‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 17 sur 44 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Le roi rejeta la lettre sur la table,

“ Vive Dieu! dit-il, voici un drôle d'une spirituelle insolence. C’est à croire qu’il sort des pages. Çà, M. d’Argenson, nous n’avons qu’une chose à faire : c’est de nous emparer de ce chevalier du Poulailler et de l’envoyer à notre illustre cousin et féal allié le roi de Prusse. Frédéric aime les philosophes et les gens d'esprit. Celui-là a fait ses preuves. ”

Et se renversant en arrière sur son fauteuil :

“ Qu’avez-vous fait après réception de cette missive ? demanda-t-il en changeant de ton. :

—J’ai fait venir la voiture de poste, sire, répondit le ministre. Je l’ai visitée moi-même et j'ai: constaté, après expériences faites, que les renseignements donnés étaient d’une exactitude et d’une précision véritablement extraordinaires.

—Et la comtesse Potoka ? ” :

Le lieutenant de police s’approcha tenant une liasse de papiers.

“Sire, dit-il, voici les rapports de dix agents différents. Pas un seul de ces rapports ne contredit les autres.

—Et que disent-ils ?

—Jue la comtesse Potoka a quitté Paris hier à dix heures du matin; qu’elle est montée dans une berline attelée de deux chevaux et conduite par un cocher avec un valet de pied sans livrée sur le siège: que la berline est sortie de Paris par la porte du Temple et qu’elle a traversé Belleville et Romainville. A midi, elle était à Noisy-le-Sec, et à une heure, après avoir stationné à Noisy, elle entrait dans la forêt de Bondy. A partir de cet instant, sire, les traces ont été perdues.

—{Comment ?

—On l’a vue entrer dans la forêt, mais on ne la pas vue sortir. Qu’est-elle devenue? On lignore. Ce qu’il y a de certain, c’est que la voiture, les chevaux, le cocher, le valet de pied ct la comtesse ont absolument disparu.

—Et vous n’espérez rien découvrir? demanda Louis

—Je tente tout, sire, mais je ne sais si je dois espérer. À l’heure à laquelle j'ai honneur de parler à Votre Majesté, j'ai soixante agents fidèles et dévoués fouillant tous les environs de la forêt de Bondy dans un rayon de trois lieues. Ce soir, les premiers rapports m’arriveront. ”

Louis XV fit un signe de tête approbatif.

“Sire, dit le marquis d’Argenson, il faut maintenant que Votre Majesté se reporte encore à cette journée du 31 janvier, qui a engendré de si singuliers événements. C’est M. le lieutenant de police qui doit encore parler à cet égard.

—Je l’écoute, dit Louis XV.

—Pour obéir à l’ordre que le roi m’avait donné d’arrêter Poulailler dans le délai de dix jours, commença M. Feydeau @- Marville, j'avais promis de grandes récompenses à mes employés.

L’un d’eux, nommé J acobert, me demande nne andience particulière, et il s’engagea à me livrer, le len-

Fa L]

demain, Poulailler. Il me raconta qu’un hasard l'avait is en rapport avec. deux affidés de Poulailler.

Jacobert était, en effet, un ancien voleur. Avant d’entrer au service de la police, il avait fait partie de la bande de Frolard à Rouen. Les deux affidés de Pou- Jailler crurent à une nouvelle recrue, et ils proposèrent à Jacobert de le faire enrégimenter.

Jacobert entra dans la maison de la place Maubert situé au coin de la rue Galande: Il assista aux orgies des bandits venus là et il fut reçu membre de la société. 11 devait revenir le lendemain à huit heures pour étre présenté à Poulailler et accueilli par lui.

Je donnai à Jacobért toutes les facilités pour agir, lui accordant tout ce qu’il demandait afin d’assurer sa réussite.

Puis je pris mes mesures pour le ane 4 lui-même sans qu’il s’en doutât. Je fis cacher vingt-cinq hommes dans les maisons de la place Maubert, et vingt-cinq autres autour du cloître St-Jean de Latran. De plus, je fis prévenir le chevalier du Guet. Cela fait, j'attendis.

