisfait de cet accueil?

— Cela se peut : dans tous les cas, nous jetterons ainsi le plus grand désordre dans ses esprits déjà troublés. Il se verra placé entre une apparition céleste et une rencontre naturelle. Il commentera l'explication que je lui ai donnée ; il croira, voyant l'ignorance de la marquise, au miracle du message divin, et croira que celte femme dont la possession lui est refusée ici-bas doit lui appartenir au ciel. Plus cette intrigue sera embrouillée, plus elle l'enveloppera, le fascinera et nous le livrera. Nous ne pouvons plus reculer... le salut de l'Union doit être décidé aujourd'hui même.

— Partez, mon père; prenez ma chaise et mes porteurs, allez chercher le jacobin, introduisez-le par la petite porte de l'hôtel, et conduisez-le dans ce boudoir, la marquise sera prête à l'y recevoir dans une heure. Vous me ferez

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prévenir de votre arrivée, pour que je ne me montre pas.

— J'entrerai donc dans ce boudoir par vos petits appartements, par votre chambre à coucher?

— Il le faut bien, la discrétion l'exige.

— Je pars, Altesse.

r,a duchesse, après le départ du père Bourgoing, avait frappé sur un timbre et ordonné à l'une de ses femmes d'aller prier la marquise Fabiani de la venir trouver. Pendant qu'on exécutait cet ordre, la fougueuse [)rincesse composa son maintien, s'efforça de cacher son agitalion et de remplacer par un joyeux Sourire le pli que la colère et l'anxiété dessinaient sur sa bouche hautaine.

— J'ai sans doute troublé votre matinée, ma chère belle, dit madame de Montpensier en se levant pour recevoir la signora Fabiani, et vous aurez mauvais souvenir de mon hospitalité.

— Rassurez-vous, Altesse, votre message m'a trouvée debout et prête à vous obéir.

— Tant mieux! mon amie; c'est que, voyezvous, le brouhaha des affaires tient en éveil tous les chefs de la Ligue ; nous dormons un œil ouvert et ne vivons que d'activité... Hélas! dans ce tumulte, dans cet orage continuel, j'oublie que je suis femme, et je renonce aux douceurs de

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cette délicieuse mollesse (lu'aiiTiaient tant mes jours heureux ! Mais asseyez-vous donc, marquise, là, plus près de moi... Eh bien! avez-vous lait de beaux songes, cette nuit?

— Je n'en fais plus que de sombres ! l'ange des rêves d'or a pour toujours, et depuis longtemps, déserté ma compagnie...

— Cet ange est volage, ma chère amie, il revient à nous par caprice comme il nous quitte... Cette nuit il a chuchoté à mon oreille des mensonges enchanteurs!

— Le réveil est douloureux quand le sommeil est si menteur.

— Et cependant je le calomnie peut-être, cet ange adorable, car ce qu'il m'a dit, l'histoire l'inscrira dans ses annales, s'il se trouve un cœur assez chaud pour venir en aide à la France opprimée.

— Qu'avez-vous donc rêvé ?

— J'ai rêvé que le Valois tombait sous le fer d'un assassin. J'ai vu cet assassin, je l'ai reconnu, c'était un jeune religieux de l'ordre des Jacobins.

— Celui de la nuit dernière?

— Précisément.

— Et ce cœur dévoué que vous désirez trouver, c'est le sien, sans doute?

— Non... c'est le vôtre.

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