‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 19 sur 44 · TO BE OR NOT TO BE · texte numérisé non relu

TO BE OR NOT TO BE

“Eh bien! monsieur? demand» vivement le roi.

Les ordres sont donnés, sire, répondit le lietffenant de police en s’inclinant. Valets, pages, piqueurs, gar- “es, soldats, employés de tous genres sont sur pieds à te moment. ‘Le parc a été entouré par la cavalerie et les piqueurs. Toutes les issues sont gardées et les fourrés, les allées, les taillis, ont été fouillés, explorés avec une minutieuse attention.

—Très-bien, monsieur, vous m'avez parfaitement

Puis après un moment de silence :

“Maintenant, dit le roi, laissons de côté cette affaire du coq et de l'oeuf qui est peut-être plus attrayante qu’intéressante, et revenons à la lecture de ce procèsverbal que vous avez recu.” £

Feydeau de Marville reprit aussitôt sur la table tous les papiers qu’il.y avait déposés lorsqu'il s'était élancé pour obéir aux ordres’ du roi.

“Où donc en étions-nous ? demanda Louis XV.

—À cette phrase, sire,” dit l’évêque.

Et d’une voix grave, le digne prélat répéta, mot pour mot et sans hésiter, les dernières lignes lues par le lieu. tenant de police:

“Ce dit soir dn 25 février 1745, Jacobert, ex-empioyé

de la société normande Frolard et Cie et ayant quitté ladite société pour passer au service des exploiteurs de la caisse royale...

—C’est bien celu! dit d’Argenson avec admiration. Votre fidélité de mémoire est toujours aussi extraordinaire, monseigneur l’évêque !

—Continnez!” dit le roi.

Feydeau de Marville reprit :

“Jacobert, arrêté à son entrée dans notre poulailler souterrain, a été remis aux mains de notre toute-puissante justice.

“Convaincu du triple crime d’infâme fausseté, d‘abominable traîtrise et de lâche trahison, ledit sieur Jacobert est condamné à l’unanimité par le tribunal des sept

coqs.

“La condamnation dudit sieur Jacobert est basée sur l’exécution précise de l’article premier de notre loi.

“Cet article est ainsi conçu :

“Quiconque, quel que soit son âge, quelque soit son sexe, quelle qne soit sa position dans le monde, quelle que soit sa valeur réelle, quelle que soie enfin l'utilité qu’il pourrait avoir, pénétrera dans le poulailler sans êtro coq, poule, poulet ou poussin sera immédiatement, irrévocablement condamné à mort et exécuté dans le dé. lai d’une heure, et son corps devra servir de base et de consolidation à l'édifice.

“Les coqs ayant chanté trois fois, l’exécution va avoir lieu sur l'heure.

“Le supplice est celui de l’'emmurement.

“L’exécutjon commence :

“Le premier coq s’avance, prend des bandelettes et attache le condamné. Chacune de ces bandelettes qui entourent absolument le Corps du condamné est empreinte d’une tache du sang dun coq où de deux poules

ou de quatre poulets. Le premier coq chante et se re-

“Le second co4 s’avance : il saisit le comlamné, le renverse et le traîne par les pieds jusqu’à l’angle gauche de’ la muraille du Poulailler. Là, il le redresse et le place! debout dans cet angle. Puis il chante et se recule.

“Le troisième coq s’avance à son rang. Il prend quatre barres de fer ct il les scelle dans les deux murailles, enclavant le :ondimné et l’empêchant ainsi de tomber en avant. I' «hante et s& recule.

“Jacobert :st là debout, immobile, resserré dans les bandelettes et maintenu par les tiges de fer. 11 n’a de libres que les yeux et la ‘bouche. Ses yeux sont hagards, sa bouche crie.

“Le quatrième coq s’avance : quatre poules le suivent. Deux portant des pierres, deux portant une auge pleine de plâtre préparé. Le coq prend une truelle d’or placée à ea ceinture et il commence le scellement des pierres, formant un rang devant le condamné,

“Puis survient le cinquième coq qui fait le second rang et le sixième qui élève Je troisième.

