CHAPITRE PREMIER
— Eh bien, soit, oublions ce moine, tu as raison, je m'épouvante de tout maintenant, et à tort... Depuis si longtemps je vois mes espérances déçues, depuis si longtemps les malheurs les plus imprévus naissent sous mes pas, que je frissonne pour rien, et que j'accepte sans les combattre des pressentiments chimériques. Où est le comte?... Où est-il, mon Dieu !
Dans ce moment la procession, qui avait déjà parcouru les principales rues de la ville, s'arrêta.
La tête du cortège était arrivée sous les fenêtres de rappartement que la marquise avait cédé à la duchesse de Montpensier, et avait fait halte au pied du bûcher que les bourgeois avaient dressé pendant la nuit.
Les confréries entonnèrent avec ensemble le Miserere, et la foule des ligueurs s'agenouilla dans la poussière. Toutes les fenêtres des maisons tlaicnt chargées de curieux avides de ne rien perdre de ce qui s'allait passer. Un nuage d'encens montait vers le ciel, mais planait lourdement sur toutes les têtes, comme la flamme d'un impur sacrifice. Les bourgeois renforcèrent le chœur des confréries, et l'hymne sacré gronda majestueusement dans les airs, soutenu par plus de dix mille voix en délire.
Saisie, malgré elle, par la solennité de ce der-
nier acte de la cérémonie qu'elle avait jusque-là suivie avec indifférence et préoccupation, la signera Fabiani était tombée à genoux comme tout le monde, et elle se trouvait, avec Venezia, près du bûcher, fixant un regard impatient sur les croisées de sa maison, où elle s'attendait à voir paraître le comte de Saveuse, en compagnie de madame de Montpensier, qui venait de quitter la procession.
La duchesse apparut bientôt, en effet, à l'une des fenêtres, et elle salua de la main la multitude prosternée. Plus de vingt gentilshommes entouraient la princesse ; la marquise se leva pour plonger ses regards ardents au sein de ce groupe. Tout son corps frissonnait, ses genoux faiblissaient, elle se sentait défaillir ; son visage avait la blanche pâleur du marbre. En voyant ce beau corps devant lequel toutes les tètes semblaient courbées par respect, on eût dit qu'un ange était descendu dans cette foule pour recevoir son adoration.
A un signal donné par le premier des jacobins qui conduisait la procession, chacun se releva vivement; tous les cierges furent jetés à terre et éteints sous les pieds au cri de : « Meure ainsi le dernier des Valois! »
Alors le bourreau, qui portait cette bannière voilée de deuil dont nous avons parlé, fendit les