L'HOTEL DES CAPUCINES
La voiture de M. Feydeau de Marville, le lieutenant de police, venait de pénétrer dans la cour d’honneur de lhôtel de la rue des Capucines.
couverts de sueur et jetant l’écume par flocons, en secouant énergiquement leurs têtes.
Il était trois heures de l'après-midi, et ce jour-là, le 31 janvier, était celui qui suivait, par conséquent, cette nuit durant laquelle s'étaient accomplis les événements que nous connaissons.
Lea voiture n’était Pas arrêtée, qu’un valet de pied ‘8'élançait et ouvrait la portière.
M. de Marville POsa son pied sur le marchepied, sauta sur le perrot et disparut rapidement sous le ves. tibule encombré d'huissiers, de valets qui se rangèrent avec un empressement respectueux.
Le valet de pied referma la portière, et, regardant Je
“Une heure cinq minutes! dit-il.
—Pour venir de Versailles à Paris! ajouta l’automédon avec un soupir. Mes chevaux attraperont une
fluxion de poitrine par une telle allure en un temps pareil et sur un terrain gelé. ”
Et il fit tourner la voiture, se dirigeant vers les communs.
M. de Marville avait traversé le vestibule, les salons d’attente, les cabinets de ses secrétaires et son salon de réception comme un boulet qui ne rencontre pas d’obstacle.
Sur son passage, tous les employés s'étaient levés précipitamment, le regardant avec une expression visible d'inquiétude, d’anxiété et de crainte, M. Feydeau de Marville paraissait être effectivement en proie à un très violent accès de colère.
Il pénétra dans son cabinet en refermant brusquement la porte sur lui. 1] jeta son chapeau sur un meuble: il arracha son manteau qui tomba et qu’il repoussa du pied, et ik traversa la pièce en frappant ses mains l'une eontre l’autre et en haus:ant les épaules.
M. Feydeau de Marville était un homme de quarante ans, probe, intelligent, éclairé, issu d’une excellente famille de robe et d'épée. Ancien maître des requêtes au parlement de Paris, il avait succédé à M. Hérauit, le lieutenant de police en janvier 1740. =
Ii y avait donc cinq ans qu'il était en fonetion, cê jour où nous le voyons impatient et inquiet dans son cabinet de travail, après être revenu de Versailles à Paris en une heure cinq minutes.
M. de Marville demeura un moment immobile et silencieux, puis, saisissant un des nombreux cordons de sonnetle qui pendaient au-dessus de son bureau, il l’agita violemment. Un huissier entra aussitôt :
“Le secrétaire général! dit le lieutenant de polices d’un ton impérieux. ”
L'huiscic disparut.
Le secrétaire général que venait de demander M. Feydeau était le sous-chef de Padministration de la
police, celui qui venait immédiatement après le lieutenant, Il se nommait M. r.
‘M. Berryer était un homme de trente à ans, à la physionomie spirituelle, à l'oeil profond et doué d’une finesse et d’une intelligence qu'avait su
“Ce que vous aviez Prévu est arrivé, mon cher! ” Feydeau.
dit M.
regarda 502 interlocuteur.
“Le roi?
—Æet furieux et il ne m'a pas caché son mécontentement. :
—Alors, il fant agir?
—#$ans tarder d’une minute ! J’ai brûlé la route pour être ici à temps.
—Je vais faire venir Deslande, Jacobert, Ledoux, Noir, Armand et Leduc. Ce sont ceux en lesquels nous Pouvons avoir le plus de confiance. ”
‘Le lieutenant de police fit un signe affirmatif, Berryer tira deux fois trois cordons de sonnette. Une miaute ne s'était pas écoulée, que six hommes de taille, d’âge, d'apparence absolument dissemblables, faisaient leur entrée dans le cabinet de M. Feydeau.
“ Approchez!” dit le lieutenant de police en s’ap- Puyant contre une table qui tenait le centre de la Pièce.
Les hommes formaient demi-cercle : M. Berryer était près de la cheminée.
