‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 21 sur 44 · GILBERT ET ROLAND · texte numérisé non relu

GILBERT ET ROLAND

C'était rue St-Honoré, à quelques pas de la boutique de Dagé, le coiffeur du roi, que s’ouvrait celle de M. Roupart, le bonnetier-culottier-maillotier le mari de la dame Ursule, l’amie de Mme Jérémie et de Mme Joncières.

L’après-raidi de ce jour où le roi avait passé à Choisy une matinée si agitée, il y avait rassemblement de causeurs et de causeuses devant la porte de Roupart.

Ursule était sur la marche supérieure, au milieu de Ia porte, les deux mains dans les pochettes de son tablier ct dominant l’assemblée, en maîtresse de maison qui sait se faire respecter. Derrière elle, à gauche, se tenait Mme Jérémie, debout, glissant sa face anguleuse entre Ursule et le chambranle.

Devant Ursule, sur la marche inférieure, à sa droite et appuyé contre la muraille, était Roupart, plus gras, plus rond, plus joufflu, plus vermeil que de coutume, écoutant et parlant en homme qui connaît sa valeur.

Voisins et voisines étaient là, causant, parlant, gesticulant, et leur nombre allait en croissant de minute en minute. Les interrogations et les réponses se croisaient, s’enchevêtraient avec une ardeur et un lambourinage de paroles (ai on vent bien que je me serve de cette exXpréssion), qui devait finir par tourner en confusion,

—"C’est donc vrai? disait Mme J oncières, qui verait d'arriver.

—Très vrai! lui répondit-on.

—1l est pris?

—Qui.

—Mais comment a-t-on fait ?

—On l'a arrêté!

—Non, dit une voix ; il s’est livré lui-même.

—Allons donc! oisin Nicolas! vous dites tou, ».: s des bêtises! On l'a livré!

—Lai ?

® —Les bandits, ses amis, ses associés, ses collègues ! dit Roupart.

—Mais où est-il ? demanda Mme Joncières.

—À la Bastille! dit Roupart.

)Au For-lEvêque! dit Mme Jérémie.

—Ni à la Bastille ni au For-lEvêque, dit Ursule. J] est à l’hôtel de la police, gardé par toute la maréchuussée.

—Enfin Poulailler est pris ! dit Roupart.

—1l est pris! répéta Mme Jérémie.

—1l est pris! il st pris! dit en choeur la foule des assistants,

Et l’on va pouvoir sortir le soir, aller se promener sans avoir peur, crainte ni effroi ! ” dit le gros bonnetier.

Sa femme le foudroya du regard.

< Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne pas me manquer de respect ! £

—Mais, madame Roupart, -balbutia le bonnetier.

—Ah! vous ne voyez dans larrestation de ce Porlailler qu’un moyen d’aller vous amuser.

"Mol... je.

— Vous parlez d’aller vous promener le soir...

—Ma chère amie...

— Pourquoi pas d’aller courir le guilledou pendant que vous y êtes.

—Moi! courir le guilledou !

—Vous l’avouez C’est honteux, monsieur !

—Ma bonne amie...

—Je vous défends de m'appeler ainsi!...

—Saperlotte! je...

—Ah! vous jurez maintenant. Taisez-vous! je vous Pordonne ! je ne veux plus vous entendre! M. Roupart !”

La parole expira sur les lèvres du bon bourgeois, mais si elle expirait sur les siennes, elle voltigeait sur celles des autres.

- “Com'aent, disait-on à Mme Joncières, vous ne saviez pas que Poulailler était pris. |

—Mais non, répondait Mme Joncières, je n’en savais rien.

—Mais c’est la conversation de Paris!

—J’arrive de Melun où j'étais allée pour affaires.

—Et l'on ne savait rien à Melun.

—Absolament rien !

—{Ce n’est ni étonnant, ni surprenant, ni extraordinaire, dit Roupart, Melun est si loin de Paris, cette grande capitale du monde civilisé, comme le dit si bien æ gentil M. Bernard, qui fait de si jolis vers. qui me doit quatre paires de bas de soie qu’il me payera Dieu sait quand... Mais c’est un poête et moi j'aime les poêtes.

—Parce que vous êtes un imbécile, dit aigrement Ursule. Quand on est dans les affaires on aime les gens qui vous achètent des bas et qui les payent, qu’ils soient poêtes ou pas poêtes...

—Comme tu voudras, l’exigeras, et l’entendras, ma bonne amie.

—Taisez-vous !

—Qui, ma bonne chère et excellente amie, je me tais!

Et M. Roupart se pinça les lèvres à faire croire qu’il u’en avait plus.

“Ainsi Poulailler est pris! reprit Mme Joncières.

—Oui, ma belle! dit Ursule, pris, arrêté hier soir par la maréchaussée et conduit chez le lieutenant de police,

—Poulailler est prie! répéta-t-on.

