LE VOEU
Sabine était étendue sur son lit blanc entouré de rideaux de mousseline, Le bras droit replié gracieusement sous la tête, le bras gauche mollement étendu, le
Depuis quinze jours Sabine était hors de danger, La science du docteur Quesnay et la botine et riche cons-
ment contre la maladie, Mais depuis huit jours les Progrès en mieux étaient notables,
En pleine voie d’une Suérison rapide, Sabine scntait renaître ses forces et, aux traces effacées de la sonffrance et de la maladie, succédait la splendeur de sa merveilleuse beauté. Ses traits n’étaient plus douloureusement tirés, ses joues moins pâles prenaient des teintes ro’ées. On sentait le sang circuler dans les veines et la
Gilbert entra dans la chambre.
Il s’avança doucement, sans bruit. Sabine sommeil
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lait toujours avec le même caline et la même .égularité de respiration. Gilbert s'arrêta devant le lit et il la contempla.
La jeune fille avait le visage souriant : les pensées qui se reflétaient sur sa physionomie expressive étaient douces et aimables. Gilbert étouffa un soupir. Sabine entr'ouvrit les yeux.
Son premier regard rencontra celui de Gilbert: une flamme jaillit de ces prunelles qui heurtaient leurs rayons. Tous deux ressentaient à la fois une commotion violente: Sabine rougit, Gilbert tomba à genoux devant le lit. Ses deux mains avaient renconré celles de Sabine.
“ M’aimez-vous ? ” murmura-t-il.
Sabine se pencha doucement vers lui :
“Gilbert, répondit-elle, je vous aime de toute mon âme et de tout mon coeur, je vous aime saintement comme une honnête fille doit aimer un honnête homme quand elle est certaine que cet homme «era son époux devant Dieu.
—Et moi, Sabine, croyez-vous que je vous aime?
—Qui, Gilbert, je le crois! ”
Il y eut un moment d’éloquent silence.
“Gilbert, reprit Sabine, si j'étais morte, qu’eussiezvous fait ?
—Je vous eusse ve.gée d’abord, répondit Gilbert, puis j> me serais tué sur votre tombe. Z
—Vous vous seriez tué?
+ —$Sans hésiter et avec joie, car la vie sans vous, Sabine, serait la douleur sans l'espérance et la consolation.
—Relevez-vous, dit Sabine, et asseyez-vous là. Causons ! ”
Gilbert obéit : il prit un siège et le ple près du lit, I! s'installa en tenant dans les siennes la main de Sabine.
“Que fait ma belle petite Nicette ? demanda Sabine.
—Elle est en bas avec Roland.
—Eux aussi se disent qu’ils s’aiment ?
—QOui!
—Et... quand ge marieront-ils ?
—Le jour même où nous nous marierons.
—Quand je serai guérie alors.
—Quand vous serez guérie, Sabine, dit Gilbert d’une voix grave, et quand vous aurez été vengée.
—Comment ?
—J’ai fait voeu de ne devenir votre époux qu'après l'instant où j'aurai découvert votre lâche assassin et où je l’aurai écrasé sous le talon de ma botte ! ”
En disant cela, Giïbert était réellement magnifique.
cela, que serais-je donc à vos yeux ? ”
Sabine réfléchit durant quelques instants, puis se- Couant doucement la tête avec une expression de résolation et de tristesse dans le :
me vengiez, il faut surtout que vous sachiez pourqudi j'ai failli être victime du plus lâche des at:cntats. Qui donc a osé m’attirer ainsi dans un piège ? Qui donc a pu jouer, près d’une pauvre: fille, ce rôle odieux ? ”
“Oh! dit-elle, quand je pense à cela j'ai une soif ardente de savoir, un besoin irrésistible de connaître. —Vous saurez, Sabine, vous connaîtrez, dit Gilbert.