“La nuit suivante s’écoula sans nouvelle. Les vingtcinq hommes de la place Youbert et ceux de la rue du cloître St-Jean de Latran rentrèrent le matin, Ils n’avaient rien vu.

J’attendais Jacobért: il ne reparut pas.

J’envoyai alors mes hommes les plus sûrs, je fis envahir la maison indiquée par Jacobert comme celle donnant accès dans l'asile mystérieux. La maison était complètement vide des caves aux greniers, Ni meubles, ni créatures vivantes ne s’y trouvèrent, et il n’apparaissait pas même la moindre trace qui constatât la présence des êtres absents.

On s‘efforça, mais en vain, de découvrir Pouverture des caves qui, au dire de J acobert, devaient communiquer avec les souterraine qui Vavaient conduit jusqu’en

face du cloître St-Jean de Latran. Nul indice ne signala ces souterrains. Les ténèbres entourant cette affaire devenaient de plus en plus épaisses.

Je fis rechercher le propriétaire de cette maison. Je constatai alors que cette maison, qui avait longtemps appartenue à l’abbaye St-Victor, avait eté acquise, quelques années auparavant, par un homme que l’on n’avait vu venir qu’une seule fois dans la maison.

Depuis cette époque le propriétaire n’avait jamais reparu, et on ignorait absolument où il pouvait être. Aucun des voisins ne put donner de renseignement. N’ayant aucune preuve, ne pouvant agir en vertu d’aucun acte légal, je dus faire évacuer la maison.

Les jours s’écoulèrent et Jacobert ne reparut pas. Qu'était-il devenu? Avait-il été victime ou était-il traître? Voilà ce que je voulais savoir et ce que je ne parvenais pas à apprendre.

Hier matin une lettre m’est arrivée par la poste. Cette lettre n’était pas adressée au lieutenant de poiice, mais particulièrement à moi-même.

L'écriture était celle d’une main mal exercée.

Je décachetai lépître. Dans l’intérieur s’en trouvait une autre sur laquelle mon nom et mes qualités étaient tracés nettement, avec cette inscription placée en dessous :

: “Au nom du r8i et de la justice, que celui qui ramassera cette lettre la fasse parvenir à M. le lieutenant de

police. ”

Sans doute, continua Feydeau, la lettre avait été trouvée dans la rue où elle avait été jetée sur un terrain fangeux, car elle était maculée de taches de boue.

J'avais reconnu l'écriture de Jacobert, Il m’était

- impossible de ne pas avoir la certitude que je ne me-

trompais pas; j’avais reçu trop de fois ses rapports. D'ailleurs, pour éviter le danger des imitations ét des contrefaçons, j'avais fait faire pour chacun des prin-

cipaux agents un signe particulier, Le signe est la moitié d’une empreinte dont j'ai l’autre moitié. 1] y a autant d'empreintes différentes . qu'il y a de différents agents. :

J’ouvris vivément la lettre et je reconnus le signe, Cette lettre, la voici: ce signe, le voilà, ”

En achevant ces mots, Feydeau de Marville avait pris dans son portefeuille une lettre pliée qu’il présentä au roi. Cette lettre était froissée, salie, recouverte: de taches jaunâtres et poussiéreuses.

Feydeau l’ouvrit, et il fit voir à Louis XV, en haut du papier,un signe bizarre imprimé en rouge brun.

“11 s’est évidemment servi de son sang,” reprit le lieutenant de police.

Prenant encore dans son portefeuille une petite boîte plate, il tira de cette boîte un petit instrument découpé à jour de la grosseur d’un cachet. Il appliqua cet instrument découpé sur le signe de la lettre.

Toutes les parties pleines remplirent les parties laissées vides par les traits rouge-brun. Empreinte et cachet s’adaptaient merveilleusement.