“La tête du condamné apparaît seule. Il crie, il pleure, il gémit.

“Le septième coq pose le dernier rang.

“Alors les sept coqs s’avancent, entourent la muraille et font entendre leurs trois chants. Puis ‘is se retirent.

“Justice est faite !” £

— Voilà ce que coniient le procès-verbal, sire, dit M. Feydeau de Marville. Plus bas sont les signatures, chacune accompagnée d’un cachet de nuances différentes. Ces signatures qui affirment et confirment le présent Procès-verbal et la vérité de ce qu’il coñtient sont disposées ainsi : :

Cog-Huppé, avec cire blanche; Cog-lago, avec cire verte; Cog-Doré, avec cire jaune d’or; C'og-d’'Inde, avec ‘ cire rouge; Cog-Nègre, avec cire noire ; Coqg-Pattu, avec cire grise; Cog-Nain, avec cire brune,

Puis, au-dessous de ; :s siguatares cette phrase significative :

“Approuvé le procès-verbal.

Signé: Poulailler.”

Louis XV avait pris les pièces : il les parcourait et les examinaït.

“C’est dressé dans les mêmes conditions que les procès-verbaux du Parlement, dit-il. Et cet acte était Parmi vos rapports de police ?

—Oui! sire, répondit Feydeau.

—Qui done l'avait placé là ?

—Je l’ignore.

—Cependant, pour mettre ce papier sur votre bureau, il a fallu que l’on pénétrât dans votre cabinet.

—Cela est vrai, sire.

—Si un être humain a pénétré dans votre cabinet, à vous, le lieutenant de- police du royaume, cet être, homme ou femme, enfant ou vieillard, a dû être vu.

—Je n'ai pu obtenir aucun renseignement à cet égard.

— Votre cabinet est gardé cependant ?

—1l y a dans les trois salons qui l’avoisinent trois secrétaires et neuf sous-secrétaires.

—Ï doit y avoir un moment où les salons sont vides ?

—Jemais, sire. Mes secrétaires sont au nombre de neuf, soit trois personnes Par chaque cabinet-salon. Les sous-secrétaires au nombre de vingt-sept, soit neuf également par chaque cabinet-salon. Chaque secrétaire principal ayant sous ses ordres les neuf sous-secrétaires à, avec eux, rn service régulier de huit heures sur vingtquatre,

—Huit heures par jour ?

LÉ FT Her Es D

—Non, sire. J’ai cru devoir changer l’ancienne organisation. Le service actuel: change tous les deux jours d'heure. Le travail est deux fois huit heures de jour, une fois huit heures de nuit, c’est-à-dire huit heures de service dans la journée les deux premiers jours, et huit heures dans la nuit le troisième.

—Ah! très-bien.

—Votre Majesté approuve ? ;

—Parfaitement; de cette façon, vous avez jour et nuit autour de vous un service incessant.

—Mon cabinet de travail n’a que trois entrées, chacune communiquant avec un des cabinets-salons. Ce n’est pas là que je reçois les agents secrets, c’est dans mon cabinet particulier; mais c est dans le grand cabinet de travail que sont déposés chaque jour les rapports. Il est done matériellement impossible, sire, à moin: d'admettre que le secrétaire et ses neuf subordonnés se soient entendus pour me tromper (ce qui n’est même Pas eupposable) ; il est donc impossible que quel-qu’un s soit introduit dans mon grand cabinet de travail et y ait déposé ces papiers. ,

— 1 n’y a pas d'autre entrée que celles des trois ea-. binets-salons ?

—Non, sire.

—Et des fenêtres ?

—Aucune; le grand cabinet est éclairé et aéré par un plafond vitré. C’est pour éviter qu'aucun regard ne puisse pénétrer dans la pièce.

—Alors, comment admettez-vous que ces papiers aient pu être déposés sur votre bureau, monsieur le lieutenant de police ?

—Je ne l’explique pas, sire.

