CHAPITRE TU
souvent mal commandées par des chefs nouveaux au métier des armes , elles présentaient un ensemble peu homogène, une multitude plus noral»reuse qu'imposante. Les reîtres qui [lassaient la frontière, tantôt pour Henri III, tantôt pour Blayennc, quoique rangés en belle ordonnance et soumis à une rigoureuse discipline, se laissaient facilement emporter par la soif de la rapine , et jetaient dans nos campagnes une brutale désolation. Les mœurs soldatesques de ces mercenaires ajoutaient à tous les fléaux dont gémissait le peuple , et comme l'argent manquait souvent pour les payer, ils vivaient de brigandages et d'exactions.
L'armée du roi de Navarre , au contraire , se faisait remarquer par ses audacieuses victoires, par son humanité , par sa discipline obéissante et régulière, par sa patience, et surtout par sa confiance dans l'avenir du grand homme qui la conduisait. Tous ces régiments, commandés par des chefs illustres, les Châtillon , les Thouars, Turenne , Mornay, Gourdon, d'Aubigné, rivalisaient de zèle et de dévouement. Lorsqu'elles se mettaient en ligne , ces vieilles bandes , dont la plupart avaient combattu sous Coligny, et qui, toutes, avaient vaincu à Coutras, produisaient un effet magique, et leur seule présence décidait la victoire; les cavaliers étaient en quelque sorte
rivés à leurs selles ; les fantassins avaient d'infatigables jarrets; ces hommes de fer ne quittaient presque jamais leur armure, et leurs têtes avaient blanchi sous le casque. On les appelait les buffles, parce que leurs jaquettes n'étaient ni de soie ni de velours, mais en peau de buffle noircie au feu du mousquet ; parce que leur choc était terrible et leur vaillance aveugle.
La colonne conduite par le bailli de Clerraont cheminait depuis deux heures, sans qu'aucun accident eût signalé sa marche. Le jour commençait à poindre, les coqs chantaient dans les fermes, les oiseaux s'éveillaient dans les buissons.
— Hé! M. de Pampelonne... Hé! M. le chevalier! dit le bailli en secouant le Gascon par un bras.
— Hein! hein! m'y voilà... qu'y a-t-il? Chargeons-nous? fit Pampelonne en se frottant les yeux.
— Comment avez-vous passé la nuit?
— Très-bien, parbleu ! et si c'est pour me demander cela que vous me réveillez...
— Je suis poli, monsieur, et je commence la conversation par où je dois la commencer.
— A votre aise... Mais par quoi la finissezvous, s'il vous plaît?
— J'ai très-bonne vue, et je viens d'apercevoir