—Korikoko!” cris une voix aiguë.

Il y eut un mouvement de terreur dans la foule des causeurs et des causeuses ; un silence, puis un éclat de rire qui troubla ce silence et amena la rougeur sur tous les fronts.

C’était un enfant de douze ans, un /amin de Paris qui venait, avec l’à-propos de ses semblables, d’imiter le chant du coq et qui passait en riant et en courant pour éviter la correction que méritait sa plaisanterie.

“ Polisson ! murmura Roupart.

—Et Dagé n’est pas revenu ? demanda Mme Joncières.

—Pas encore, répondit Ursule. Ah! s’il était ici, il nous donnerait des nouvelles.

—Ah! voici son futur gendre, dit Mme Jérémie.

—Tiens, oui {voici M. Gilbert.

—{£’est un drôle de corps que ce Gilbert, dit Ursule.

—Pourquoi? demanda-t-on.

—11 a l'air d’un ours. Jamais il ne parle à personne ! dit Mme Jérémie.

—<C’est à peine s’il vous salue! ajouta Ursule d’un air pincé.

—Oh! dit Roupart, la dernière fois que je l'ai vu, rencontré et abordé, il a été d’une amabilité, d’une gentillesse, d’une... |

—C’est évident ! interrompit Ursule, vous vous pendriez, vous, plutôt que d’être de l'avis des autres!

—Mais, ma bonne amie... :

—Tenez! c’est honteux! Taisez-vous ! ”

Roupart obéit...

Mme Jérémie ne s’était pas trompée, c’était bien Gilbert qui, dans son simple costume d’armurier, mar-

chait d’un pas rapide, longeant le côté droit de la rue ct se dirigeant vers la boutique de Dagé.

En passant devant le rassemblement des causeurs et des causeuses, Gilbert salua légèrement sans s'arrêter, ni s’approcher.

Arrivé devant la porte de la boutique du coiffeur, il tourna le bouton de la porte et il entra.

Il était près de cinq heures du soir, et il faisait aombre dans les boutiques devant lesquelles surplombaient les auvents. Une jeune fille était assise dans le comptoir de Dagé, à la place qu’occupait d’ordinaire Sabine.

Cette jeune fille, gracieusement parée, jolie, mignonne, ravissante d'harmonie de lignes et de coquetterie modeste, c’était la blonde N icette, la soeur de Gilbert l’armurier.

Près d’elle était assis, très près, un jeune homme à la physionomie aimable et franche, un beau garçon de vingt-cinq ans. (C'était Roland, le fils de Dagé.

Nicette cousait, ou du moins pour être juste, elle tenait dans la main gauche une pièce de broderies, et dans la droite une aiguille enfilée, mais l'aiguille, Join d'être sur la broderie, avait la pointe abaissée sur le comptoir, qu’elle picotait lentement et irrégulièrement.

Roland, penché de côté, et du côté de Nicette bien entendu, parlait à voix basse avec une verve et une animation extrême.

En voyant entrer brusquement Gilbert, Nicette étouffa un cri et Roland se recula. Gilbert referma la porte et sourit doucement en les regardant tous deux :

“Ça, dit-il, c’est ainsi que vous vous occupez de la grande nouvelle ?

—Quelle nouvelle, mon frère? dit Nicette.

—L'arrestation de Poulailler! ;

— Ah! si, je le savais.

—Et cela ne te préoccupe pas 7°

Nicette secoua la tête :

“Je ne veux pas y penser! dit-elle.

— Pourquoi ?”

Nicette avait quitté le Comptoir et elle était venue s’appuyer contre la poitrine de son frère et lui tendre son front.

“ Parce que Sabine n’est pas encore bien guérie. ”

Gilbert fit un geste d’impatience.

“Tu veux donc eroire que c’est Poulailler qui a frappé Sabine? dit-il.

ui.

—Puisque je crois le contraire, moi.

Ce n’est pas ma faute, Gilbert, c’est plus fort que moi. Vous me dites que Poulailler n’est pour rien dans le crime, et je sens quelque chose en moi qui me dit que si!

— Allons, enfant! reprit Gilbert en changeant de ton, pe parlons plns de cela. ”

Il serra la main que lui tendait Roland avec une ex- Pression d’affection fraternelle.

Tenant Nicette dans son bras droit, la main de Roland dans sa main gauche, il les éloigna doucement de Jui, et les plaçant à côté l’un de l’autre, il promena sur eux un regard scrutateur.

Ils étaient seuls tous trois dans la boutique, et il n’y avait personne dans le salon du fond.

“ Vous étiez bien près Pan de l'autre quand je suis entré, dit-il avec un accent légèrement sévère.

—Oh! mon frère, dit Nicette en rougissant.

