‹ Le chevalier de PampelonneChapitre 7 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La signora Fabiani s'était inch'e à celte foule bruyante; clic avait traversé les rangs les plus compactes, dardant ses regards sur les principaux personnages, cherchant avec un courage qui commençait à se lasser le seul homme qui, pour elle, donnait de la vie à la multitude, et lui faisait prendre intérêt à cette cérémonie bizarre où la politique dominait la religion, où la haine et la colère dominaient la politique.

On s'étonna bientôt de voir ces deux femmes masquées paraître et disparaître dans les profondeurs et les replis du cortège ; quelques zélés en murmurèrent, et les murmures ne tardèrent pas à se changer en bruyantes réclamations. Comme tous les ligueurs étaient à visage découvert, les plus fanatiques d'entre eux s'offensèrent de l'incognito que s'obstinaient à garder ces deux femmes; des cris, des injures, des vociférations se firent entendre sur tous les points, et la marquise se vit contrainte, ainsi que sa compagne, à jeter bas son masque.

— Connaissez - vous le comte de Saveuse? demanda la signora Fabiani à une femme qui criait à tue-téte : « Vive nos Lorrains ! vive la duchesse! vive le sire de Saveuse et les pieux jacobins! »

— Certes, je le connais.

— Montrez-le moi, s'il vous plait ?

\i lE CHEVALIER DE PAMPEtONNE.

— Voyez-Ic sur son beau cheval noir ; quel vaillant capitaine!

La marquise suivit la direction du doigt de cette femme, et aperçut le Normand la Gazette.

Elle sourit, maigre elle, à l'ignorant aplomb de ce renseignement, et questionna d'autres personnes qui lui montrèrent chacune un personnage différent.

— Voilà des manants bien sûrs de leur affaire, dit Venezia à sa marraine : croyez-moi, adressez-vous à Tun de ces capucins, eux seuls sont au courant de tout dans cette cohue.

La marquise s'approcha d'un jeune jacobin qui marchait à quelques pas d'elle, tenant pressée sur son cœur une croix de Lorraine qu'il baisait avec délire.

— Mon pèrc,pourriez-vous me faire connaître celui de ces nobles seigneurs qu'on appelle le comte de Saveuse?

Le jacobin leva la tète et rejeta son capuchon en arrière. Il contempla le pâle et beau visage de la signora d'un regard qui s'anima peu à peu et devint bientôt brûlant. Il y avait dans ce regard des éclairs passionnés qui forcèrent la marquise à baisser les yeux. Les traits du moine se contractèrent; sa figure blcme sur laquelle étaient empreints les ravages du jeune et de la pénitence, de morne qu'elle était, devint rayon-

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nante. Son front étroit cl déprimé se chargea d'un sombre nuage qui lit ressortir l'animation des joues ; ses lèvres frissonnèrent et demeurèrent entr'ouvertes.

— Le comte de Saveuse ! répondit cet homme, le eomtc de Saveuse ! je ne le connais pas.

— Quoi ! vous ne connaissez pas l'un des plus puissants chefs de la Ligue, le chef qui a tout votre respect et votre amour ?

— Non... non... non, répéta le jacobin, la Ligue n'a qu'un chef, et ce chef, c'est Dieu.

La marquise, troublée par le regard fixe et fascinatcur de cet homme, se sentit prise d'un effroi subit. Sans pouvoir chasser ou dominer l'étrange sentiment qui s'était emparé de ses esprits, elle s'éloigna vivement du jacobin dont l'œil la poursuivait toujours, comme on s'éloigne d'un gouffre près duquel on a glissé.

— Comme vous êtes pâle, madame! dit Venezia effrayée à son tour.

— N'as-tu pas vu comme ce moine me regardait? répondit la marquise; n'as-tu rien remarqué de fatal et de sanglant dans celte face faite plutôt pour contempler l'enfer que le ciel?

— Et que nous importe la mine de tous ces brigands? car si nous ne trouvons pas le comte parmi ces forcenés, c'est qu'il n'y est pas, Dieu merci ! Ne voyez-vous pas que ces ligueurs fu-

Kî lE CHEVALIER DE PAMPELO:V?«E.

rieux u'oiit que des menaces à la bouche, et qu'ils débitent pius d'iujurts t|ue de [nièics?.,. Jolie pioce^sioiK nin loi!... vrai. TÉtcruel doit se réjouir du culte quou lui voue dans ce grand royaume.

— Je me suis trompée... c'est une hallucination, dit la marquise sepai'laut à elle-même.

— A qui; a (]uoi en avez-vous, marraine? demanda Venezia étonnée.

— Lajouruéeestauxrencontres, c'estélrange!

— Mais enfin...

— Le visage de ce jacobin ne t"a-l-il rappelé aucun souvenir ?

— Non.

— Ce religieux que le grec Ancyre m'avait adressé pour confesseur...

— C'est, ma foi! vrai... La plaisante aventure!

— L'aventui'e n'est pas plaisante, et je m'explique le ton bourru de ce capucin... Tu sais qu'à la seconde visite, blessée de ses propos scandaleux, je le chassai, le prenant pour un faux moine au service du Grec.

— Et bien \ous fîtes.

— Cet homme m'aura prise en haine.

— Ne pensez plus à ce misérable que Satan conduit et que Dieu surveille; nous avons bien d'autres soucis !

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