LA PRESENTATION
“ Par ici, messieurs, dans cette chambre! disait Mlle Camargo.
—Doucement, prince ! prenez garde!
—Vous MR tenez bien, Tavanne ?
—Très bien. (Laissez-la moi porter seul maintenant, je passerai plus facilement. Dailleurs, la pauvre enfant ne pèse pas lourd. ”
Et Tavanne gravit les marches de l’escalier, Il tenait dans ses bras le Corps inanimé d’ûne femme frêle, petite, délicate de formes, portant le costume d’une bourgeoise riche.
Le visage était affreusement livide, les lèvres, étaient décolorées, le nez pincé, les yeux fermés, et de longs
dans un boudoir tout tendu de éoie rose: :} déposa la femme blessée sur un grand divan qu’un valet venait
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Toutes les dames s'étaient précipitées et entouraient le disan.
“Ah! xaon Dieu! s’écria Mlle Quinault en joignant les mains, mais c’est Sabine!
—Vous la connaissez? dit 1! Dumesnil avec un étonnement qui se peignit sur tous les visages. :
—Sans doute! c’est la petite Sabine, la fille de Dagé, le coiffeu?.
—Mais elle a été affreusement blessée !
— “Elle ne revient pas à elle!
— Elle perd tout son sang!
—1l faudrait la panser!
—-La soigner... Un médecin!
—Un médecin! vite! un médecin ! ”
Toutes les femmes avaient parlé à la fois, témoignant un même désir de portei secours à la pauvre blessée.
—Je vais envoyer chercher Quesnay! dit le dune de Richelieu. ”
Et se précipitant au dehors :
“ Normand! appela-t-i]. ”
Un grand valet, à la livrée du duc, se présenta aussitôt.
“ Prends la voiture, dit le duc, cours chez le docteur Quesnay ; dis-lui que je le demande sur lheure et ramène-le sans perdre une seconde. Dis à Léveillé de brûler le pavé! Va!”
D'un seul bond le valet fut au bas de l'escalier et il disparut sous le vestibule. Richelieu rentra dans le boudoir. Mlle Camargo y faisait dresser un lit.
“ Messieurs, dit Mile Quinault, qui, depuis qu'elle avait reconnu la jeune fille blessée, paraissait avoir pris la direction des soins à donner, veuillez nous laisser avec cette pauvre enfant. Nous allons essayer d’arrêter le sang et de la faire-revenir à elle, ”
Les hommes passèrent dans le salon.
. diable signifie cet événement? dit le duc de Cossé-Brissac.
La fille de Dagé le coiffeur de la Cour assassinée dans la rue du Temple! dit Créqui.
—Dagé demeure re St-Honoré, près de St-Roch, ajouta Lixen.
—Mais qui accompagnait cette jeune fille ?
:-Mbnnnit. sans doute, dit Tavanne, notf n'avons vu personne et je n’ai remarqué aucune trace sur la neige.
—Comment était-elle quand vous l’avez trouvée? demanda Richelieu.
—Quand je l’aperçus, répondit Tavanne, elle était étendue sur la neige, en face de l’hôtel de Soubise et elle râlait faiblement.
—Ï1 y avait du sang tout autour, ajouta le prince de Lixen.
—Qui, r ais ces taches de sang entourant le corpe et ne faisant trace d’aucun côté, indiquaient que la jeune fille avait été frappée à la place même où elle était tombée.
—Ÿ avait-il sur la neige des traces indiquant une latte sgtenue? demanda l'abbé de Bernis,
—Rien! aucune trace.
—Alors elle aura été frappée traîtreusement et Paseassin se sera sauvé.
—À moins qu’elle ne se soit frappée elle-même dit Créqui.
—Nous eussions trouvé larme, dit Tavanne, et il n’y avait rien.
—On la donc âssassinée pour la voler?
C’est ce qu’il faut savoir. ”
Mlle Gaussin entra dans le salon.