“Je ne pouvais ni je ne puis douter, dit Feydeau, car Jacobert est le seul qui ait cette empreinte, et il 8 Placé le signe dans la partie du papier fixée entre nous, mais entre nous seuls, pour recevoir Le signe.

—Mais c’est fort ingénieux, cela ! dit le roi.

—De cette manière, reprit Feydeau de Marville, il m'est impossible d’être trompé; car, en admettant qu’on puisse imiter l’écriture d’nn agent, qu'ôn se soit même emparé de son cachet, il’ udrait connaître encore lendroit exaci du- Papier sur lequel le signe doit être apposé.

—LC’est vous qui avez inventé cela, M. de Marville ?

—Qui, sire,

—Je vous en fais mon compliment sincère, (Cest

très habile et irès adroit. ”

Feydeau salua avec une expression de satisfaction

“ Maintenant que nous savons que cette lettre est de JJacobert, reprit Louis XV, lisez-la, M, de Marville. ”

Feydeau ouvrit la lettre et la lut:

“ Monseigneur,

“Je suis pris, je vais mourir, mais un hasard heureux me permet de vous écrire.

“Si je meurs, assassiné par les bandits qui se sont emparés de moi, au moins cette mort pourra vous donner un renseignement précieux, et j'aurai servi jusqu’au dernier soupir la police du royaur :,

“Si je ne me trompe pas dans es calculs, bien que je sois absolument privé de lu umière du ciel et de l'air extérieur, voici quinze jours que je suis prisonnier.

“Où suis-je? Dans des souterrains, Mais quels sont ces souterrains ? je l’ignore. Suis-je sous Paris ou dans la campagne ? Ces souterrains sont-ils immenses ou m’at-on fait aller et revenir en croisant mes traces, comme un kièvre, pendant plus de dix. heures pour me faire croire à leur immensité ?

“Je ne puis répondre.

“Ce que je puis dire, c’est que je ne vois plus la lumière du riel et que je ne la reverrai plus. Mais le sacrifice de ma vie est fait, et je soutiendrai le poids de le situation sans faiblis jusqu’au dernier tnoment.

“ Voici, monseigneur, ce qui s’est passé.

“ Monseigneur n’$ pas oublié que le 31 janvier je m’engageai à lui livrer Poulailler le soir même.

“Ce soir-là, cffectivement, j'avais rendez-vous dans le cabaret de la rue Perdue, sur la place Moubert, avec -

Isaac et Tête-Verte, mes deux anciens amis de la bande. . de Frolard, que javais vus la veille, qui m’avaient fait

recevoir de la bande de Poulailler et qui devaient Ͼ

soir-là même me présenter au grand chef.

“A huit heures nous devions nous rencontrer à l’endroit indiqué.

“ Je fus exact; ils le furent aussi.

“A huit heures nous quittâmes le cabaret pour traverser la place, dans Jes ténèbres, et gagner la maison qui fait le coin de la rue Galande.

“ Nous entrâmes, la porte se referma; mais à pe e avais-je fait-trois Pas, que je fus renversé, lié, bâillonué, avant que je pusse tenter un seul mouvement ou pousser un seul cri.

“ On m’appliqua un bandeau sur les ÿeux, et je fus enlevé par quatre mains vigoureuses qui m’emportèrent cn m’étreignant énergiquement.

“Au premier moment, la surprise passée, je pensai

tais. Alors j'étais perdu, absolument perdu, et j'allais endurer tous les genres de supplices.

“ Puis une autre idée surgit tout à coup dans mon cerveau.

‘Si c'était une épreuve, me dis-je, une de ces épreuves comme il s’en pratique dans tant de sectes.

- “Cela pouvait être, et cette pensée me rendit tout le calme dont je dev: + avoir besoin Pour soutenir la lutte ‘qui évidemment, dans un but ou dans un autre, allait s'engager.