“Çà, messieurs! reprit brusquement le avez-vous envie d’être pendus ? Non, n'est-ce pas? Je Je devine à l’expression de votre visage, Cependant, à l'heure où je vous parle, la corde qui doit vous acerocher au gibet est peut-être tissée. ”
Les six hommes regardèrent le heutenant de Police,
Puis ils se regardèrent mutuellement avec une expression d’anxiété et de défiance. L'un d'eux fit un pes en avant: c'était un Personnage de petite taille, au nez et au menton pointus.
“Monseigneur nous accuse-t.il donc? demanda-til en s’inclinant.
—%ui, je vous accuse! répondit M. de Marville.
—Et de quel erime, mon Dieu ?
—Du crime de n’avoir pas su accomplir votre devoir, Voilà six mois que chacun de vous six me promet chaque matin de livrer Poulailler à la justice, et à cette heure Poulailler est encore libre! ”
L'agent qui avait pris la parole consulta du regard ses camarades, puis, saluant encore plus humblement le lieutenant de police :
“Monseigneur, dit-il, quant nous avons promis à Votre Seigneurie de lui livrer Poulailler, nous eroyions pouvoir réaliser nos promesses. Pour nous emparer du bandit, nous avons fait humainement ce que des agents dévoués peuvent faire.
— Vous n’avez pas assez fait, Puisque vous n’avez pas réussi. Poulailler est hommé; donc, il est prenable, done il faut le prendre. $S. M. Louis quinzième, notre bientaimé roi, m'a donné ce matin l'ordre formel de livrer cet homme à la justice dans le délai de dix jours. Je vous transmets le même ordre. Si le 10 février Poulailler est encore libre, vous serez pendus. ”
Les six agents reçurent cette menace sans prononcer un mot.
“ Si au contraire, reprit M. Feydeau après un silence assez long, l’un de vous me met à même, dsns ce délas, de m’emparer du bandit, ceiui-là aura une récompense de deux cents louis d’or. ”
Toutes les physionomiess’écisirèrent soudain. toutes les bouches sourirent. Il + eut un même mouvement de retraite décelant l’ardeur de désir que chacun des
agents éprouvait de se mettre le premier en campagne, Mais un sentiment d’obéissance les retint.
la potence ou la fortune ! ”
Les agents saluèrent profondément et quittèrent Je cabinet. ;
“Réussiront-ils? dit M. Feydeau en se retournant vers Berryer,
—Lls, sont dans une alternative qui ne permet pas le doute sur les efforts qu’ils tenteront, répondit le secrétaire général,
—Vous ferez prévenir tous les commissaires, afin qu’ils redoublent d'activité et de vigilance. Leur maintien en place dépend de la réussite de cette affaire, car je lai compris, Berryer, parfaitement compris. Si dans le délai indiqué j'échoue, le roi me destituera!.,. C’est une cruelle situation que celle qui m’est faite. En présence des événements, je ne puis envoyer ma démission ! je ne puis me démettre d ma charge, en donnant pour motif que je ne puis m’er. 1rer d’un chef de voleur. Et si je ne réussis Pas, cepxadant, à m'emparer de cet homme, je me vois honteusement tomber! I] faut que je réussisse à tout prix, Berrver, il le faut.
—Nous ferons tout au mo $e pour réussir, monsieur, dit le secrétaire.
Feydeau de Marville s'était assis devant le bureau et il écrivit rapidement.
“ Tenez, dit-il en se levant et en tendant un papier à Berryer, envoyez cette circulaire à tous les inspecteurs de police de Paris : Promesse d’une récompense de cent pistoles et du revenn d’une place de deux mille livres à celui où à celle qui livrera Poulailler. Qu'ils fassent proclamer cette annonce Ca ‘8 tors les quartiers, dans toutes les rues, et récompense particulière de deux cents
louis pour l'inspecteur de police qui aura été cause de l'arrestation de Poulailler.
—Je vais au secrétariat, dit Berryer en prenant le papier.
Berryer sortit. Feydeau s'approcha de son bureau et il prit dans un carton une liasse de papier qu’il feuilleta rapidement.
