LE MARQUIS D’ARGENSON
Le roi soucieux, ennuyé, À demi-rêveur, était assis dans un vaste fauteuil.
En face de lui, sur un tabouret, était l’évêque de Mirepoix. Feydeau de Marville se tenait debout devant une table sur laquelle il avait placé son portefeuille tout ouvert. René-Louis Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson, le ministre des Affaires Etrangères, était entre le roi et l’évêque, appuyé sur le haut dossier d’un grand fa ::teuil vide qui faisait l'office de tribune.
C'était dans le petit cabinet du roi qu'étaient réunis les quatre personnages,
“Sire! dit M. d’'Argenson en prenant la parole, que Votre Majesté nous pardon=e de venir troubler subitement ses plaisirs, mais les circonstances sont graves, et le service du roi, pour ses dévoués serviteurs, ne doit Pas connaître d’obstacle.
—Qu’y a-t-il donc? demanda Louis XV.
—Ù y a, sire, qu'il continue à se passer dans Paris le, choses les plus étranges.
—Encore ?
—Votre Majesté a pris connaissance de tous les Tape ports concernant ce Poulailler, cet homme prétendu introuvable ?
—Qui. |
— Vous n’avez pas oublié, sire, et la récente uffaite
. dc la princesse de Marsan, et celle des diamants de la
petite Allard, et la Buerre ouverte déclarée au comte de Charolais et l’incendie de son hôtel... ?
—Je sais tout cela, et je sais encore, dit le roi avec une expression de mécontentement marqué, qu’étonné de voir demeurer impuni dans la capitale de mon ro-
Jaume un bandit de l'espèce de cet homme, j'avais ordonné à mon lieutenant de police d’arrêter ce bandit dans le délai de dix jours.
M. de Marville s’inclina profondément.
“Sire, dit-il, j'ai fait tout ce que pouvai. b'mainement faire un sujet absolument dévoué, un serviteur fidèle. Si je n’ai pu réussir À exécuter rigoureusement vos ordres, c’est qu'il était impossible de réussir.
—M. Feydeau, répondit le roi, je ne mets en doute ni votre dévouement, ni votre fidélité, mais je constate que vous n'avez pu remolir Pobligation que je vous avais imposée, ”
Le lieutenant de police s’inclina plus profondément encore sans répôndre.
“Sire, teprit le marquis d’Argenson quiavait écouté avec impa‘ience, je supplie Votre Majesté de m’accorder quelques instants d'attention et de me permettre de suivre la voie explicative que je crois la meilleure pour arriver au but.
—Faites, dit le roi.
—Sire, le 31 janvier dernier, commença le ministre, c’est-à-dire il y a trois semaines, durant l’espace de 24 heures, quatre faits se sont accomplis à Paris, faits aussi étranges et aussi importants les uns que les autres.
Le premier de ces faits fnt lenlèvement et l'assassinat de Sabine Dagé. Le mystère le plus profond, le plus absolu, le plus impénétrable, entoure cetle affaire. Qui a enlevé et frappé cette jeune fille ? Pourquoi l’a-t-on enlevée et frappée? Cela est triste à avouer, mais la
justice ignore positivement quel peut être l'assassin et quelle peut être la cause de l'assassinat. Elle se doute, elle suppose, mais elle ne peut rien affirmer. En se. cond, il y a, cette même nuit du 30 au 31 janvier, lincendie de l’hôtel de Charolais. IA, le doute n'est pas permis. C’est Poulailler qui a mis le feu à l'hôtel après l'avoir pillé, et sa lettre, cette lettre si spirituellement insolente que vous avez lue, sire, éclaire suffisamment la situation à l'égard de l’auteur de l'attentat.
— Oh! dit Louis XV, si Poulailler ne s’attaquait qu’à M. de Charolais, je les laisserais tous deux aux prises, sans plus m'occuper de l’un que de l’autre.