“Ne pouvant faire aucun mouvement, ne pouvant ni voir, ni entendre, jé me sentais emporté rapidement. Cette situation dura longtemps. Enfin tout à coup j'entendis un chant de coq retentir dans Véloignement, Puis à ce chant en répondit un autre . plus rapproché.

Ceux qui m’emportaient s’arrétèrent brusquement. à

“ Des gloussements répétés résonnèrent de tous les côtés. On me laissa tomber violemment ; mes rieds s’enféncérent dans un sol mouvent et glissant. Je fis un effort pour ne pas tomber et demeurer debout,

“ Une odeur très forte s'emparait de mes nerfs olfsx.

tifs. Les gloussements, auxquels se mélaient des chants de coq, ne Aécessaient pas.

“ Le bandeau humide qui me couvrait les yeux, le bâillon épais qui me meurtrissait les lèvres tombèrent à la fois Une lumière très vive frappa mes yeux et m’éblouit.

“ Je demeurai un instant sans voir, puis la clarté revint dans mon esprit et dans mes facultés. Je regardai autour de moi: je demeuräi stupéfait.

“ Je croyais avoir été transporté dans quelque salle profonde des souterrains ou des catacombes. Je m’atteudais à voir se dresser autr 1r de moi les squelettes et Jes spectres menaçants... J‘e 18 au milieu d’une gigantesque basse-cour.

“ De hauts trcillages entouraient un énorme espace de terrain et avaient pour toiture un autre treillage. En face de moi était un énorme poulailler, soutenu par da gros pilastres, avec ses juchoirs et ses nids. Une échelle faisait communiquer ce poulailler, qui eût pu facilement recevoir des autruches, avec la basse-cour,

“Le sol de cette basse-cour était recouvert d’une épaisse couche de paille. A droite, je voyais une pièce d’eau large comme un puis ordinaire.

“Les ireillages ne formaient que trois côtés de la basse-cour. Le poulailler était adossé contre un grand mur.

“Pétais seul. J’entendais des gloussements très rapprochés.

“Tout à coup une porte que je n’avais pas remarynée s’ouvrit dans la muraille du poulailler, et je vis apparaître le cortège le plus bizarre et le plus fantastique. -#Ce cortège se composait de sept êtres qu'aucun mot de notre langue ne me permet de qualifier, Moitié hommes, moitié bêtes, ces êtres singuliers avaient des : têtes de coq, des ailes attachées an dus, le corps tent +

emplumé, les bras et les jambes enveloppés dans des maillots collants.

“ Les plumes étaient chez chacun d’eux, de couleur différente. …

“ Le premier était un cog-d'Inde au plumage noir et blanc, avec la crête du dindon.

“Le æcond était un coq doré rvec ses magnifiques plumes de taisan.

“Le troisième, un cog paltu avec ses plumes grises et brunes. es

“ Le quatrième, un coq nègre avec son plumage absolument noir et sa crête rouge.

“Le cinquième, un coq nain au plumage de coq de

ur.

: “Le sixième, un cog Zago au plumage vert et rouge. “ Le septième, un cog huppé, blanc de plumes, avec - une double crête formant couronne.

“Tous sept entrèrent gravement, et chacun d’eux seuta sur un juchoir en chantant. Puis, les places prises, un silence profond-régna dans la basse-cour. - Alors, par la port: demeurée ouverte, entra un homme qui...”

M. Feydeau de Marville s’était arrêté dans sa lecture.

“Eh bien? dit le roi, Pourquoi ne continuez-vous pas ?

—Parce qu’il y a.une solution de continuité dans la lettre. Voyez, sire! Ce qui suit a été écrit très rapidement. Evidemment entre ce qui précède et ce qui suit il y a eu quelque terrible événement accompli. ”

Et Feydeau plaça l'épître sous les yeux du’ roi.

“Puis dit d’Argenson, le papier est froissé violemment, il a dû être caché avec grande précipitation.

En effet, cela était incontestable, le reste de la lettre avait dû être égrit à la hâte. Les caractères étaient mal tracés et à peine lisibles.