“Plus de deux cents châteaux pillés, saccagés, en moins de deux ans! murmura-t-il. Soixante et onze incendies, dont onze demeures princières. Cent cinquante-trois hommes tués!... Et l’auteur de tous cea crimes demeure impuni!... Le roi a raison. .. mais cependant... que faire? J'ai tout*employé... j'ai mis tout en oeuvre... et rien!... Ce Poulailler arrêté trois fois à L:on, à Soissons, à Orléans, et qui chaque fois s'échappe sans qu’on puisse expliquer ni même deviner comment il a pu s’échapper!. . .”
M. de Marville parcourait son cabinet à grands pas.
“I faut s’emparer de cet homme, dit-il avec énergie. Les paroles du roi sont précises. La non réussite, c’est mia perte... ma perte irrévocable... à moins que Mme d’Estrade. . .”
Il s'arrêta et réfléchit profondément.
“ Le roi la trouve de plus en plus charmante, repritil. La place laissée libre par la mort de Mme de Chateauroux est encore vacante!... Favorite!... à quel degré de puissance n’atteindrait-elle pas, si elle suivait mes Conseils ? À quelle hauteur ne monterais-je pas moimême?... Que m’importerait alors de trouver ou non Poulailleh dans le délai prescrit. ”
M. de Marville réflécuit encore.
“Il faut que je voie le duc de Richelieu ! ” ge dit-il en-homme ayant pris un parti.
Berryer, rentrait, tenant à la main un rouleau de pa-
iers.
- Les ordres sont donnés, dit-il: les inspecteurs seront
Mt ie Matin asie étanenun 1 27
prévenus tous à la fois. Voici le second rapport fr't sur l'attentat commis la nuit dernière à- l'hôtel de Charolais.
—1l est semblable au. Procès-verbal] ?
—En tous points... sauf un seul.
—Une lettre écrite de la main de Poulailler, signée de Jui, et qui a été trouvée dans la chambre du prince. L'existence de cette lettre n’avait Pas été constatée tout d’abord, c’est Pourquoi elle a fait défaut sur le procèsverbal remis au roi.
—LCette lettre vous l’avez ?
—La voici, ”
Berryer ouvrit le rapoort et enleva un papier qu’il tendit au lieutenant de police; celui-ci prit le papier et le parcourut des yeux. É
Oh!" Ati |
I] regarda Berryer, puis il relut à voix basse :
“Mon cher cousin,
“C'est là un titre que nous avons le droit de nous donner, puisque tous deux nous sorames princes du Sang... que nous répandons. Ê
“Seulement, lorsque je tue, moi, je m'adresse à des gens puissants et forts, je combats bravèment de ma personne,
“ Vous, pour contenter vos instincts féroces, vous ne vous adressez qu’à de Pauvres malheureux qui ne peuvent se défendre. Vous vous embusquez lâchement pour assassiner plus lâchement encore.
“ Voici la troisième foi que nous avons affaire ensemble, mon cher et bien haï cousin.
“La première fois, ce fut il Y 4 cinq ans, alors que, ne pouvant vaincre la vertu d’une honnête femme, vous tuâtes, de votre Main, son mari, qui était votre valet de chambre, Je Pillai votre châtean d’Emerinville, et
j'emportai la pauvre femme que je mis en lieu de sûre té et que jamais vous n’avez pu revoir.
“ La seconde, ce fut après le meurtre de Mme de St- Sulpice, la malheureuse femme que vous vous êtes amusé à brûler vive après l'avoir enivrée. La nuit qui suivit ce meurtre, votre voiture versa. Des mains vous saisirent, et des hommes, que vous n’eûtes même pas le temps de regarder, vous enlevèrent et vous plongèrent tout entier dans un trou plein de boue liquide. Ces hommes m’obéissaient.
“ Cette fois, enfin, votre hôtel étant mitoyen avec le couvent des hospitalières de St-Gervais, vous o6ez, de vos fenêtres, insulter chaque jour ces saintes filles. Four les délivrer de vous, j'ai brûlé votre hôtel, et, si vous faites reconstruire, je brûlerai encore; sculement, cette fois, j'attendrai, pour incendier, que vous soyez chez vous, afin que l’honneur soit complet.
