CHAPITRE IX
rons du château de Dourdan, (jui coupait la route (le Paris, elle avait prié les Italiennes de la rece*voir en leur compagnie, affirmant qu'elle se mourait de frayeur dans ce pays plein de soldats papistes et huguenots. Prudente en tout, elle avait demandé à conserver son masque pour éviter la rencontre de certaines gens qui déjà l'avaient obsédée et pouvaient la poursuivre. Làdessus elle avait forgé toute une histoire comme elle savait en faire, et la marquise prenant compassion de cette femme abandonnée, intéressante, qui je trouvait dans une position pareille à la sienne ou à peu près, avait consenti à l'accompagner, d'autant plus qu'elle se rendait comme elle à Paris.
Madame du Fresne avait donc fait route avec la marquise Fabiani, et pour mieux jouer son rôle, elle s'était bien gardée de questions indiscrètes, attendant du plus simple hasard les explications dont elle était en quête.
La rencontre du bailli de Clermont avait paru d'un merveilleux à-propos à cette ingénieuse intrigante : aussi avait-elle attiré le bailli dans son appartement, où, })our l'engager à se livrer avec abandon, elle s'était démasquée, montrant à ses yeux éblouis toutes ses grâces de sirène.
— Ma démarche cessera de vous paraître bizarre, inconséquente, peut-être, dit-elle au bailli,
quand vous saurez qu'elle m'est commandée par mon intérêt le plus cher.
— Je n'ai pas eu et je n'ai pas la pensée de vous interroger, madame : tout bon gentilhomme se doit au service du sexe qu'il sert à deux genoux, et je suis trop heureux de mon rôle en ce moment pour songer à m'en rendre compte.
— Je vous crois sur parole, monsieur. Ainsi, sans autre préambule, puisque votre délicatesse vient au-devant de mes désirs , veuillez me dire ce que vous savez sur ce chevalier de Pampelonne dont il a été question tout à l'heure; c'est un cavalier calviniste, n'est-ce pas?
— Et un solide, je vous le promets. Mon Dieu ! ce que je sais de lui peut se rendre en quelques mots : il est charmant comme Cupidon, il est brave comme un lion, il a de l'esprit comme quatre, et je l'aime infiniment...
— Ah ! vous l'aimez? fît madame du Fresne avec un sourire ironique, vous laimez infiniment ?
— Autant toutefois qu'on peut aimer un homme qu'on désire et qu'on espère tuer prochainement.
— Je ne vous comprends plus.
— M. de Pampelonne et moi sommes engagés l'un contre l'autre dans un duel à outrance, et quoique je tienne mon adversaire en grande
CHAPITKE TX. 169
affection et belle estime, il est raisonnable de croire que je m'affecte assez moi-même pour désirer d'être le vainqueur, car la défaite, c'est la mort.
— Mais à quel propos s'est liée cette partie? pourquoi cette querelle? vous m'intriguez.
— La nuit dernière, deux femmes tombèrent, par hasard, dans une embuscade de douze mauvais sujets de fort bonne maison ; j'étais l'un de ces nobles garnements. Les deux dames furent traitées avec peu d'égards... Nous étions après boire, après jouer... Nous avions porté la santé du roi et crié : « A bas la Ligue ! d de toute la force de n.os poumons ; nous étions gais et fort entreprenants , c'est vous dire que jamais biche aux bois ne s'est trouvée plus pressée, plus désespérée que ne le furent nos deux prisonnières; elles étaient sans refuge, sans défense, et allaient succomber, lorsque survint le chevalier de Pampelonne... Vous devinez ce qui se passa?
— Je le devine, mais continuez. L'une de ces femmes était la marquise Fabiani.
— Et l'autre, cette belle jeune fille qui l'accompagne. M. de Pampelonne, après avoir salué très-humblement la marquise, nous déclara qu'il la prenait sous sa protection et nous défia. C'était douze duels qu'il provoquait d'un seul coup; nous acceptâmes aussitôt et la bataille commença.
Vous rne permettrez de ne pas entrer dans plus de détails, car ces détails ne sont pas à notre gloire ; qu'il vous suffise de savoir que trois de mes amis sont morts sur place, qu'un quatrième doit être mort à l'heure qu'il est, et que j'avais répée à la main pour les venger, lorsqu'un ordre du roi nous a envoyés guerroyer contre le baron de la Gazette dont je suis le prisonnier. Vous voyez bien, qu'à moins d'être un manant, je dois estimer, je dois aimer un ennemi aussi vaillant, et qu'à moins d'être un lâche, je dois souhaiter de le rejoindre au plus tôt pour le tuer, en mémoire de mes compagnons.
- Et ne croyez -vous pas que M. de Pampelonne se soit dévoué, en chevalier errant, à la défense de ces deux Vénitiennes? Etesvous bien sûr qu'il les connût avant de les protéger ?
— Les chevaliers errants ne sont que dans les fabliaux, madame. 11 suffit d'avoir vu la foudre que lança le regard de M. de Pampelonne en reconnaissant la marquise, il suffit d'avoir entendu l'insolence de sa provocation, provocation plus folle que téméraire, car elle s'adressait aux plus habiles raffinés de France, il suffit d'avoir été témoin de la furie de ce combat inégal, pour être convaincu. Je parierais ma tête contre un pauvre teston que le chevalier est lamant bien heu-