CHAPITRE IX
dans l'épaisseur du mur de sa cave, et, en caressant l'un après l'autre les diamants de la gitana, il s'était dit en soupirant d'une façon lamentable :
— Le hasard vous rapproche bien souvent, trop souvent, mes chers petits, de celle à qui vous appartenez : ne seriez-vous donc pas contents, pauvres agneaux, du maître que vous avez, de ce bon maître qui vous câline, vous conserve, vous chérit, vous estime et vous honore; voudriez-vous l'abandonner?
En parlant ainsi, le Normand avait véritablement la larme à l'œil; il était si sensible, l'honnête homme, à l'endroit de l'avarice, de la cupidité et de son cher trésor, que son cœur se gonflait comme une éponge chaque fois que, descendant dans sa cave, il jetait un regard mélancolique et tendre à sa cachette mystérieuse.
L'aube n'avait pas encore fait pâlir les dernières étoiles, que la Gazette était sur le pied, armé en guerre, prêt à se mettre en selle. Pendant qu'on bridait les chevaux des trois dames et ceux de l'escorte, le Normand alla faire visite à son prisonnier qu'il fut obligé de secouer rudement, car il dormait de tout cœur.
— Eh! à qui en avez-vous? s'écria le bailli sans ouvrir les yeux.
178 I.E CHEVALIER DE PAMPEIONNE.
— Je viens vous dire que je pars, M. de Clermont.
— Eh bien! bon voy.ige, M, de la Gazette; moi je ne pars pas. je dors.
— Je me fie à votre loyauté, à votre parole, à votre signature.
— L'une de ces trois garanties suffirait à un Turc; vous n'êtes pas Turc, M. le baron?
— Je vous l'ai prouvé.
— Pas trop.
— Comment! pas trop? je vous ai rendu la liberté gratis pro Deo.
— Gratis! et mon château, raordieu ! marmotta le bailli en se tournant face au mur, et enfonçant sa tête entre deux oreillers.
— Votre château ! je trouve le mot un peu aventuré.
— Allons, soit I le château est à vous, je suis à vous, le globe entier vous appartient, c'est entendu, c'est convenu, mais mon sommeil est à moi, et, mille diables ! laissez-moi dormir.
— Hum ! vous n'avez pas le réveil aimable... N'importe; passons, je suis pressé... M. le bailli, je vous laisse dans mon château ; jouissez-en tant qu'il vous plaira, et si, je suis loin d'y croire, les troupes royales revenaient se loger par ici, faites respecter mes arbres et mes vignes.
— Bon, bien, très-bon, très-bien !... Bonsoir,
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me voilà votre métayer en chel. .. Merci! allez en paix : j'aurai soin de votre basse-cour, de vos étables, de vos fumiers... Avez-vous autre chose à me recommander?... Que le ciel vous bénisse! portez-vous bien, et moi de même... Adieu! je n'entends plus rien.
La Gazette sortitensouriant.il avait, selon lui, fait un coup savant en installant si bonne garnison dans son domaine. Sa manière d'agir avec son prisonnier tenait des façons d'un grand seigneur; son hospitalité était magnifique, mais elle servait au mieux ses intérêts , et ii avait tout profit à trancher du bon prince.
En entendant résonner sous ses fenêtres les pas des chevaux des trois dames et de leur escorte, le bailli se souleva sur un coude, tendit le poing vers la route que suivaient les voyageurs et s'écria, dans un accès de gaieté bouffonne :
— Pardieu ! mon cher baron, puisque vous m'avez laissé maître de céans, je ^ais y vivre en Sardanapale, et du diable si en trois jours je ne mange pas votre castel depuis la cave jusqu'au grejiier... Les bois, les prés, les vignes, tout y passera, morbleu !
Retombant sur ses oreillers, le bailli de Clerinont se rendormit d'un sommeil aussi profond, aussi frais, calme et doux, que s'il eût été couché dans son propre lit, et que la terre de Dourdan,
180 LE CHEVALIER DE PAMPELO?f?IE.
avec son parc, ses eaux, ses bois , ses fermes, ses oiseaux et ses fleurs, n'eût pas changé de maître.
Vers midi, le mignon se leva, se fit habiller et alla prendre le frais sous l'avenue de marronniers qui aboutissait de la cour d'honneur du château à la grille du parc.
Il n'avait pas fait cent pas dans l'allée, qu'il aperçut, venant à lui, deux cavaliers montés sur des biques qu'ils poussaient du talon et d'un air assez gauche. Ces hommes portaient, devant et derrière eux. d'énormes ballots qui, de loin, les faisaient reconnaître pour des marchands forains.
Le bailli continua son chemin, et à bonne distance des marchands il leur cria :
— Qu'avez-vous de beau dans vos sacoches, bonnes gens?
Un éclat de rire des plus joyeux répondit à cette question.
— Ventre-saint-gris ! dit l'un des cavaliers qui avait mis sa monture au trot, la rencontre est heureuse...
— M. de Pampelonne! interrompit le bailli. De ce coup, la joie m'étouffe.
— J'ai l'honneur de vous saluer, dit le second cavalier en se découvrant.
— M. de Gourdon! sainte Vieree! messieurs,