“ Frère du due de Bourbon, vous êtes à l'abri de la colère du roi; mais Pgnlailler n’a pas les mêmes motifs pour voué respecter.
“Il appartient à un bendit comme jui de punir un gentilhomme comme vous.
“Sur ce, lâche et infâme cousin, que le diable vous martyrise.
“Signé: chevalier du Poulailler. ”
“Cette lettre était dans la chambre du comte de Charolais ? reprit M. Feydeau.
—QOui, répondit Berryer.
—Et le prince, l’a-t-il lue?
—Non. Il était absent et c’est moi qui ai trouvé cette lettre enfermée dans une petite boîte de fer garnie intérieurement d'amiante. Je l’ai trouvée après votre départ pour Versailles, en allant visiter les lieux de lincendie. Elle était sur un meuble presque entièremenf carbonisé. ” :
Le lieutenant de police posa la lettre sur son bureau.
“ RE Et Et names runs imtattncungenn
“Et le resæe du rapport ne présente aucun change. ment ?
—Aucun. 1] Constate, comme le constatait le premier Procès-verbal, que l'incendie a éclaté à cinq heures et demie du matin avec une violence inuoïe, et sur tous les points à la fois. Le guet est arrivé. Un tumulte horrible a eu lieu ; UR Combat s’est engagé entre les soldats et les bandits ; ceux-ci se sont échappés sans luisser un seul Prisonnier, On a constaté que l'hôtel avait été entièrement Pillé et saccagé avant l’incendie. Tous les valets avaient été enlevés en même iemps, bâillonnés et placés dans la loge du suisse ; Pas un seul n'a été blessé, ni même frappé.
—Ce Poulailler est véritablement un être infernal !
Inarquer, reprit le secrétaire en baissant la voix, c’est que toutes les attaques, commises par Poulailler, Pont été sur de grands seigneurs sur ceux surtout dont la vie publique ou la vie privée off le plus de prise à la médisance.
—<C'est vrai! dit M. Feydeau de Marville, comme frappé par une pensée subite.
—Jamais Poälailler na volé, pillé ou attaqué la maison d’un bourgeois ou d’un homme du peuple ; jamais ii n’a commis de crimes dans ces classes de la société,
Oui, la finance et la noblesse ont le privilège de ‘evoir ses attaques !
—Et pas toute la noblesse. Il est des gentilshommes pour jesquels ij à le plus profond respect, d’autres même auxquels il cherche à être utile... témoin son aventure avec M. le vicomte de Tavar:
—Tout cela est étrange! dit M. : arville; cet homme, qui commet les crimes les pi, effrontés, qui entre en correspondance avec ses victimes, qui se pose
al
en redressant de torts, qui protége les uns, châtie les autres, se moque de ceux-ci, secourt ceux-là, qui échappe merveilleusenient à toutes les recherches, et qui cependant est partout !...
—{Oui, reprit Berryer, cela est bien étrange !
—Îl faut cependant que nous triomphions de lui!
—La plus grande chance de succès que nous ayons est dans la récompense promise à celui qui le livrera ; elle pourra tenter un de ses hommes.
—{'est ce à quoi j'avais pensé. ”
Le lieutenant de police avait pris la lettre de Poulailier et l’avait placée dans sa poche.
“Ce soir, dit-il, je retournerai à Versailles et je communiquerai cette lettre au roi. ”
On gratta à l’une des portes.
“ Entrez!” dit M. Feydeau à voix haute.
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JACOBERT
La porte s’entr'ouvrit : un homme se glissa par l’entre-baillement et s’avança sans bruit. On eût dit Vap-
Parition d’une ombre; il salua M. Feydeau de Mar-
ville,
“ Que voulez-vous, Jacobert ? ” demanda le lieutenant de police.
Jacobert était l’un des six agents euxquels M, Feydeau avait parlé précéderament. . Avant de répondre, il lança un regard rapide et investigateur autour de lui.
“ Monseigneur a parlé de Poulailler? dit-il.
—Qui, répondit M. Feydeau.
—Monseigneur a accordé dix jours pour livrer. Poulailler ?
—Pas une minute de plus.
