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—Que c’est un hardi coquin, dit Richelieu.
—Un aimable bandit, ajouta Lixen. S
—Bandit, j'en doute; aimable assurément, dit Tavanne.
—Mais, mon Dieu, vous ne dites que du bien de lui, M. de Tavanne! dit Mile Gaussin en riant. Décidément je finis par vous croire!
—Et vous faites bien!
—Toujours est-il, dit l’abbé de Bernis, que si le che-
valier du Poulailler est de vos amis, M. de Tavanne, il n'est certes pas de ceux du comte de Charolais!
—Ïl a cela de commun avec bien d’autres! fit observer M. de Cossé Brissac. |
—Avec vous, par exemple, mon cher duc?
—Je l'avoue!
—Vous le détestez donc toujours, le comte de Charolais? demanda Camargo en minaudant coquettement.
—Je me rappelle, n bel ange, le soir où, dans votre salon, désirant être seul avec vous il os4 me dire: “ Sortez!” Je le regardai bien en face et lui répondis: “ Vos ancêtres eussent dit: Sortons.” Si j’eusse été un simple gentilhomme, il m’eût fait assassiner, mais il & eu peur de ma famille, et il a reculé. Il m'a cédé une place que je n’eusse jamais cédée. ”
Et le duc, en achevant ces mots, baisa galamment la main de la jolie danseuse.
“Et ce mari qu’il a fait tuer pour se débarrasser d’un jaloux! ajouta Créqui.
—Et cette manie qu’il affecte, reprit l'abbé de Bernis, de tirer ‘des coups de fusil, pour son plaisir, sur les couvreurs qui travaillent isolément sur les toits de son hôtel.
—I1 en a déjà tué trois ou quatre, fit observer Mlle Gaussin.
—À propos, dit Lixen, vous connaissez, à cet égard, la dernière réponse du roi! ‘
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—Ïl y à quelques jours, reprit le prince, M. de Charolais, désireux de Prouver son adresse, paria qu’il allait envoyer une balle dans le crâne d’un ouvrier qui travaillait sur un toit du couvent des Hospitaliers de
—Cela est vrai ; M. de Charolais demeure à côté de chez moi, dit Mlle Camargo, rue des Francs-Bourgeois.
—Et il a tué l’homme? demanda Mlle Salé.
—Bel et bien! à
—Oh! le monstre !
—Le lendemain, dit de Bernis, il alla, suivant ça coutume en telle circonstance, demander simplement sa
signa un autre papier. “ Voici votre grâce, dit-il, et voiei, signée d’avance, avec le nom en blanc, la grâce
—Très bien! s’écria Camargo. Et que dit le comte. —Rien, mais il est probable qu’il mettra à profit l’a-
—Ni moi, dit Richelieu.
—Ni moi, ajouta Mlle Salé,
—Ï1 a pourtant été fort amoureux de vous, ma toute belle, dit le marquis de Créqui. I] VOUs poursuivait
—Le fait est, ajouta l’abbé de Bernis, que le comte de Charolnis a aussi une manière d’aimer véritable-
—Témoin Mme de St-Sulpice! dit Mile Quinault. :—Oh! c’est horrible! s’écria Salé.
—Et c’est bien vrai? Geinanda Mlle Gaussin.
- “Hélas! trop vrai! n’est-ce Pas, M. de Bernis ?
—Vui, mademoiselle. J'ai vu mourir la malheureuse femme, j’ai reçu ses derniers soupirs, et bien que je fusse fort jeune alors, cette scène est demeurée gravée dans ma mémoire. J’entends les cris et les imprécations de cette victime!
—M. de Charolais l’avait tuée ?
—Pour son plaisir.
—Comment ? .
—{’était pendant un de ces soupers galants comme on en fasait sous la Régence. Le comte de Charolais était parvenu à enivrer Mme de St-Sulpice. Elle portait une robe de mousseline des Indes ; il prit un flambeau et init le feu à cette robe pour se donner le plaisir de voir brûler la dame!
