CHAPITRE VU
liez l'épëe à la main , fatigué comme vous l'êtes , vous seriez tué à la première charge.
— C'est tout de même judicieux ce que vous dites là ; je vois, bailli, que vous nous portez un vif intérêt , aussi comptez sur notre reconnaissance ; que je sois écartelé , si je vous fais souffrir du coup qui vous enverra dans l'autre monde.
— Vous êtes mille fois trop bon ; je tâcherai de l'être tout autant.
— Ainsi je vous cède le commandement pendant une heure ou deux.
— Jusqu'à votre réveil; je vous en prie, ne vous gênez pas.
— Vous êtes parfaitement aimable... Qu'en dites-vous, Gourdon?... dormons-nous?
— Ma foi, mon cher, un petit somme nous fera du bien... Dormons.
— M. le bailli, je vous souhaite le bonsoir... Tenez toujours la route de Bonneval.
— Comptez sur moi, messieurs, et bonne nuit !
Gourdon et Pampelonne, harassés de fatigue, s'entortillèrent dans leurs manteaux , lâchèrent la bride à leurs montures , et ne tardèrent pas à s'endormir de ce demi-sommeil cahoté que connaissent et détestent tous les gens de guerre.
Mais pour ces hommes vigoureusement trem-
pés, un derai-sommeil ('init [dus que suffisant.
Rompus à la vie agitée des camps, forts contre les rigueurs des saisons , contre la soif et contre la faim , familiers avec les plus grands dangers , c'étaient tous de rudes soldats que ces compagnons du Béarnais qui, par leur résignation, leur audace, leur dévouement, portèrent leur chef intelligent et inlré{)ide du château de Nérac au Louvre , et du trône de Navarre sur le trône de France.
Le contraste était frappant entre les huguenots et les autres troupes qui bataillaient alors dans le royaume pour le Valois ou pour la Ligue. L'armée de Henri III était vêtue avec plus de luxe que de sévérité guerrière ; ses officiers étaient couverts d'or et de clinquant, portaient de belles armes damasquinées, montaient des chevaux de parade, et se livraient beaucoup plus au plaisir, dans leurs cantonnements encombrés de femmes galantes, qu'aux exercices militaires. Autorisés par l'exemple de la cour, l'insouciance, la négligence qu'ils apportaient à leurs devoirs, engendraient l'indiscipline, et ils n'avaient, pour toute vertu, que le courage, parce que le courage est dans le sang de notre belliqueuse nation.
Les ligueurs avaient des troupes enthousiastes; maiSk recrutées par masses, instruites à la hâte,