—Et à celui qui livrera Poulailler dans dix jours, Monseigneur fera donner deux cents louis d’or?
—Sans doute; ne viens-je pas de promettre cette somme à vous, à Deslande, à Ledoux, à Noir, à Armand
—QOui, Monseigneur, mais à celui qui livrerait Poulailler cette nuit, que monseigneur donneraitil ? »
Lie
M. Feydeau fit un pas vers l’agent :
“A celui qui livrerait Poulailler cette nuit? répéta-t-il.
—Qui, monseigneur.
—Je doublerais la somme! dit le lieutenant de police.
—Et à celui qui, non-seulement livrerait Poulailler, mais encore tous les secrets de sa bande, que monseigneur donnerait-il ?
—Mille louis ! ”
Jacobert salua une troisième fois.
. “Cette nuit, dit-il, je livrerai Poulailler et ses secrets.
—Toi? dit M. Feydeau en échangeant un regard avec Berryer.
—Moi-même, répondit l'agent.
—Tu sais donc où est Poulailler ?
—Je le sais.
—Si tu le sais, pourquoi n’as-tu pas parlé plus tôt? demanda le secrétaire général.
—Je n’ai été instruit que cette nuit.
—Comment ! Explique-toi ! parle! Je veux tout savoir !
—Monseigneur, reprit Jacobert, voici ce qui s’est passé depuis six jours. Chargé par ‘M. l’inspecteur du quartier Ste-Geneviève de surveiller tout le pâté circonscrit entre la rue des Anglais, la rue des Noyers et la rue des Bernardins, j'avais établi mon quartier général place Maubert. Mes hommes venaient là soir me faire leurs rapports. J'avais une chambre au premier étage dans la maison qui fait le coin de la place et de la rue Perdue. Portant mon attention sur tout ce qui m’entourait, je fis une remarque que perscnne n’avait faite jusqu'alors: c’est que sur le place même, au coin de la rue Galande, il y a une maison dont les croisées et les portes demeurent constamment fermées...
D mme
—Rue Galande, au coin de la place Maubert ?
dit Berryer.
—Oui, monsieur le secrétaire, répondit Jacobert.
— Une maison avec entourage de la porte en briques ?
-—Précisément !
—LContinue.
— Evidemment, Poursuivit : Jacobert, la maison devait être inhabitée, et néanmoins aucun écriteau extérieur n’annonçait Ja Vacance des lieux. [}’une autre part, j'observai que des particuliers, à l’allure suspecte, arrivaient à certaines heures, notamment après la tom. bée de la nuit. Ces gens s'arrêtaient devant la porte, frappaient et entraient. Mais jamais je n’en vis ressortir un seul. :
—Comment? demanda Feydeau.
—Pas un seul, monseigneur.
—-Îls disparaissaient donc ?
—Momentanément au moins, car Je lendemain je voyais souvent revenir les mêmes Personnages que j’a- Vuis vus la veille.
—C’est qu’il y avait deux issues à la maison.
—Non, monseigneur. J’examinai attentivement les
te et à gauche sont adossées à la même abbaye. Ces maisons ne communiquent pas ensemble : j'en ai acquis là certitude,
—{Cependant, dit Berryer, par où Pouvaient sortir ceux qui entraient ? |
— Voilà ce que j'ignorais hier encore et ce que j'ai su la nuit dernière. Ces entrées SuCCessives aux mêmes heures m’avaient Paru bizarres, et je les étudiais avec une attention extrême. Je Témarquai que souvent tous les hommes arrivaient deux à deux. Je les épiai, je les écoutai: ils parlaient l’argot technique des voleurs de
Paris, langage qui m’est familier. Enfin parmi eux je reconnus un ancien de la bande de Frôlard, nommé Tsaac, et qui ignore absolument que je suis aujourd’hui au service de monsigueur le lieutenant de police Mon parti fut pris. Le lendemain (c'était hier À huit heures du soir), je me costumai, et, allant établir à un cabaret voisin de la maison mystérieuse, je bus à faire croire que j'étais ivre, et effeetivement je jouai l'ivresse, J'avais l’oeil ouvert sur la maison fermée.