—Mais vous constatez le fait si vous ne l’expliquez pas ?

—Qui, sire.

— Un de vos secrétaires ou de vos sous-se”rétaires qui

porte les rapports dans votre cabinet a pu y glisser ces papiers.

—Ce n’est jamais un sous-secrétaire qui apporte les rapports dans mon cabinet: c’est le secrétaire de service. Quand il a placé ces rapports sur mon bureau, personne ne peut plus entrer.

—Eh bien! ce secrétaire...

—Cette nuit-là, sire, le secrétaire de service qui: a collationné les rapports est Gabriel de Saprey, mon gendre.

— Alors, mon cher Feydeau, dit le roi, je suis comme Vous, je n’y comprends exactement rien. Et vous, monsieur de Mirepoix, dit le roi en se tournant vers l’évéque, que concluez-vous de tout cela : ”

L’évêque se redressa lentement; :;l regarda le roi avec une grande solennité d'expression.

“Sire, dit-il d’une voix grave, je conclus qu’il ya malheureusement beaucoup à faire, ainsi que vous en avez la preuve, pour que la Puissance de Votre Majesté, ou de ceux qui la représentent, soit à la hauteur de l’a. dresse de ceux qui luttent! Je ne suis pas étonné, sire, Mais je suis douloureusement affligé que, dans un siècle éclairé comme le nôtre, de tels faits puissent s’accom- Plir sous le règne d’un prince tel que vous!

—Monsieur de Mirepoix veut-il dire par là que les serviteurs du roi le servent mal? dit d’Argenson en s’avançant. Ô -

— Ah!” fit d’Argenson en regardant le lieutenant de police. |

Puis s’adressant à l’évêque :

“Vous voulez parler de la personne qui a été arrêtée hier matin? dit-il.

—Précisément, monsieur le ministre, répondit le vénérable prélat; je parle de cette malheureuse victime qui a été arrêtée injustement, illégalement.

—Monseigneur, dit d’Argenson d’un ton bref, la personne dont vous parlez a été arrêtée au nom du roi; or, permettez-moi de vous le rappeler, tout ce qui se fait au nom du roi n’est jamais illégal et ne saurait être injuste !”

L’évêque regarda d’Argenson qui ne sourcilla pas. Il y avait évidemment commencement de lutte entre ces deux hommes; et ils le comprenaient tous deux; ils le comprenaient d’autant mieux qu’ils s’estimaient mutuellement. |

Si l’évêque était un prélat du plus haut mérite, s’il était un prêtre vertueux entre les plus vertueux, s’il était doué de cette lucidité, de cette fermeté, de cette pureté d’esprit qui fait les hommes forts, il avait pour adversaire l’homme le plus consciencieux et le politique le plus intelligemment éclairé de l'époque.

Si d’Argenson était embarrassé dans son langage, ce n’était que dans les réunions de cour. En discussion sé-. rieuse, dans les réunions des conseils, en face d’opposanis, il avait la patience du diplomate et la vivacité de riposte de l’orateur. 5

Il y avait vingt-cinq ans alors que le marquis servait la France: tour à tour intendant, conseiller d'Etat, se-

. Crétaire d'Etat et ministre, et si, ainsi que je l’ai dit,

les courtisans moqueurs l’avaient surnommé d’Argenson la bête, Voltaire l’avait surnommé le secrétaire d’Elat de la république de Platon, ce qui était alors un grand éloge dans la bouche d’un philosophe.

Ce qu'avait dit l’évêque, en déplorant le système administratif, avait vivement piqué d’Argenson. Feydeau l'avait Compris, et il avait été sur le point 4 prendre la parole; mais par respect il s'était abstenu.

Louis XV, renversé en arrière suivant son habitude, la main dans Ja poche. de sa veste, Paraissait prendre un très-sérieux intérêt à ce qu se passait devant lui.

Il y eut un léger silence ; l’évêque reprit : ;

“L'homme que vous avez fait arrêter est innocent,

—Du moins vous le croyez, dit d’Argenson.

