CHAPITRE X
— Vous voyez que tout est à peu près fini, dit dona Fabiani. Dieu, dans sa bonté, a voulu que je vous revisse encore pour joindre à votre main celle de ma chérie Yenczia. Un homme aussi brave que vous, un gontilhonimc aussi loyal ne peut que rendre heureux l'ange de vertu que lui confie le ciel. Ce bonheur que goûtera ma filleule, ma fille d'adoption, je prierai Dieu qu'il lui donne la durée des sentiments les plus durables en ce monde, et quand vous en remercierez Dieu, tournez-vous vers mon souvenir, mon souvenir vous bénira !
Venezia, Parapelonne et Gourdon pleuraient sans chercher à se cacher. La Gazette, retiré dans un coin, faisait des efforts incroyables pour ne pas éclater en sanglots, et. en dépit de ces efforts, il mordait sa moustache que trempaient des larmes grosses comme des perles. La marquise l'aperçut et l'appela : il s'approcha du lit et tomba lourdement sur ses deux genoux, en s'écriant :
— Ah ! noble dame ! se pourrait-il que j'eusse quelque chose à me reprocher dans votre malheur?... S'il en est ainsi, je cours me noyer!
— Rassurez-vous, capitaine, vous avez commis de grandes fautes, mais vous n'êtes cause en rien de ma mort. Nous avons tous des faiblesses et des vertus dans le cœur, je suis certaine que le
vôtre est purge de ses vices, et que vous vivrez désormais en homme d'honneur. Veneziaetvous, chevalier, mes amis, je vous recommande mon ancien serviteur.
La Gazette, étourdi par celte douceur, énervé par cette voix divine, poussa un soupir énorme, se releva, se sauva de la chamhre de la marquise, et courut au jardin, où, s'en donnant à son aise, il fondit en larmes avec d'autant plus de violence, que c'était, pour lui, un événement tout à fait nouveau, et qu'il avait à vider, ce jour-là, tous les réservoirs de sa sensibilité.
— Et vous, mon ami, avait dit la signera Fabiani à Gourdon, après un sourire provoqué par la déroute de la Gazette, ne me toucherez-vous pas la main ?
— Ah ! madame, si, en la touchant, je pouvais arracher votre mal et le jeter dans mes veines, vous ne me feriez pas ce doux reproche!
— N'ayez pas de semblables pensées, vicomte, il ne faut pas critiquer Dieu qui veut que je meure, et que vous viviez pour l'honneur de la France. Si la volonté des mourants est sacrée, telle est la mienne, et vous allez, devant tous, ici, faire le serment de m'obéir.
— Ne me demandez pas cela ; non, de grâce, ne me le demandez pas...
— "Vous voulez donc que nous nous quittions
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fâchés! interrompit la signera Fabiani du ton le plus caressant et le plus enjoué.
— Oh ! non... mille fois non... j'obéirai.
— Vous l'avez entendu, chevalier... M. de Gourdon n'a jamais manqué à sa parole. Docteur, ajouta-t-elle en sadressant à ralchimislc, combien de temps me rcste-t-il encore à vivre avec toute ma raison ?
— Madame, Dieu seul...
— Après Dieu, vous le savez... ne cherchez pas à me tromper... vous voyez que je ne suis pas un enfant.
— Madame, si vous voulez vous reposer, ne pas parler de toute la nuit, et prendre avec exactitude les breuvages que je vous donnerai, vous irez jusqu'à...
— Jusqu'à demain, n'est-ce pas?
— Oui..., madame, jusqu'à demain matin vers dix heures.
— Merci ! Conserverai-je la parole jusqu'à ce moment?
— Vous ne perdrez la voix que quelques minutes avant de monter au ciel ! .
— Faites donc venir le chapelain, pour que je remplisse mes derniers devoirs... Messieurs, à demain, bon courage !
Mon ami, dit-elle encore au vicomte, vous viendrez me faire vos adieux, ainsi que M. de
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Pompelonne, de bon matin... J'ai à vous ache ver le récit commencé à Paris à l'hôtel Montpensier... Vous apprendrez, sans me maudire, je l'espère, que votre amitié seule devra quelques fleurs à ma tombe, et que \ otrc amour n'y devra jamais prier.
On devine ce que fut cette nuit solennelle pour tout le château ; une tristesse de plomb pesa sur ses habitants, qui n'osèrent pas s'adresser la parole ; un silence morne descendit sur ses tourelles avec les ombres qui précédaient, pour la noble Vénitienne, les ténèbres de l'éternité. Seuls, les oiseaux s'endormirent sous les feuillées, deux à deux, en gazouillant comme d'habitude; seul, le soleil, joyeux de sonélernelle jeunesse, se leva radieux et jeta ses gais rayons sur les fleurs, qui frémirent sur leurs tiges et s'inclinèrent pour recevoir ses caresses.
Venezia, Gourdon, Pampelonne, le chapelain et le senor Barbastc étaient réunis au chevet de la mourante qui semblait s'être un peu ranimée. Son regard était plus vif, mais son front plus pâle.
— Ouvrez les fenêtres, dit la signora Fabiani; donnez-moi de l'air, je veux voir encore frémir les feuilles au souffle de la matinée, je veux adorer Dieu dans la splendeur de ce jour qu'il a fait sans nuage.