—Gilbert! dit Roland.

—Ne vous fâchez ni Pun ni l’autre, reprit Gilbert du ton le plus doux et le plus affectueux, écoutez-moi, mes chers amis, et répondez-moi comme je vais vous parler, avec toute la franchise de votre coeur ! ”

Pour toute réponse, Roland étreignit énergiquement, en honnête homme, la main de ’armurier; Nicette 86.

tait blottie dans le bras droit de Gilbert, les deux mains croisées sur son épaule,

“Oh! dit-elle, que tu es genül quand tu parles ainsi, et que tu as la voix douce. C’est bon de t'entendre, mon frère | ”

Elle était touchante dans sa simplicité cette petite scène qui se passait au fond d’une boutique déserte dans cetie rue si animée. On sentait que les trois personnages qui étaient là en présence avaient l’un pour l’autre une affection réelle.

“ Roland, dit Gilbert, après un moment de silence, aimes-tu toujours Nicette ?

—$i j'aime Nicette! s’écria Roland d’une voix émue, si j'aime Nicette? Mais je l'adore, Gilbert, mais je donnerais pour clle ma vie, mon sang, tout !... Que Nicette dèvienne vite ma femme, rapproche l’époque de notre union, et je te devrai tout mon bonheur ! ”

Puis, lâchant la main de Gilbert, se reculant brusquement et posant la main sur son coeur:

“ Nicette sera heureuse, je te le jure! dit-il.

—Je le crois!” répondit Gilbert.

Et se tournant vers Nicette :

“ Aimes-tu Roland ? ” demanda-t-il. :

Nicette cacha son visage dans sa main en s'appuyant sur la poitrine de son frère : =

“Oh! oui,” murmura-t-elle. |

Gilbert leva les yeux vers le cel comme pour remercier Dieu.

“Eh bien! mes amis sreprit-il, aimez-vous saintement, en gens de coeur et d'honneur, et bientôt l: bon Dieu bénira votre union.

—Mais quand? demandèrent à la fois Roland et Nicette. |

—Bientôt.

—Pourquoi ne pas fixer l'époque, maintenant que la guérison de Sabine est assurée ? dit Nicette.

—Parce qu’il faut attendre.

—Pourquoi, mon frère?

—Au nom de ta mère, Nicette, ne m’interroge pas! Cette volonté n’est pas la mienne, c’est la sienne. Tu te marieras le lendemain du jour où je t’aurai conduit t’agenouiller sur sa tombe!

—Oh! dit Nicette, que j'attends avec impatience cette pieuse consolation! Ma pauvre mère !

—Mes amis, reprit Gilbert en changeant de ton, ayez confiance en moi comme j'ai confiance en vous. Je n'ai qu’un désir, désir aussi vif que le vôtre, c’est de voir arriver promptement l'instant de nos unions. Et maintenant, Nicette, ma jolie petite soeur, reprends la place dans le comptoir, et toi, Roland, conduis-moi près de Sabine. ” |

Nicette se souleva sur la pointe de ses petits pieds, elle embrassa son frère et elle alla reprendre sa place dans le comptoir. Roland et Gilbert ge dirigèrent vers le fond; ils gravirent ensemble l'escalier conduisant au premier étage.

Arrivé sur le palier et au moment où Roland allait poser sa main sur le bouton de la porte de la chambre de Sabine, Gilbert le retint : :

“ Roland, dit-il à voix basse, depuis un mois bientôt Nicette passe dans cette maison, près de Sabine, ses journées et ses nuits. Tu es souvent chez ton père; Nicette t'aime et vous savez que vous serez unis. J ure-moi, d’homme à homme, que <® puis avoir confiance en toi !”

Roland leva la main droite sans hésiter :

“Devant Dieu qui m’entend, dit-il d’une voix ferme, devant toi qui m’écoutes, je te jure sur mon honneur, sur mon salut éternel, que jusqu’au jour où Nicette sera ma femme devant le Seigneur, elle sera pour moi une soeur comme Sabine est ma soeur!

—Je te fais le même serment pour Sabine! dit Gilbert avec un accent de noblesse extrême. Et mainte-

nant, Roland, retourne auprès de Nicette, et je vais, moi, près de Sabine! ” |

Les deux hommes s’étreignirent énergiquement les mains, puis Roland descendit l'escalier.

Gilbert demeura seul sur le palier: sa physionomie expressive était rayonnante.

“Oh! se dit-il à lui-même, comme je suis heureux ici!... je me sens vivre! ”

Puis, changeant subitement de ton et d’expressicu .

“ Cependant, dit-il, il faut que je sache qui a frappé Sabine, il faut que je la venge! Mon bonheur complet et ma tranquillité inaltérable ne viendront qu’après! ”

Il posa la main sur le bouton de la porte et il le tourna doucement.

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