CHAPITRE n
— Et qui m'accuse?
— Madame... elle prétend que vous ressemblez, à s'y méprendre, au vilain moine auquel vous voudriez , si j'ai bonne mémoire, arracher les entrailles.
Saveuse tourna dédaigneusement la tète vers l'Italienne. C'était un homme encore jeune, d'un visage distingué , bronze par le soleil des camps , et empreint d'une sauvage énergie; d'une taille svelte et dégagée, d'un maintien digne et froid.
La marquise contempla avec avidité ce visage mâle, sembla l'étudier et dit avec amertume :
— Vous êtes le comte Philippe de Saveuse?
— Le comte Philippe-Gaston de Saveuse, oui, madame, seul du nom.
— Seul du nom! s'écria la Vénitienne en se redressant comme une reine offensée.
Saveuse et la duchesse se regardèrent avec étonnement.
— Un mot encore, monsieur , un seul mot : Etiez-vous à Venise avec Henri III ?
— Oui, madame ; je n'y suis resté qu'un jour : le Valois, dont j'étais alors l'ami, malheureusement! me détacha de sa cour aussitôt son arrivée dans cette ville , pour m'envoyer à Paris en courrier.
— Et, à cette époque , personne à Venise ne portait votre nom ?
— Personne.
La marquise salua profoiidéiucnt madame de Montpensier, et, sans rien ajouter, elle sortit précipitamment de sa chanibi'e, traversa fièrement la salle d'attente où tout le monde s'effaça pour la laisser passer , et dit à la Gazette qui s'inclinait devant elle :
— Suivez-moi !
Arrivée dans le petit appartement qu'on lui avait préparé . la signora Fabiani s'y enferma avec la Gazette et Venczia , et dit au Normand, avec ce calme qui annonçait toujours un grand désordre dans son cœur ;
— Que reprochc-t-on au roi de France? Que lui veut cette Ligue de forcenés dont vous faites partie? Instruisez-moi.
— Ma foi, madame, à vous dire vrai, je ne suis pas très-fort en politique , ce n'est pas mon métier. S'il faut en croire MM. les Seize et MM. les curés, le Valois est un cousin du diable à qui l'on prête toutes sortes de méchancetés et qu'on voudrait bien pendre; voilà tout ce que j'en sais. Quant à moi, je me suis fait ligueur pour faire quelque chose, et par ambition ; je suis fort riche, et j'ai pensé que le seul moyen de conserver ma fortune dans tous nos troubles était de prendre fait et cause pour la cour ou pour la Ligue. La cour m'a semblé le plus faible des deux