Voici ce que contenait la fin de la missive :

” Je suis brisé... J’ai subi tortures sur tortures sans vouloir parler...

“On voulait me contraindre à révéler tous les secrets de la police... Je me suis renfermé dans un silence absolu, complet, profond...

“ La mort est suspendue sur ma tête... Combien de minutes ai-je à vivre?... Je lignore... Où suis-je en’ ce moment? Je ne le sais, pas...

“Il y a quelques instants, j'étais couché sur le dos, couché sur une paille humide. 11 faisait noir, Car aucune lumière ne m’éclaire jamais ; mais mes yeux se sont familiarisés avec cette obscurité incessante... J’ai fini par distinguer nettement, et ce que écris en ce moment, je l’écris dans les ténèbres.

“ J'étais done étendu sur le dos, le corps brisé par les souffrances de la torture, les yeux fixés sur la voûte du souterrain. Cette voûte n’était pas haute. car je la touchais facilement de la main en montant sur une pierre. E=

“Tout à coup j’entendis un roulement sourd allant en augmentant; puis tout s’ébranla autour de moi, comme si la terre eût ressenti une secousse ; une traînée lumineuse apparut au-dessus de ma tête et un peu de terre tomba sur moi.

“Puis des claquements sonores résonnèrent et le bruit du roulement diminua lentement, progressivement.

“J'étais debout, la main sur mon coeur, qui battait avec une grande violence.

“ La traînée lumineuse existait dans la profondeur de la voûte. C’était la lumière du jour qui arrivait jusqu'à moi. Je compris que le bruit que j'avais entendu était celui du roulement d’une voiture, que le claquement qui avait retenti était celui d’un fouet, que je devais être, par conséquent, sous la chaussée d’une rue:

“Une pensée ardenie envahit mon cervean. Parve-

nir à profiter de’ cette fissure du sol, qu'avait dû provoquer la lourdeur du poids d’un Yéhicule, pour me mettre en communication avec l'extérieur, c'était espoir qui reñaissait dans mon âme, le lien suprême qui me rattachait à la vie.

“En quelques secondes, je m'efforçai de chercher et ‘de combiner tous les moyens que je pouvais employer

pour réussir; mais, hélas! ces moyens se réduisaient fatalement au néant... .

. “ En proie à la douleur, à la rage, au désespoir, j’errais dans la galerie souterraine qui me servait de prison comme la bête fauve qui erre dans sa cage, quand ma main crispée étreignit de la paille sèche.

“II y avait dans un angle des bottes de paille. Je Poussai un râle joyeux. En employant ces longues pailles, en les attachant les unes aux autres, en fixant à l'extrémité un papier, je pouvais faire passer ce papier par la fissure, et...”

“C’est tout! dit M. Feydeau de Marville. La lettre s'arrête là...

. —Ù »’y a plus risn? demanda le roi.

—Rien, sire, ” :

Louis XV prit les papiers; il les examina avec une attention extrême.

“C'est vrai, dit-il, il n’y a pas un mot de plus. ”

Un silence assez long suivit cette réflexion. Louis XV, soucieux et rêveur, paraissait avoir complètement oublié les plaisirs de Choisy, pour ne s’occuper que de cette aventure étrange, qui prenait des proportions inattendues.

L’évêque de Mirepoix, toujours immobile et impassible, écoutait tout, entendait tout, suivait tous les détails de cette affaire sans y prendre la moindre part orale. : L'effet que produisait la taciturnité du vieillard

augmentait encore le côté mystérieux et difficile de la :-.

situation.

NS

Seul, d’Argenson semblait agir en homme suivant une route tracée d’avance et certain, dans un délai limité, d'arriver à atteindre le but. Sa physionomie était impassible, mais son oeil vif, intelligent, spirituel allait du roi au lieutenant de police, gn glissant sur l'évêque avec une profondeur et une netteté de regard indiquant le travail de l'esprit.

e XVII LE PROCES-VERBAL

Le roi releva la tête et regarda Feydeau de Marville..