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tière est liée par les sentiments que nous éprouvons, par les serments que nous avons échangés. Vous n’êtes ni mon frère, ni mon père, vous êtes mon mari, car je vous regarde comme tel, Gilbert, et vous n’avez pas à vivre pour d’autre qüûe pour moi. Entre nous, il ne doit y avoir ni secret, ni arrière-pensée, rien enfin, absolument rien! Tout doit être clair, net, vrai, précis, unique, car nous nous aimons et ce sentiment de l’amour <’est deux âmes qui se fondent en une seule âme, deux coeurs qui s'unissent en un seul coeur. Voilà comment je le comprends, Gilbert !
—Vous comprenez l’amour, Sabine, comme un ange comprend la vie éternelle.
—Ou nous vivrons ensemble, Gilbert, ou nous mourrcns ensemble, n -ce pas?
—Qui, Sabine! SE
—Eh bien, pour que la vie soit possible et heureuse, il faut que jamais un doute ne se glisse dans l‘âme, il faut que pas un seul côté de l’existence ne demeure dans l’ombre.
—Vous avez raison, Sabine.’
—Nous devons donc, Gilbert, éclairer le côté ténébreux de l’aventure dont j'ai failli être victime, et vous disiez juste quand vous me répondiez: “ Avant de devenir votre époux, il faut que je vous venge ! ”
—ÂAgissons alors, Sabine, afin de rapprocher de nous le plus rapidement possible cet instant que j'appelle de tous mes voeux. Aujourd’hui que la force vous revient, je puis, sans crainte d'augmenter votre mal. réveiller vos souvenirs. Ecoutez-moi, Sabine, et puisque votre volonté est la mienne, laissez-moi vous diriger dans la voie qu’il faut que nous suivions.
—Dites, Gilbert, et ne eraignez pas de me dévoiler votre pensée entière.
—Tandis que vous étiez étendue sur ce lit de douleurs, reprit Gilbert, j’ai épuisé dans ma tête toutes les
combinaisons pour arriver à la vérité, et malheureuse. ment aucun moyen ne m’a Paru sûr, mais les rensei. £nements me manquaient alors, renseignements que Vous seule pouvez me donner, |
- Hélas! j'ai dit tout ce que j'avais à dire!
—Non! Vous avez encore bien des choses à m’ap-
Chaque page de ce Cahier, divisée en deux, avait une Partie manuscrite et l’autre blanche.
“Ce soir du 30 janvier où s’est accompli le fatal événement, dit Gilbert, un honme vous a apporté une lettre de moi, vous disant que Roland était blessé.
—Qui.
— Vous avez reconnu mon écriture ?
ui.
—Et ma signature? -
—J’ai cru aussi la reconnaître. (C’était admirable. ment imité.
—Et cette lettre, qu'est-elle devenue ?
—Je ne sais, Je Pavais mise dans la pochette de ma jupe. Y est-elle encore ?
-—Non. On ne l'y a pas trouvée. Mais vous l'avez emportée avec vous ?
—Qui, j'en suis certaine,
—Alors elle à été enlevée. Maintenant l’homme qui Vous a apporté cette lettre, le reconnaîtriez-vous ?
—Je le crois. =;
—$es traits, son costume sont-ils encore dans votre mémoire ?
—Qui. C'était un homme de haute taille Aux épau-
—Ses cheveux, sa barbe, ses sourcils? demanda Gil- Mrs qui, tandis que Sabine parlait, traçait des notes rapides.
—Cheveux longs, touffus, noirs, pas de barbe et des gros sourcils épais. L'aspect rude, sombre, brutal.
—Aucun signe particulier ?
—Aucun... je le crois... répondit Sabin een hésitant dans ses souvenirs.
—Cherchez bien! | Ê
—Ah! à le main gauche une grande cicâtrice très profonde,
—{Comment l’avez-vous remarquée ?
—Quand nous avons arrêté le fiacre, il m’a off :ert la main pour y monter, J'étais très agitée et tremblante. Je plaçai ma main dans la sienne et je sentis cette cicatrice... Ce souvenir s'était endormi dans ma mémoire, mais il vient de s'y réveiller subitement.
— Alors la cicatrice est dans l’intérieur de la main gauche ? :
—QOui.