‘Au moment où huit heures sonnaient et où la nuit était profonde, je reconnus Isaac et son ami passant devant le cabaret. J'étais sur la porte, je chantais ; il me reconnut. Je lui proposai de renouer les liens de notre ancienne amitié; il accepta. Il entra au cabaret avec son ami; nous débouchâmes force bouteilles.
“ On en arriva aux confidences.
—Que vas-tu faire? me demanda-t-il.
—Je ne sais, répondis-je. Je cherche de-l’ouvrage.
—Sois des nôtres !
—{Comment! Qu'est-ce que c’est que les vôtres ?
—Veux-tu que je te présente cette nuit à la mère Léonarde? Tu sauras tout.
—Tope! lui dis-je, j’ai confiance en toi!
—Alors, viens! je te présenterai. ”
“Nous nous dirigeâmes vers la maison. Il frappa d’une certaine manière, la porte s’ouvrit: nous entràmes. Nous étions dans une allée étroite, humide et assez mal éclairée par une chandelle posée dans une bobèche de fer scellée à la muraille, Arrivé à l'extrémité du corridor, Isaac s’adressa à son compagnon :
—Montons-nous ou descendons-nous? demanda-t-il.
—Descendons! dit l’autre. ÆEn bas on s'amuse mieux ! ”
“Nous descendîmes dans une sorte de caverne pratiquée évidemment sous la place Maubert, et dont on ne soupçonne pas l'existence. Dans cette caverne, il y
avait une multitude de gens attablés, mangeant, buvant, jouant, chantant.
“ Je fus épouvanté, je l'avoue: je Craignis d'être re- Connu, mais heureusement, j'étais si bien déguisé qu’il
n’en fut rien. ne femme vieille, décharnée, sorte de squelette, #’occupait à faire servir tous ceux qui étaient là. |
“A peine entré, je me trouvai mêlé au milieu de ceite foule. Isaac et son CoOMpagnon m’avaient abandonné. La vieille femme, que tous ceux qui étaient là appelaient la Léonarde, vint à moi.
— Tu es nouveau ? me dit-elle.
—Qui, répondis-je. =
—Qui t’a amené?
—saac et son ami.
—-Têtc-Verie !tu nes pas reçu ?
—Pas encore!
—Tu seras présenté cette nuit? .
—C’est mon plus vif désir.
—Depuis quand es-tu à Paris?
—Depuis trois jours.
—D'où viens-tu ?
—De Normandie.
—Dans quelle bande étais-tu ?
—Celle de Frôlard.
. — Tu as les signes de ralliement ?
“Je pris aussitôt dans ma poche tous les signes qui devaient la Convainere, et que Frôlard m'avait donnés quand je vins à Paris.
—Monte au premier ! me dit-elje,
“Je montai ft, dans une salle très éclairée, je vis
fit appeler Isanc et Tête-Verte, qui tous deux répondirent de moi. Alors je fus reçu, enrégimenté; 6n me
donna un nom, le mot de Pasec, el on. me fit signer eur le livre. :
“J'étais membre de l'association. Tout allait bien, si bien même que, pressé de me mettre en mesure, je voulus me retirer. Je descendis, mais je ne pus retrouver le-chemin de la porte par laquelle j'étais entré.
“J'avais tout examiné attentivement cependant, et il m’avait semblé devoir reprendre facilement ma route ; mais il n’en était rien. Inquiet et redoutant les regards de mes nouveaux amis, je me décidai à aller trouver la vieille Léonarde, en lui demandant coment je Pourrais retrouver le chemin.
—Ah! me dit-elle, ici nul ne revient sur ses pas. Une fois mis dans Ja route, il faut toujours aller en avant. Viens! je te conduirai. ” :
“La vieille me prit la main et nous sortimes de la salle: nous étions dans un corridor sans lumière, Nous montâmes, nous descendimes des escaliers dans une obscurité complète. ‘Après avoir marché longtemps, elle m’ordonna de me laisser bander les yeux. J’obéis. Les yeux bandés, je marchais encore. J’entendis une porte s'ouvrir. L'air frais du dehors me frappa le visage, mon bandeau tomba, et je me trouvai en face du cloître St-Jean-de-Latran, avec Isaac et Tête-Verte de chaque côté de inoi.
