LE COQ ET LA FLECHE
Le roi fit un geste d’étonnement. L'évêque s’étnit rapproché, dardant un regard foudroyant sur d’Argenson qui en supportait le poids avec une impassibilité stoïque.
Feydeau avait reculé de deux pas, sans paraître ni inquiet, ni étonné. Evidemment, ce que venait de dire Je ministre ne le surprenait pas.
“Que voulez-vous dire ? reprit le roi.
—Sire, répondit d’Argenson, la situation est facile à expliquer. Hier, un homme a été a ,. emmené à Paris et conduit à l’hôtel du lieutenant police. Deux heures après, tout Paris savait que Poulailler était arrêté. Ce matin la nouvelle a commencé à se répandre dans les provinces. Dans huit jours, la France sera convaincue que Poulailler est pris.
—Pourquoi laisser répandre cette nouvelle si elle est fausse ?
—Pour arriver à la rendre vraie, sire.
—Mais si cet homme est innocent ?
—Qu’il continue à passer pour coupable.
—Si c’est Pabbé des Rosniers ?
—Laissons la persuasion que c’est le bandit Poulail. ler.
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—Monsieur, s’écria l’évêque, une Pareille manière d'agir n’a pas de nom. ”
D’Argenson sourit doucement.
“Je vous demarde P«rdon, monseigneur, répondit-i}, cela s’appelle, adresse.
—Expliquez-vous, dit le roi.
—Sire. A cette heure, on croit Poulailler arrêté. Tous ceux qui redoutaient ce bandit sont donc tranquilles et se réjouissent. De deux choses l’une: ou celui que nous avons entre les mains est Poulailler, ou il ne l’est pas. Dans le premier cas, tout va de soi-même ; dans le second, tout se complique. Mais loin de nous embarrasser, cette complication doit nous servir, et voici comment: d’une part, en nous laissant passer pour dupes aux yeux de Poulailler, en lui laissant croire que nous avons la conviction de lavoir pris, nous assurons durant quelques jours sa tranquillité à lui et aux siens. Or, un voleur n’est jamais plus près d’être pris qu’alors qu’il a la conviction qu’il ne le sera pas. Il serait donc bien extraordin:ire qu’on ne parvint pas à s’em- : parer de quelques affiliés à la bande de Poulailler après cette nouvelle répandue. ”
Feydeau de Marville, qui écoutait attentivement le marquis d’Argenson, fit un signe de tête athrmatif.
“ Puis, reprit le ministre, une autre idée a jailli dans mon esprit. Cette idée a été provoquée par le souvenir de la lettre que M. Feydeau a reçue. Je veux par- ler de celle de Jacobert. Il est évident que, surpris au moment où il écrivait, Jacobert est parvenu à faire passer cette lcttre par la fissure dont il a parlé. Quelqu'un a ramassé cette lettre, l’a mise sous enveloppe et la envoyée par la poste au lieutenant de police. Le point essentiel est de connaître l'endroit précis où a été trouvée la lettre. En faisant faire des fouilles immédiatement, nous devrons descendre dans ia galerie sou-
terraine dont parle J acobert, puis de là continuer nos recherches. ;
—M. d’Argenson a raison, dit le roi; cette idée est excellente.
—Le point essentiel est de connaître la personne qui a envoyé la lettre à l’hôtel de la police.
—Je vais déclarer avoir reçu cette lettre qui m’a été adressée, dit Feydeau de Marville, et promettre une récompense de cent louis à celui qui me l’a envoyée. Celui-là se présentera : c’est le moyen le plus simple.
—Oui, dit d’Argenson.
—Mais, dit l’évêque, cela ne saurait empêcher de rendre justice à l’innocent.
—Non, certes, dit le roi.
—Et de remettre en liberté l’homme détenu illégalement
—Ce serait là le dangereux, fit observer d’Argenson. Si on relâche cet homme, c’est avouer que Poulailler n'est pas pris. Après la nouvelle répandue, cette annonce d’un nouveau triomphe du bandit rodoublera la terreur qu’il inspire. Qui sait alors si celui qui a trouvé la lettre osera venir gagner une récompense en se présentant à l’hôtel de la police.
—Alors, demanda Pévêque, que voulez-vous donc faire ?
—ÏInnocent ou coupable, laisser en prison celui qui - est pris, sans que personne ne le voic que son gardien * et le magistrat chargé de l'instruction de l'affaire. En un mot, je le mettrais au secret.
“Mais e’il est innocent ?
—Son innocence sera reconnue dans un délai de temps... et il sera libre. ”
L’évêque s’inclina devant le roi.
“Que décide Sa Majesté ? ” demanda-t-il.
Louis XV paraissait embarrassé. Entraîné par un sentiment de justice, il avait tout d’abord ordonné la
mise en liberté du prisonnier, si ce prisonnier étuit innocent, mais ce que venait de dire d’Argenson avait modifié ses pensées. “à
L'évêque calme, impassible, dominateur, attendait la réponse du roi, et comme Louis XV ne se hâtait pas de prendre la parole, le prélat s’inclina en répétant sa phrase :
“Demain, dit le roi, je ferai décider la chose au Conseil. ” :
La réponse était précise et ne permettait pas de questions nouvelles. Prononcée par le roi, c'était la fermeture immédiate de la discussion.