“Qu’avez-vous encore à m’apprendre ? demanda-t-il.

—Un dernier fait, sire, répondit le lieutenant de police, dernier fait qui semble éclairer la situation et qui la rend plus obscure. Cette lettre que je viens de communiquer à Votre Majesté m’est arrivée hier matin par la poste, ainsi que j’ai eu l’honneur de lui dire. Ce ‘n’:st pas la seule nouvelle que je reçus. Cette nuit, en rentrant à l’hôtel, à une heure du matin, je trouvai sur mon bureau les liasses des rapports que lon y dépose chaque soir à la même heure. Je me mis à les parcourir, ainsi que j’en ai l’habitude, quand tout à coup mes yeux s’arrétgrent sur cette grosse enveloppe placée au milieu des papiers, ” : ‘En achevant ces mots, Feydeau prenait dans le porte-

feuille un paquet de papiers qu’il présenta au roi.

Ce paquet de papiers était placé dans une enve} -ppe en parchemin qui portait cinq cachets. Les quatre cachets placés aux quatre angles étaient de nuance diffé. rente. L’un était en cire jaune, l’autre en cire verte, les deux autres en cire blanche et en cire noire. Les quatre cachets avaient pour empreinte un coq de taille et de formes différentes,

Le cachet du centre était eu deux nuances : i] portait

un oeuf blanc sur un fond rouge. Sur le dessus de l’enveloppe était écrit en grosses lettres :

Pour remettre à Monsieur le lieutenant de Police.

Après avoir laissé examiner au roi cette enveloppe bizarre, Feydeau l’ouvrit et en tira plusieurs feuilles de grand papier doré sur tranches et pliées en quatre.

Ces papiers, pliés, étaient enveloppés dans une feuille de papier à lettre ordinaire sur laquelle étaient tracécs ces quelques lignes :

“Monsieur le lieutenant de police,

“Comme vous devez être inquiet de la disparition subite de votre agent Jacobert, je m’empresse, maintenant que le délai du mystère est expiré, de vous envoyer tous les renseignements qui ne sauraient manquer de vous être agréables.

“ Voiei donc la copie exacte du procès-verbal de l’acte d’accusation et de lacte d’exécution de Jacobert.

“Après lecture, vous pourrez demeurer convaineu que ma police est aussi bien faite que la vôtre, et que mes agents et mes employés ne sont pas moins intel’ gents et moins dévoués que tous ceux attachés à votre service. :

“ J'espère, monsieur ie lieutenant de police: avoir incessamment le plaisir de vous voir et de causer avec : vous, et qu’alors vous m’exprimerez la satis’action que vous aura causée le renseignement précieux que je vous donne.

“En attendant le moment après lequel j’aspire, veuillez, je vous prie,

“Monsieur le lieutenant de pulice, me considérer comme votre très humble et très dévoué serviteur,

“ Poulailler —

Le roi prit le papier et l’examina attentivement. De l’autre main, attirant la lettre adressée au marquis d’Argenson, il plaça les deux épîtres en regard, comme pour les comparer.

“C’est exactement la même écriture, dit Louis XV.

—Exactement est le mot, sire, dit le ministre des affaires étrangères. Ce matin, j'ai fait examiner ces deux lettres par trois experts en écriture, et tous trois ont déclaré séparément, que la même main avait écrit ces lignes.

{est donc bien Poulailler qui a écrit? :

—Et Poulailler qui a signé.

—Et ce procès-verbal ?

—Le voilà, sire.

Feydeau de Marville prit le cahier de papier doré que recouvrait la feuille de papier à lettre et l’ouvrit.

- “Lisez!” dit le roi. . :

Le lieutenant de police s’apprêta à lire; mais Louis XV, voyant M. d’Argenson s’appuyer légèrement sur la table pour se soutenir, car le ministre et son collègue étaient debout tous deux, ainsi que l’exigeait l’éti- , quette quand il n’y avait pas Conseil, Louis XV sourit “de cet air gracieux qui lui était particulier.