—Tu étais en face du cloître St-Jean-de-Latran ? reprit Berryer.
—Oui, monsieur le secrétaire, répondit l'agent,
—Et tu étais entré place Maubert ?
—Qui, au coin de la rue Galande.
—Mais du coin de la rue Galande et de la place Maubert au cloître St-Jean-de-Latran, il y a toute la masse des maisons qui borde la rue des Anglais.
—Oui, dit M. Feydeau. 11 y aurait donc des souterrains sous ces maisons ?
Puis, se retournant vers Jacobert.
“Continue!” dit-il.
—Je voulus quitter mes deux compagnons, reprit l'agent. Mais Isaac me prit le bras en me disant que li et Tête-Verte allaient m’accompagner jusqu’à mon logis. Je Compris, et je les conduisis à la chambre de la rue Percée. Là, tout ce qu’ils virent put les convaincre que je leur avais dit vrai. Isaac parut content.
—Tu seras un bon COMpagnon! me dit-il, et demain tu scras mis à l'épreuve.
—Demain ? répondis-je, Où ? quand ? comment ?
—À huit heures, place Moubert, au cabaret, et ensuite devant Poulailler !
“Et, sans me laisser Je temps de dire un mot, il partit avec Tête-Verte. Depuis cet instant, je n’ai vu personne; mais j'ai pris des Précautions telles que je suis Certain qu‘à l’heure où je vous parle, monseigneur, quelque embûche qu'on ait pu tendre sous mes pas, on ne sait rien sur moi, J’ai changé ce matin trois fois de suite de déguisement ei de visage.
€ soir, reprit le lieutenant de police, tu iras au Cabaret de la place Moubert ?
—Qui, Monseigneur, ”
Berryer adressa au lieutenant de police un clignement d’yeux significatif.
“Passez dans le cabinet No ? et attendez! dit Je lieutenant de Police à Pagent. Dans dix minutes Vous . aurez mes ordres, ”
Jacobert salua et ouvrit la porte; un huissier était dans l’antichambre.
“ Sept!” Jui dit simplement M. Feydeau.
“Que Jacobert ne puisse communiquer avec qui que ce soit jusqu’à nouvel ordre ! ” dit-il,
Et il referma la porte. . Le lieutenant de police et le secrétaire général étaient seuls.
“Votre avis? demanda M. Feydeau.
—Faire surveiller cet homme jusqu’à ce soir sans ignorer une seule de ges paroles, une seule de ses démarches, répondit M. Berryer. Placer, dès maintenant, et sous des déguisements différents, vingt-cinq agents dévoués dans les maisons avoisinant la place Moubert : autant dans celles avoisinant le cloître -St-Jean-de-Latran. Faire prévenir le chevalier du guet de tenir cette nuit ses soldats dans toutes les rues adjacentes à ces deux points du quartier St-Jacques. À huit heures laisser entrer Jacobert et à huit heures ct demie assaillir
—En tous points, répondit M. Feydeau. Je n'ai à ajouter à votre plan qu’une chance nouvelle de réussite. Vous allez donner tous les ordres pour exécuter ce que vous venez de dire, mais Jacobert ignorera ces ordres. Vous allez le faire venir dans votre cabinet, vous lui demanderez quels sont les moyens qu’il compte employer pour arriver au but. Vous le mettrez à même d'agir de son côté, tandis que nous agirons du nôtre.
—Très bien! dit M. Berryer.
—Vous approuvez ce nouveau plan ? =
—Je le crois excellent!
—Alors, mon cher Berryer, donnez les ordres. ”
Berryer quitta le cabinet. M. Feydeau, demeuré seul, s’approcha de la cheminée en paraissant profondé- - ment réfléchir, On frappa à une porte : un valet entra tenant à la main un plateau d’argent sur lequel était une missive cachetée de cinq cachets
“Qui a remis cela ? demanda M. Feydeau en examinent les cachet: qui :2 portaient aucune armoirie.
—Un grison, ” répondit le valet.