L’évêque salua plus profondément et quitta le cabinet.
Feydeau de Marville, à l'extrémité de la pièce, près de la porte par laquelle venait de sortir l’évêque, paraissait attendre la volonté royale.
“ Approchez, dit le roi, j’ai à vous parler, monsieur.”
C'était dire au lieutenant de police de ne pas partir pour Paris avec l’évêque. Feydeau s’approcha de la table. :
“ Messieurs, dit le roi d’un ton ferme qui ne ui était pas habituel, il faut absolument que toute cette affaire ténébreuse s’éclaircisse, J’approuve, pour ma part, ce que M. d’Argenson vient de proposer. Vous, M. de Marville, qui avez si grande habitude de ces difficiles affaires, dites-nous franchement votre opinion, mais ne vous prononcez pas sans réflexion. Que ce qu'a dit M. d’Argenson, que ce que j'ai dit moi-même ne vous engage à rien. Dites votre avis!
—Mon avis, sire, est en tous points celui de M. le ministre répondit Feydeau. Je crois que la personne détenue est effectivement l’abbé des Rosn:- ; je crois que Berryer, en revenant d'Amiens, apportera sans doute des éclaircissements qui confirmeront ma conviction ; mais, tout en pensant avoir fait arrêter un innocent, certain que justice lui sera pleicement rendue, je vou-
drais maintenir cette arrestation pour paraître dupe ct donner ainsi le change à ceux que je poursuis. Puis découvrir l'endroit où }a lettre a été trouvée serait nous mettre sur la route qui nous conduira au but. ”
En ce moment on gratta à la porte:
“ Entrez!” dit le roi. ‘
La porte s’ouvrit et Binet, le valet de chambre de Louis XV, l’homme de confiance par excellence, celui dont le roi ne pouvait se passer, entra dans le cabinet.
“Qu’y a-t-il, Binet? demanda Louis XV,
—Sire, répondit le valet, on a fouillé le parc, ainsi que M. le lieutenant de police en a donné l'ordre, et on n’a rien trouvé, mais rien absolument. Tous ceux et toutes celles qui étaient dans le parc font partie du service de Votre Majesté ou sont attachés à celui des personnes invitées.
—Et le coq?
—On n’en a pas vu trace. ”
Le roi prit sur la table le petit cop sorti de l’oeuf et le présentant à son premier valet de chambre.
“Tu te connais en pierreries, Binet, dit-il. Que penses-tu de celles-ci ? ”
Binet pr |. coq ; il s’approcha de la fenêtre, i] l’examina longuerent avec une attention profonde, puis se- Couant doucement la tête :
“Sire dit-il. (Cest merveilleux de travail et d’une richesse inouïe, è,
—En vérité? dit le roi. Quelle valeur cela représente-t-il comme pierreries ?
—Bien près d’un million de livres.
—Un million! dit le roi.
— Oui, sire. Il y a là les diamants de la plus belle eau, et ces émeraudes et ces rubis des ailes et de la queue valent des sommes impossibles,
—Tu crois ?
—Que Votre Majesté fasse consulter ses joailliers.
—Qui. Porte ce coq à Boehmer, et dis-lui de me lestimer à sa juste valeur. ”
Binet prit le coq et sortit.
“Un million de livres! répéta le roi. Est-ce possible ?
—Je le crois! dit d’Argenson.
—Mais qui peut être assez riche et faire pareille folie de mettre dans un oeuf un bijou de cette valeur et de me l’envoyer par un @q dressé comme s'il eût reçu une éducation complète.
— 11 n’y a qu’un homme en France capable de faire telle chose et de se cacher pour ne pas s’en laisser croire l’auteur.
—Quelle homme ?
—Celui dont je parlais tout à l'heure à Votre Majesté.
—Qui donc? Je ne me souviens plus...
—Le comte de Saint-Germain.
—Ah! celui qui vient de... D'où vient-il ?
—De faire le tour du monde.
—AÀ pied? dit le roi en riant.
—À pied, à cheval, en voiture, en bateau, en vaisseau.
—Et qui lui servait de guide ?
—Un homme qui connaît parfaitement son chemin partout où l’on peut poser le pied sur le globe.
—Et cet homme, c’est ?...
—Le Juif errant!
—Votre comte de Saint-Germain connaît le Juif errant?
—Oui, sire. Ils ont voyagé ensemble. Ils ont été de Vienne à Pékin en se promenant et en causant.
——Et combien ont-ils mis de temps à faire cette promenade ?
—{Cinquante-deux ans.
—Peste! S'il a mis cinquante-deux ans pour aller
de Vienne à Pékin, combien a-t-il Mis d’années pour faire le tour de la terre ?
—Deyx cents ans, je crois.
—Pas plus ?
—Non sire.
— Alors il s’est pressé ! Quel âge a-t-il votre voyageur ?