—0h! firent à la fois ‘Camargo, Salé, Sopnie, Gaussin et Dumesnil.
—L’est parfaitement exact! dit Mlle Quinault.
—Et elle a brûlé? demanda-t-on.
—Entièrement! dit Brissac.
—Oh! firent les dames avec une expression de terreur et de réprobation.
—Je suis arrivé près d’elle au moment où elle expi-
t, dit l’abbé.
—Une telle horreur commise Par un prince du sang! dit Mlle Dumesnil.
—Un descendant du grand Condé! ajouta Mlle Quinault, le frère du duc de Bourbon !
—{e fut cette nuit-là où le comte accomplit cet acte de cruauté inouïe, dit Richelieu, qu’on le retrouva at-
lui était sa voiture versée sur le flanc, sans chevaux, et son cocher et ses deux valets de pieds garrottés et bâillonnés. On ne sut jamais qui avait accompli cet
—Et qui le comte accusait-il ? demanda Sophie.
—Personne; il ne savait pas qui l'avait mis dans cette situation pénible.
—1l en a été quitte Pour prendré un bain, dit l’abbé de Bernis.
—De sang? dit Mlle Quinault.
—Un bain de sang! répéta Mile Dumesnil.
—Sans doute! n’est-ce pas l'habitude du comte ?
—Ï1 prend des bains de sang ?
——Mais certainement... Comnient! vous ne savez Pas ce qui se passe? I] n’est pourtant question que de cela dans Paris.
—Le comte de Charolais prend des bains de sang ?
—Pour se remettre la santé, oui, ma chère, des bains de sang de taureaux.
—On dit pis que cela !fit observer Tavanne. :
—Et on n’a peut-être pas tort de le dire, ajouta Richelieu.
—Mais... que dit-on ? ” demanda Mlle Dumesnil.
Créqui lança un regard autour de lui dans la salle
. Pour s'assurer qu'aucune oreille indiscrète de valet ne
pouvait l’entendre. puis, baissant la voix :
“On dit, commença-t-il sur un ton confidentiel, q ces bains de sang, qui doivent être pris seulement id dernier vendredi du mois, sont composés des trois quarts de sang de taureau et d’un quart de sang humain ! ”
El y eut un mouv-ment de réprobation.
“ Et on ajoute, continua le marquis, que ce sang humain doit être celui d’un jeune enfant soumis à l’avance à des préparations mystérieuses,
—Mais c’est horrible! s’écrin Salé.
—Et c’est pour soigner sa santé que le comte commel pareille infamie! dit Mlle Dumesnil.
—ÆC’est dans l'espoir de se rajeunir, dit le due de Richelieu,
—Mais si le roi savait cela ?
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—Îl ne le sait pas, personne n’ose le Ini apprendre.
—Oh !ne parlons plus de cela, dit Mile Gaussin avec une expression de dégoût profond.
—Non, ne parlons plus de cela, mais dites-nous donc, M. de Tavanne, Pourquoi votre ami le chevalier du Poulailler est l’ennemi du comte de Charolais ?
—Pourquoi!... je n’en sais rien, répondit le vicomte ; mais le fait est facile à Prouvér. Chaque fois, depuis un an, que le comte se laisse aller à quelques-unes de ses fantaisies féroces, comme de tirer sur les passants, d’arraçgher les cheveux à des valets, de torturer les femmes qu’il aime, une grande affiche est placardée la nuit sur la porte de l’hôtel, et cette affiche porte ces simples mots: “ C'harolais est un lâche! (Signé) Poulailler. ” Vous pensez que Paffiche ne reste pas longtemps placardée ; le comte, qui n’a jamais pu surprenüre le couable, a donné des ordres en conséquence, mais... ”
Un cri plaintif et déchirant, éclatant subitement au dehors, arrêta la parole sur les lèvres du vicomte.
“ On dirait qu’on appelle au secours! dit le marquis de Créqui en se levant.
—Mais oui! ce sont des gémissements!” dit Mlle Camargo.