(Grison était le nom par lequel on désignait un valet sans livrée aux couleurs de son maître.)
Le lieutenant de police rompit les cachets, enleva l'enveloppe et ouvrit la lettre. Cette lettre ne contenait que deux lignes et une signature, M. Feydeau tressaillit violemment.
“ Demende-t-on une réponse ? dit-il.
—Une réponse verbale, monseigneur, répondit le valet.
—Dites :oui. ”
Le valet sortit, M. Feydeau de Marville parcourut de nouveau la lettre,
‘ Le due de Richelieu ! Murmura-t-il. Que peut-il me vouloir?... Affaire importante qui ne souffre au-
“Mes chevaux!...” dit-il au valet qui accourut. Puis, revenant vers son bureau, il s’assit et écrivit
Louis XV, en entendant les paroles prononcées par l: prélat, s'était retourné vers l'abbé de Bernis sur lequel il fixait ur regard interrogateur :
“M. de Mirepoix, dit-il après silence, quelques instants avant l’heure à laquelle vous tes arrivé, je venais d’entendre parler pour la première fois de l’arrestation d’un homme qui se prétendait être l’abbé des Rosniers de St-Ange, mais que le lieutenant de police prétendait, lui, être Poulailler, ce monstre qui désole Faris depuis trop longtemps. Cest de cet homme dont ji s’agit, n'est-ce pas ?
—Oui, sire.
—Cet homme est ou se prétend être, car je ne puis sortir de la supposition, l'oncle de l'abbé de Bernis. ”
Bernis s’inclina profondément.
“ Malheuredsement, continua le roi, l’abbé ne saurait nier où confirmer cette assertion, car il ne peut reconnaître son oncle qu’il n’a pas vu depuis 20 ans.
—Sire! dit l'évêque. Je connais l’abbé des Rosniers depuis l’époque où son neveu a cessé de le voir. Je prie Votre Majesté Ge donner l’ordre qu’on nous mette en présence. Ensuite la justice aura son cours. ”
Louis XV, le front assombri, réfléchissait profondément.
‘M. de Maurepas, auquel un valet qui venait ‘’antrer avait parlé à voix basse, fit un pas vers le roi.
“< Sire, ” dit-il.
Louis XV se retourna vers lui.
“M. Feydeau de Marville vient d'arriver à Choisy. 11 attend les ordres de Votre Majesté.
—Le lieutenant de police! dit vivement le roi. Qu'il vienne ! ”
Et s'adressant à l’évêque :
“il arrive à point!” ajouta-t-il.
La curiosité, Provoquée par cet:e scène inattendue, était peinte sur toutes les physionomies. .
Quelques secondes s'écoulèrent et le lieutenant de pohce, tenant sous le bras un volumineux portefeuille, fit son entrée, |
“Ah! M. de Marville, dit le roi, vous venez à propos. 'yaun mystère à éclaircir,
—$Sire, dit Feydeau en saluant profondément, la présence à Choisy de Mgh de M irepoix m'explique ce que Votre Majesté désire comprendre,
—Monseigneur Je Marquis d’Argenson ! ” annonça brusquement l'huissier.
Le ministre secrétaire d'Etat des Affaires Etrangères entra d’un pas rapide et, usant de son privilège, il franchit la balustrade dorée du lit,
S’inclinant devant Louis XV: :
“Sire, dit-il à demi-voix et de façon à n’être pas entendu des Courtisans, plairait.i] à Votre Majesté d’ac- Co: der, sur l'heure, une audience particulière à M. de Mirepoix, à M. Je lieutenant de police et à moi-même,
— Est-ce urgent ? demanda le roi,
—Oui! sire. ”
Louis XV se redressa et avec cet accent empreint d’une dignité si grande qu’il savait Prend- quand les circonstances l’exigeaient :
“ Monsieur de Mirepoix, dit-il, monsieur d’Argenson, monsieur Feydeau de Marville, allez attenitre mes ordres dans mon cabinet!” .
Les * nis personnages s’inclinèrent, et ils quittèrent la chasabre au milieu de Pétonnement croissant de, tous ceux qui étaient là.