—Sept ou huit cents ans, je crois.
—Très bien. (C’est un bel âge. Et que fait-il ?
—De Por. %
—1] fait de Por?
——Oui sire. ”
Le roi partit tout d’un Coup d’un joyeux éclat de rire, < Merci, d’Argenson! dit-il. Grand merci! Vous ramenez la gaieté sur mes lèvres. Vive Dieu! Toute cétte abominable histoire m'avait lugubrement attristé, et voilà que vous la terminez de la façon la plus char- Mmante et la plus inattendue! Je ne regrette qu’une chose, c’est que M. de Mirepoix soit parti. S'il vous efit écouté, cela l’eût peut-être déridé.
—Je suis bien heureux, sire, que cette histoire vous plaise, mais je serais encore plus heureux si Votre Majesté m’accordait la faveur de lui présenter son héros dans les petits appartements.
—Le héros de Phistoire, le comte de Saint-Germain : le monsieur âgé de sept ou huit cents ans ?
—<Qui, sire,
—#$i vous me le présentez, me fera-t-il de l'or?
—1l sy est engagé!
—Mais ce n’est point à moi qu’il faut le présenter : dans ce cas, c’est À mon contrôleur-général des finances, Mettez-les en rapport, mon cher d’Argenson, vous me rendrez service. Quand Orrÿ aura de l'or plein see caisses, il me permettra de faire mes volontés sans m’adresser des remontrances auprès desquelles celles de mon Parlement ne seraient que des compliments flatteurs.
—$Sire, je présenterai Saint-Germain à Orry, si vous le désirez; mais permettez-moi d’abord de vous le présenter.
— Qui.
— Alors, j'y consens.”
Le roi s'était levé.
“ Le ciel est pur et le soleil splendide, dit-il. Adiou les affaires ! ”
Le ministre et le lieutenant de police s’inclinèrent profondément et sortirent.
Le valet de chambre entra aussitôt.
“ Binet, dit le roi, quand il me viendrait aujourd’hui tous les ministres de France et de Navarre, je te défends de les laisser pénétrer jusqu’à moi. Je ne suis pas en pays politique ici, je suis en pays de plaisirs. Ouvre cette fenêtre, Binet, que l’air se renouvelle ! ”
Binet ouvrit la fenêtre à deux battants. Louis XV s’approcha, et il laissa errer amoureusement son regard sur le riant paysage qui s’étalait sous ses pieds. En face du château, il y avait une grande allée large, que le feuillage touffu des tilleuls ombrageait l'été, mais qui, à cette époque (en février), recevait -en plein les rayons du soleil, alors dans sa force naissante.
Louis XV respirait l’air pur d’un printemps anticipé, ct il demeurait immobile, les deux coudes appuyés sur le balcon de pierre.
Tout à coup une ombre apparut dans la grande avenue, puis une armazone surgit, sortant d’une allée voisine.
Cette amazone, montant avec grâce un cheval charmani, et qui semblait voler et non toucher la terre, était enveloppée dans un nuage de gaze. Son costume idéal avait quelque chose de mythologique.
Elle avait un petit carquois sur l’épaule, un arc à la main gauche, et nn croissant de diamant sur la tête.
Son cheval était recouvert d’une Pêau Ge panthère,
Ainsi, l’amazone avait tout l’eir de la Diane chasseresse. Plus rapide qu’une plume emportée par le vent, elle franchit l’avenue au galop, et, tournant brusquement à &auche, elle courut droit vers la fenêtre. Cette fenêtre n'était séparée du sol que par la hauteur du perron.
Le roi laissa échapper un cri d’admiration. L’ama- Z0n€ passait devant lui. Elle dégagea lestement une flèche du carquois, elle banda son arc et décocha son trait...
La flèche mignonne, Charmante, inoffensive, vint frapper en plein le coeur du roi...
L’amazone avait disparu...
Louis XV demeura immobile et comme si la flèche leût tué roide.
“ Encore elle! dit-il enfin quand ses regards eurent vu s’effacer jusqu’au tourbillon de poussière soulevé par le galop rapide du cheval. Encore elle!.. .”
La flèche gisait sur le balcon. Le roi la ramassa, Pexamine. C'était une merveille que cette flèche. La tige était de corail, les plumes blanches étaient rete. pues avec des clous d’émeraude, et l’extrémité de cette
se terminait par un coeur de dismant. C'était ce Coeur qui avait frappé celui du roi.
Louis XV se retourna, tenant sa flèche à ls main. 11 vit Binet qui tenait Je cod.
“ Parbleu! dit-il, c’est la journée aux surprises. Eh bien ! que dit le joaillier ?
—Boehmer offre comptant neuf cent mille livres du coq, sire.
—Eh bien, dit Louis XV en souriant, si Poulailler possède une collection de sujets pareils, ce n’est point un maître coq trop à plaindre. ”
Le roi n’achevait Pas qu’un formidable korikoko re. tentissait au dehors.
“Ah! fit le roi. Cette fois, c'est trop fort! Je saurai ce qu’il en est. ”
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