“Eh bien! Jui demanda-t-on.
—Le sang c’est couagulé autour de la plaie et s’est
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arrêté lui-même, dit-elle. La pauvre petite commence # rouvrir les yeux...
-Parle-t-elle? demanda Tavanne.
—Pas encore.
—Avez-vous examiné ses vêtements ? L’a-t-on frappée pour la voler?
—Non, dit Mile Gaussin, on ne l’a pas volée. Elle a une chaîne et une croix d’or autour du cou, des boucles doreilles d’or.et sa bourse garnie dans la pochette de sa robe.
— Alors, dit l’abbé Bernis, si ce west pas le vol qui a guidé l’assassin, c’est l’amcrr, ou plutôt la jalousie.
—Probablement, dit Richelieu. Elle aura accordé un rendez-vous à quelque amant trahi qui aura voulu se venger.
—Joli principe de vengeance, dit Mile Gaussin.
—Le fait est que si l’on-se tuait mutuellement par jalousie! dit Lixen.
—Demain il n’y aurait plu spersonne sur la terre! ajouta Richelieu.
—Ah!- M. le duc, vous ne croyez donc pas à la fidélité ?
—Et vous ma belle? ”
Mlle Gaussin sourit.
“Moi, dit-elle, je ne crois qu'à ce que je vois. —
—Ah! dit Tavanne, la porte de l'hôtel s'ouvre: voici sans doute Quesnay. ”
C'était effectivement le célèbre docteur. Il pénétra dans le boudoir où reposait Sabine. Vingt minutes après, il entrait dans le salon suivi de toutes les dames,
“Mes prescriptions seront suivies? demanda-t-il à la
'amargo.
—De point en point, répondit la danseuse, Mes femmes ne la quitteront pas et feront ce que vous avez dit, docteur,
—Surtout et avant tout, qu’elle ne parle pas!
—0On ne Jui demandera rien, et dès qu’elle aura repris ses sens on lui dira de ne Pas prononcer une parole.
—Très bien.
—Que pensez-vous de cette blessure, docteur? demanda Tavanne.
—Que c’est un miracle qu’elle n’ait pas causé une mort immédiate,
—En vérité.
—Elle à été faite par une main ferme tenant une lame aigue et courte qui a pénétré de haut en bas à la naissance des côtes. Il est de toute évidence que celui qui frappait avait l’intention de donner la mort, car incontestablement il visait au coeur.
—Et le coeur n’a pas été atteint ?
—Non, la lame aura glissé sur une côte !
—Alors vous sauverez la jeune fille ?
—Je ne crois pas.
—Comment ?
—-Le poumon gauche doit être attaqué; Ja blessure est profonde et extrêmement dangereuse. 1] y a toutes les chances pour que la jeune fille succombe.
—Mais il faudrait savoir qui l’a frappée si lâche. ment !
—1l faudrait la faire parler alors, et la seule chance de salut pour elle est dans un mutisnte absolu. ”
Tavanne se retourna vers Mlle Quinault.
“ Et vous êtes certaine, dit-il, que c’est Sabine Dagé, la fille du coiffeur.
—Parfaitement certaine.
— Voilà qui est bien ét 25
Mlle Quinault fut frappée de l’air préoccupé du vicomte. Elle le regarda bien en face :
“ Pourquoi est-ce étrange ? ” dit-elle.
Tavanne fit un mouvement brusque.
“ Vous le saurez, dit-il, mais Plus tard !
—Qu’a donc Tavanne depuis quelques instants? dit à part le marquis de Créqui à l’abbé de Bernis.
—Je ne sais, mais j'ai remarqué comme, . .”’
Des clameurs furieuses, épouvantables, horribles, éclatant tout d’un coup comme un coup de foudre, coupèrent net la parole sur les lèvres de l'abbé, qui demeura bouche béante.