—Malheureusement, sire, Poulailler ne s’occupe pas que du comte. Le 31 janvier (Votre Majesté a probablement gardé mémoire de la chose), j'appris qu’un agent de la Pologne, adressé à S. A. le prince de Conti, devait arriver incognito à Paris, entrent de nuit par la barrière de Vincennes. Je parle ainsi devant Mgr de Mirepoix, continua d’Argenson en changeant de ton, Parce que je connais son inaltérable dévouement pour le service du roi, Parce que c’est le plus digne et le plus saint de nos évêques, et que, Comme tel, je puis lui confier sans alarmes ni Pour le roi, ni pour Etat, les secrets les plus grands.
—Je suis de votre avis, M. d’Argenson. ” dit noblement le roi.
L’évêque remercia le roi Par un grand signe de tête.
“Bone, reprit d’Argenson, cet avis m'arrivant à
homme dans la voiture et ce fut une femme qui en desceadit. Le lendemain, l’ambassadeur de Pologne vint près de moi réclamer la mise en liberté immédiate de
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sa compatriote, qu’il affirma être la comtesse Potoka. Dans la voiture, sur la comtesse, on n’avait rien pu découvrir qui mît sur les traces d’une accusation. Les vétements d'homme avaient absolument disparus, et il fallut forcément conclure ou que la comtesse était douée d’une habileté extraordinaire et avait à sa disposition des moyens de tromperie exceptionnels, ou que Martial, k brigadier de la maréchaussée, était un traître. Les antécédents de Martial parlaient très haut pour lui: il fallut cependant prendre des précautions. Il est au Forl’Evêque. Quant à la comtesse, elle a depuis ce temps demeuré à Paris où elle a vu le meilleur monde. Rien n’était venu confirmer l’accusation politique dont elle avait été l’objet, car, suivant le rapport que j'avais reçu, l’envoyé polonais arrivait à Paris chargé de pouvoirs pour appeler au trône de Pologne le prince de Conti, ce qui eût été fort grave; rien n’était venu, je le répète, confirmer cette accusation, lorsqu’hier un billet me fut envoyé. Ce billet m'était arrivé exactement - dans les mêmes conditions que celui que j'avais reçu jadis, et qui m'avais dénoncé l’entrée à Paris du Polonais, agent politique, c’est-à-dire que je l’avais trouvé sur mon bureau en pénétrant le matin dans mon cabinet, sans qu'aucun des gens de ma maison pôût me dire comment ce billet était là et qui l'avait apporté. Personne n’avait eu connaissance de ce papier, qui semblait être tombé du plafond ou arrivé par la cheminée. J’ouvris ce billet comme j'avais ouvert FPautre. - C’était la même écriture. Seulement le premier était anonyme, et le second était signé. = |
—Signé! dit le roi. De qui?
—D'un num trop connu.
—Quel nom? .
—Poulailler,
—Poulailler ? dit le roi avec étonnement.
—Qhui, sire. —1? Pc
anim: sin
—Et «ce billet, où est-ii ?
—Le voici. ”
Le marquis présenta au roi un papier plié qu’il avait tiré de sa poche. Louis XV l’ouvrit, et il parcourut des yeux les lignes serrées qu’il contenait, puis, se tournant vers l’évêque de Mirepoix, il lut à voix haute :
À Monsieur le Marquis d'Argenson, ministre des Affaires Etrangères.
“ Monseigneur,
“Lorsque je vous écrivis dernièrement de prendre des précsutions - relativement à lPenvoyé polonais, je n’en étais absolument rapporté à l’intelligence administrative de la police du royaume.
“J'ai eu raisen.., au point de vue de ceux qui voulaient tromper cette police, car elle ne s’est aperçue de rien.
“Quant à ja prétendue comtess: polonaise, elle est partie ce,matin en la personne de l’agent russe Gortskoff. Maintenant, il serait impossible d'atteindre cet habile agent.