Elle se leva précipitamment ainsi que tous ses con-
vives. Le prince de Lixen ‘avait déjà ouvert une fenêtre.
“Je ne vois rien! dit-il.
—Et je n’entends plus rien ! ” ajouta,le duc de Cossé-Brissac. :
La Bonbonnière de Mile Camargo était placée à l’angle de la rue des Trois-Pavillons et de la rue de la Perle. L’entrée de l'hôtel était sur la rue des Trois- Pavillons, mais l’hôtel était entre cour et jardin et avait une partie de ses bâtiments sur la rue de la Perle. C'était dane cette partie des bâtiments que se
trouvait la salle à manger. Les fenêtres donnaient donc sur la rue.
Le neige qui couvrait le pavé étendait sa surface blanche à gauche, jusqu’au delà de l’hôtel Soubise, et à droite jusqu’au couvent des Filles-Bleues. Dames et € gentilshommes se pressaient sur les appuis des trois fenêtres, interrogeant la rue avec anxiété.
Il y eut un moment de profond silence.
“Nous nous sommes trompés! dit M. de ‘Cossé- Brissac. ee.
—Cependant j'ai entendu ! dit Tavanne.
—Moi aussi! ajouta Camargo. C'était un cri d’alarme suivi de gémissements!.
—On n’entend plus rien. on ne voit rien!
—Chut!” fit Mlle Quinault.
Tous écoutèrent.
“ J'entends quelque chose, dit Mlle Quinault à voix
basse.
—Oui, oui, dit Mile Salé.
—{Ce sont les plaintes de quelqu'un qui souffre ! ajouta Mlle Dumesnil.
—Oh! j'entend distinctement.
—1] faut aller voir ce que c’est! dit vivement Tavanne.
—Non! non! restez!... s’écria Camargo, je vais envoyer des gens...
—Eh bien! qu’ils nous éclairent ! Viens-tu, Créqui ?
—Je vais avec vous! dit le prince de Lixen. Ces messieurs, pendant que nous chercherons, vont demeurer aux fenêtres pour nous donner des renséignements.
‘Les trois gentilshommes sortirent précipitamment. On entendit les portes de l’hôtel s’ouvrir et se refermer. Les femmes étaient demeurées penchées sur les balcons avec MM. de Richelieu, de Brissac et l'abbé Bernis.
La lueur rougeâtre des torches se refléta sur la neige,
“Ab! dit Mlle Salé, les voilà dans la rue du Parc- Royal.
—1Ils cherchent! dit Mlle Dumesnil.
—Entendez-vous encore des plaintes ? demanda la Camargo. —Non!
—Ah ! ils reviennent !”* dit l’abbé de Bernis.
Effeètivement les trois gentilshommes, suivis et précédés de valets, revenaient vers l’hôtel. Ils s’engagèrent dans la rue de la Perle et passèrent sous les fenêtres.
“Rien encore! dit Créqui en relevant la tête. Ancune trace de passage sur la neige. ”
Tavanne était en avant. Tout à coup ii pressa sa marche.
“Ah! fit-il brusquement. Venez vite! ”
Il atteignait la rue du Temple. Ses amis le rejoignirent: les valets accoururent. .
Les femmes regardaient avec une anxiété des plus poignantes,
—Mais je.ne vois rien! dit la Camargo.
—Ni moi! dit Mlle Gaussin.
—Les voilà rassemblés en face de lhôtel de Soubise, dit l’abbé Bernis. Ils entourent quelque chose on quelqu'un...
—C’est un corps qu’ils relèvent! dit le duc de Richelieu.
—Oui! oui! Ah! ils reviennent!
— Voici Créqui qui accourt!
—Eh bien ? ? ?
Toutes les têtes étaient penchées au-dessus de la rue.
“Une malheureuse femme horriblement blessée; dit le marquis. Elle est évanouie.
—Vite! vite! apportez-la ici ! ” s’écria Mlle Camargo.
Et, quittant la salle, elle courut précipitamment vers l'office pour donner des ordres. Tout était en mouvement dans le charmant petit hôtel,