Tous se regardèrent :
“Ah! mon Dieu ! dit Mlle Camargo qui ‘ait devenue fort pâle, qu’y a-t-il donc encore ? ”
Les cris redoublaient et se transfo: nais it an hurk ments affreux.
“ Le feu! dit vivement le méderi:.
Richelieu, Brissac, Créqui s’ét:i. pripils vers les fenêtres du salon qui s’ouvri ni ei jo; ha: tem
sur le jardin, c’est-à-dire dans ; (re ob de 4 rue des Francs-Bourgeois.
Les cris arrivèrent plus puissants et à cs cris - jo: gait le bruit d’un galop de chevaux. ! e lucup
rouge embrasa l'horizon, projetant en noir le profil des toitures aigues,
“ Mais qu’y a -t-il donc? reprit la Camargo de plus
en plus émue par cette succession d'événements. ”
La porte de la salle s’ouvrit tout à coup. Une camé-
riste accourut tout effarée.
“Ah! mademoiselle! dit-elle en joignant les mains.
—Quoi donc? demandèrent les dames. Qu'y still,
Nanine ?
- —Le feu est à l’hôtel de M. le comte de Charolais. —Mais, s’écria Mlle Salé, l'hôtel du comte est rue des Francs-Bourgeois, c’est à deux pas d'ici! —Miséricorde! dit Sophie, nous allons être rôties vives! ; —Ne craignez rien, dit Brissac. ” Et se penchant vers Camargo:
: Ma foi! ai Vhôtel de Chardlais brûle, dit-il à voix
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basse, je ne demande qu’une chose, c’est que le comte brûle avec! ”
Les cris et le tumulte redoublaient de: minute en minute: on voyait monter les flammes au-dessus des maisons, et l'incendie était si proche que l’on ressentait la chaleur émanant de l’embrasement.
“Ah! s'écria Mlle Gaussin en Courant vers Tavanne. S'il y a danger, vous nous sauverez, vicomte! Il pa- ‘raît que c’est la bande de Poulailler qui à rilké l’hôtel de Charolais et qui y a mis le feu. (C’est Nanine qui raconte cela ! ”
Elle désigna la camériste.
“ Poulkiller! répéta Tavanne.
—{ui, monsieur le vicomte, dit Nanine. Tous les gens qui courent dans la rue le disent...
Poulailler a incendié l’hôtel de Charolais ! répéta Tavanne.
—Pourquoi pas? dit une voix, ”
Tous se retournèrent: un homme venait d’entrer dans le salon. Cet homme portait un costume d’une sur prême élégance. Il avait l'aspect d’un véritab}: grand
Ji tenait dans ses bras une énorme brassée de roses en fleurs, ce qui, à cette époque de année. était alors une rareté de premier ordre.
Il s’avançs vers la Camargo, salua avec une politesse ex\uise, et laissant tomber les fleurs devant elle :
“ M. Tavanne, dit-il, m'avait fait espérer l’honneur insigne de vous être présenté cette nuit, madame, . .”
Il y eut un mouvement :
“ Poulailler! ” g’écria Tavanne.
“Poulailler! prépéta-t-il sur le ton le plus aimable, qui, pour être à même de mieux contempler cette nuit les charmants visages des eix Plus jolies femmes de Paris, a fait allumer un feu de joie, ”
Et du geste il désigna l’hôtel de Charolais qui brèlit.
La stupéfaction des assistants était complète. Tout à coup des coups de fusil retentirent et les clameurs du dehors prirent des proportions effrayantes :
“Ne craignez rien, mesdames, dit Poulailler en souriant, quel que soit le danger, il ne saurait vous atteindre. Mes ordres sont donnés!...”
Et, traversant le salon, après avoir salué avec un redoublement de grâce et de politesse, il s’élança par la fenêtre ouverte, sautant dans le jardin.
Les coups de feu continuaient avec une intensité croissante, et les flammes s’étalaient en immense rideau.
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