—Et le fiacre? avez-vous quelque indice? quelque souvenir ?
—Aucunr.
— Vous ne vous rappelez ni la couleur de la voiture, nie le numéro qu’elle portait, ni la robe des chevaux...
—Les chevaux ! dit Sabine. I] y en avait un blanc...
—Et lautre ?
—11 était brun on noir... de nuance foncée. . c’est tout ce que je puis dire.
—Et le cocher ?
—0Oh! je ne l'ai pas regardé.
—Mais quand vous avez été emportée si vite, vous avez abaissé la glace de devant, vous avez vu le cocher?
—Non! 11 était enveloppé dans son grand manteau je n’ai rien vu.
= = mrtg
—Et si, par hasard, vous remontiez dans cette même voiture, croyez-vous que vous la reconnaîtriez ?
—Peut-être...
—Et entre l'instant où la voiture s’est arrêtée et celui où on vous a jeté un bandeau sur les yeux, qu’avez-vous vu?
— Rien... J'étais affolée, éblouie... Ce que je vois, c’est cette grande salle toute illuminée avec ces sei-
Merais. Il y avait à table sept hommes <t quatre dames...
—C’est cela, s’écria Sabine. Comment savez-vous ?
—J’ai su tout ce qui concernait l'affaire du souper par la femme qui était dans le petit salon alors que vous êtes revenue à vous.
— Vous nvez vu cette femme ?
—Qui, j'ai fini par découvrir cette créature et je l’ai contrainte à parier.
—Mais slors elle doit tout savoir!
—Elie ne sait que ce que Vous savez vous-même, Ce ne sont pas -eux chez qui elle vous avait menée qui Yous avaient fait enlever, J’en ai la certitude. Onvous avait conduite à, mais on ne vous y attendait pas.
—Et qui m'y avait conduite ?
—Voilà ce que je n’a Pu savoir, et qu'aucun de ceux de lhôtel de la rue St-Claude, maîtres, invités, valets, ne sait non plus.
—Mais où s'arrête ce que vous savez ?
—À Vinstant où vous vous êtes élancée par la fenétre.
—Aù !
—Et vous, Sabine, vous souvenez-Vous maintenant ? Votre mémoire est-elle revenue ?
—Non, Gilbert. Depuis le moment où je me suis élancée par la fenêtre, je ne me souviens de rien. J’ai Sans doute subi l'atteinte d’un accès de folie...
—Rien, mais absolument rien ?
—Le froid du fer, dit Sabine en pâlissant. Je lai senti et je crois le sentir encore.
—Mais la main qui vous a frappée ?
—Je ne l’ai pas vue.
C’est d’une fatalité étrange!”
Puis après un silence :
“Sabine, reprit Gilbert, le soir où, quelques heures après l'événement, je vous vis là, sanglante et pâle, sans parole et sans regard, je crus que vous alliez mourir. Mes yeux errant dans la chambre s’arrêtèrent sur vos vêtements ensanglantés qui gisaient là, près de la cheminée, à côté de cette petite armoire qui était ouverte. Obéissant à l'instinct plutôt qu’au raisonnement; car jc ne raisonnais pas alors; je saisis ces vêtements, je les plaçai dans l’armoire que je refermai et dont je pris la clef. Cette clef ne m’a pas quitté: la voici. Depuis ce jour l'armoire n’a pas été ouverte. Voulez-vous que je l’ouvre, Sabine? Voulez-vous que nous examinions ensemble les vêtements que vous portiez cette nuit-là ?
—Ïls sont ici? demanda Sabine en désignant l’armoire.
—QOui.
—Je le veux bien, Gilbert. Examinons-les. . -
—La vue des taches de sang ne Vous causera pas une émotion trop forte ?
—Je me maintiendrai.
—Cependant, Sabine... peut-être faut-il attendre.
—Non!... non! Ouvrez cette armoire et prenez ces vêtements. Je serai forte, Gilbert. Je le sens ! ”
Gilbert se dirigea vers l’armoire.