“ Messieurs, dit-il, asseyez-vous !

. D’Argenson et Feydeau prirent chacun un tabouret. Le lieutenant de police commenca sa lecture :

De notre palais souterrain de Paris, cette nuit du 25 février 1745, cinquième année de notre règne de justice. $

—Ïl y a cela ?” dit le roi.

Feydeau présenta le papier.

—Eh bien mais, reprit Louis XV, il paraît qu’il ya à Paris deux rois et deux palais: les uns sur terre, les’

autres sous terre. Je suis fort aise \’apprendre cette nouvelle. Ensuite.” Feydeau reprit :

Procès-verbal de l'assemblée des cogs. — Accusation, jugement, condamnation et exécution de Jacobert, reconnu et déclaré traître renard et arrêté en flagrant délit d'introduction dans ie Poulailler même.

“Ce dit soir, du 25 février 1745, Jacobert, ex-employé de la société normande, Frolard et Cie, et ayant ‘quitté ladite société pour passer au service des 2xploiteurs de la caisse royale. . .”

—Mais c’est une plaisanterie! s’écria Louis XV.

—L’est écrit tout au long, sire!

—Savez-vous qu’il commence à être très-amusant votre bandit, reprit le roi en se renversant sur son siège. | Si cela continue, je vais désirer le voir.

—Plaise à Dieu que je puisse le présenter immédiatement à Votre Majesté !

—Ma foi, monsieur le lieutenant de police, je le recevrais avec grand plaisir, ce Chevalier du Poulailler, qui

me paraît véritablement avoir des allures de gentilhomme.

—Même quand il tue les gens,” dit le marquis d’Argenson.

Le roi se redressa majestueusement.

“M. de Charolais en tue-t-il moins? demanda+-il. Et certes ceux qu’il tue, il les tue plus lâchement. S’il y a une excuse, elle est en faveur dc Poulailler. Celui-là tue par métier et l’autre par plaisir l”

En s'exprimant ainsi, le beau visage de Louis XV était empreint d’une expression de dégoût et de mépris écrasant.

L’évêque de Mirepoix-s'était. levé.

“Sire, dit-il, je donnerais toutes les années qui me

restent à vivre, et ce serait Peu, pour que la France entière entendît vos paroles et les comprît comme je les comprends.

—Vous les avez entendues, monsieur de Mirepoix, répondit le roi. Cela me suffit !”

L’évêque s’inelina profondément.

“Done, reprit Louis XV en s'adressant au marquis d’Argenson et à M. de Marville, donc je /oudrais voir le chevalier du Poulailler.” -

Le roi n’achevait Pas qu’un chant de coq, vif, charman, clair, un véritable point d’orgue de musique gallinacéeiüne ou gallinacéique retentiesait en même temps qu’un coup sec heurtait la vitre d’une grande fenêtre placée précisément derrière le fauteuil de Louis XV.

Le roi se retourna vivement. T1 aperçut sur l'appui de la fenêtre, en dehors, un coq admirable de richesse de Plumes et: de couleurs, un de ces coqs à la pose chevaleresque, à l’air noble et provocateur, aux formes esséntiellement aristocratiques, et qu’un gentleman amateur de combats et volontiers payé deux cents guinées.

Le coq donnait des coups de bec sur la vitre.

Louis XV avait ouvert la fenêtre et il se pencha au dehors: à la place qu’occupait le coq était un oeuf de Srosseur plus qu’extraordinaire.

Le roi prit l'oeuf, lexamine ; puis ne voyant plus le c0q, il referma la fenêtre et il revint vers le fauteuil.

fon oeuf, voilà une affaire qui prend de singulières proportions. I] paraît que je dois y être mêlé aussi. Qu'’estce que ce petit coq qui vient de chanter eur cette fenêtre

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