“Pour vous convaincre de ma lucidité et de l’excellence de mes avertissements, je viens vous en donner une preuve.
“ La chaise de poste dans laquelle il était entré dans Paris et qui a été arrêtée par Martial et fouillée par lui, est demeurée dans l’hôtel habité par la soi-disant comtesse Potoka. Envoyez chercher cette voiture,
“Quant elle sera dans la cour de votre hôtel; montez dedans. Soulevez la banquette de devant. Appuyez le doigt-sur le bouton do cuivre placé au foud et qui sert à retenir le coussin.
“En appuyant fortement, vous sentirez le bouton s'enfoncer légèrement: aiors tournez-le de gauche à
. droite. Quand il aura fait un tour sur lui-même, appuyez encore, et lc bouton s'ouvrira, laissant à découvert Porifice d’un tuyau.
“Soufflez dans l’orifice de ce petit tuyau et une soupape s'ouvrira aussitôt dans le bois de la banquette, découvrant une ouverture carrée et assez vaste divisée en deux. Cette ouverture est celle d’un gros tube qui communique avec lessieu des roues de devant et l’essieu des roues de derrière, à l’aide d’un autre tube de même - &Tosseur passant dans les ressorts et rendu invisible.
“Dans l’essieu des roues de devant est disposé un mécanisme, que le mouvement de la voiture met en action et qui peut hacher, broyer et rendre menu le corps le plus pesant et le moins ductile.
“ Le tube de l’essieu de ‘errière communique avec un double fond de la caisse :: à voiture.
“Placez un grand morceau de drap, un vêtement dans l’éxtrémité supérieure du tube et faites mouvoir la voiture. Le vêtement ou le drap disparaîtront, et, après quelques instants de roulement, ils tomberont en charpie fine sovs l’essieu, se dis persant au gré du vent.
“ Dans la partie inférieure placez un paquet, un objet quelconque de la grosseur et du volume de l’ouverture du tube, puis renfermez le bouton et tournez de droite à gauche. Le paquet aura disparu : il aura été envoyé dans le double fond de la voiture.
“Tournez, au contraire, le bouton de gauche site et le paquet apparaîtra bientôt lentement,
“Ces expériences faites, vous comprendrez facilement, monseigneur, comment le personnage arrêté par Martial a pu faire disparaître ses vêtements d'homme pour se. revêtir de vêtements de femme, et comment, enfin, les papiers secrets ont pu vous échapper. se
“Et maintenant, M. le ministre, que des circonstances heureuses pour moi m’ont mis en relation avee Votre Seigneurie, j’espère que vous serez à même de compren-
dre et d’apprécier les services que je suis en état de rendre.
“J'espère encore que vous voudrez bien vous souvenir de moi, et ne pas m’oublier en cerlaines circonstances.
“Je souligne le qualificatif certaines et vous comprendrez bientôt pourquoi.
“J'ai appris que le brigadier Martial, accusé de trahison, avait été enfermé au For-l’'Evêque. L’innocence de cet honnête soldat étant facilement prouvée par la vérification du mécanisme de la voiture, je ne doute pas que justice ne lui soit immédiatement rendue.
“Martial m'a poursuivi plusieurs fois avec grande intelligence. S'il ne m’a pas pris ce n’a pas été sa faute. Je souhaite que cet aveu lui soit utile.
“Ma Aernière lettre était anonyme. Je signe celleci en vous priant, monseigneur, de recevoir l’expression du dévouement inaltérable et de la profonde estime de votre très humble et très obéissant serviteur,
® “Paris, ce 26 février 1745.”
Puis, en bas de Ja lettre, il y avait écrit en nota:
“Quant à l'adresse de ma demeure, je me plais à supposer que M. Feydeau de Marville, le lieutenant de police du royaume, sera en mesure de la donner à mon-# seigneur dès que j'aurai mis à même l’un de ses intelligents employés de gagner les deux cents louis d’or et le revenu de deux mille livres promis pour me livrer. ”