—Doutez-vous donc de Ma parole quand j’affirme! dit l’évêque avec une majesté superbe.

—Dieu m'en garde, monseigneur, répondit d’Argenson; et une tclle pensée ne peut être la vôtre. Du moment que vous affirmez l’innocence de la personne arrêtée, je ne doute plus de cette innocence ; mais il ne s'ensuit pas de ce qu’un innocent ait été arrêté, quand toutes les preuves de la culpabilité pesaient sur lui, pour affirmer que ladministration de la police et de la justice soit mal faite en France. En faisant arrêter la personne que l’on a prise, M. Feydeau a parfaitement bien agi; car, ce faisant, il crovait fafte arrêter Passassin du très vénérabl cet Parfait chrétien, . l'abbé des Rosniers de St-Ange, chanoïine-doyen du chapitre noble de Bruxelles.

—L’assassin du chanoine! s’écria M. de Mirepoix.

—Qui, monseigneur |

—Mais on a donc cru Vabbé des Rosniers assassiné ?

—-1l fallait bien le croire puisque tous les apparences Faffirmaient. =

—Quelles apparences demanda le roi avec étonnement. |

—L’avertissement envoyé par le lieutenant <riminol

d'Amiens, qui annonçait qu’on avait relevé sur la route

de Paris, le cadavre d’un homme,-que ce cadavre avait

été reconnu pour être le corps du chanoine des Roshiers ayant passé la journée de la veille dans la ville. Le même avertissement ajoutait que l’auteur du crime était Poulailler, que Poulailler, après avoir tué et dépouillé le chanoine, avait revêtu ses habits, était monté dans la voiture et avait continué la route muni des papiers du chanoïne-doyen de Bruxelles. Que devait faire M. le lieutenant de police après avoir pris connaissance de cet avertissement du lieutenant criminel ?

—Mais, dit l’évêque, comment le lieutenant criminel d'Amiens a-t-il pu écrire pareille chose ?

—Voilà ce av ïous ne savons pas encore, mais ce que nous saurons bientôt, puisque ce matin M. Berryer, le secrétaire général de l'administration de la police, est parti pour Amiens, afin d’obtenir des informations complètes. Maintenant, de deux choses l’une: on le lieutenant criminel a écrit, ou cet avertissement, n’étant pas de lui, est une nouvelle preuve de l'audace des bandits. Dans tous les cas, il faut éclairer la situation.

—<C’est précisément ce que je demande, dit l’évêque. L’éciaircissement dont vous parlez est facile à obtenir. Je connais depuis de longues années le chanoine des Rosniers : mettéè-moi face à face avec lui, je ne saurais me tromper ni être trompé. Puis si, ainsi que j’en ai là conviction sincère, vous avez été induits en erreur, le digne serviteur de Dieu nous donnera degenseignements dont vous pourrez habilement profiter,

—Ïl est évident, dit Louis XV, que la seule chose raisonnable à faire est de mettre en présence M. de Mirepoix et le prisonnier.

—Monseigneur désire-t-il voir le prisonnier aujourd’hui? demanda Feydeau.

—Sans doute, dit l’évêque. Le plus vite je le verrai et le mieux cela sera. À

——Je suis aux ordres de monseigneur si le ro le per.

met.

—Partez sur l’heure pour Paris, dit Louis XV. Si le personnage arrêté est innocent et que cette inuvcence soit affirmée par M. de Mirepoix, mettez-le gur le champ en liberté. Si Je contraire arrive et que le détenu soit métonnu par M. de Mirepoix, employez les moyens les plus rigoureux pour le faire parler. ”

Feydeau s'était levé. L’évêque salua le roi.

“Sire! dit d’Argenson en s’avançant vivement, je ‘ supplie Votre Majesté de m’entendre avant l’exécution de cet ordre,

—Qu’avez-vous à dire ? demanda Louis XV.

—Que la mise en liberté de la personne détenue, lors même que son innocence serait reconnue pleine et entière, serait l'assurance de l'impunité Pour celui que nous voulons punir. ”

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