‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 23 sur 44 · LE REGARD · texte numérisé non relu

LE REGARD

Le meuble ouvert, Gilbert retira, l’un après l’autre, les vêtements que Sabine portait la. nuit du crime.

. Donnez-les-moi, dit la jeune fille, je veux les exaliner moi-même, ”

L'énergie morale dont elle faisait preuve semblait Jai redonner des forces physiques. Se dressant sur son -& séant, elle s’appuya sur les oreillers.

“ Voici la robe, ” dit Gilbert.

Sabine prit le vêtement: la jupe était intacte, le corsage était déchiré et: maculé de sang. Gilbert exa-' mina avec le plus g'and soin chaque partie de la robe: il retourna les pochettes, il souleva tous les plis, toutes les garnitures.

“Il n’y a rien qui puisse nous servir d'indice, ” dit-il. Toutes les autres Parties des vêtements furent étu-

bas de soie à coins.

“Ah! dit Gilbert, un des bas à été déchiré. Avez- Vous une égratignure à une jambe ?

e ne sais.

—Mais il ‘y a une autre déchirure là, sur le coudepied. —<'esi vrai.

LS Qs: RE

—L'autre bas est intact. Sabine! avez-vous donc été blessée à la jambe ?

—Je ne sais. ”

Faisant glisser son pied droit sous le drap et la couverture, Sabine le dégagea doucement du lit.

“ Ah! dit vivement Gilbert, vous avez été blessée. Voici une cicatrice sur le coude-pied, qui correspond avec la déchirure du bas : une autre ici, à la jambe, plus profonde. ”

Gilbert avait pris vivement les souliers sur la chaise.

“ Le soulier droit a été coupé, dit-il, là, près du bout. par un objet tranchant. La semelle aussi a été fendue... Vous avez donc marché sur quelque chose qui vous a blessée, je le répète ?

—Je ne me souviens pas. ”

Gilbert tournait et retournait la chaussure, l’examinant avec une attention plus vive.

“Est-ce en sautant par la fenêtre du pavillon de la rue St-Claude que vous vous êtes blessée ? dit-il. Cela est peu probable, car la déchirure du bas n’est pas faite de bas en haut ; et en tombant ainsi, vous ne vous seriez pas meurtri le coude-pied.

—C’est vrai,

— Laissez-moi emporter ce soulier. . Peut-être en aurai-je besoin.

—Oh! dit Sabine avec un douloureux soupir, comment donc expliquer ce fatal événement !

—Dans votre existence passée, il n’y a rien qui puisse vous. mettre sur les traces ?

—Je ne crois pas, Gilbert.

—Avez-vous été haïce, détestée par quelqu'un?

—0h! non!

—Avez-vous été aimée?

—Par mon père, jar mon frère, par Nicette et par vous, oui !

—Mais par d’autres ?

—Je ne l’ai jamais cru.

—Jeune, jolie, charmante comme vous l’êtes, vous avez dû inspirer des passions ?

—Que supposez-vous donc, Gilbert ?

—Que quelque galant repoussé, quelque misérable Sans Coeur, pour se venger de vos dédains, aura voulu vous perdre en vous envoyant rue St-Claude... Cherchez bien, Sabine!

—Je cherche, Gilbert, et je ne trouve pas: je ne puis trouver. J'ai toujours accueilli gi froidement Jes tendres paroles que quelques voix ont murmurées à mes oreilles ; j'ai accordé gi peu d’attention à ceux qui voulaient me séduire en me parlant amour, que je n’ai aucun souvenir précis.

— Vous n'avez jamais senti un regard de menace peser sur vous? ”

Sabine tressaillit comme obéissant à une secousse électrique.

“Si! dit-elle. Cela m'est arrivé deux fois.

—Où? Comment ?

—L’était d’abord à la Comédie-Italienne : j'étais avec mon père.

—1 ya longtemps ?

1 y s un an... au carnaval. :

—Etait-ce après ou avant le jour où je vous avais vue pour la première fois?

——Après, dit Sabine en rougissant un peu, car j'avais dans mes mains, à la Comédie, un bouquet de violettes que vous m’aviez offert la veille, . .

—Alors, que se passa-t-i] ?

—Nous étions assis avec mon pèrr, et nous nous amusions beaucoup, quand, en tournant la tête pour éxaminer Jes spectateurs, j’apercus au parterre, en face de nous, un homme tournant je dos à la scène. et ayant les regards rivés enr moi, Tout d'abord, je n’y attachai Pas grande attention, mais l’homme continua à demeu-

rer dans la même situation, les yeux fixés sur moi. Cette persistance me gênait et me fatiguait.

—Æomment était cet homme ?

—Grand de taille, de forte stature, vêtu en gentilhomme, la physionomie sombre.

—Le reconnaîtriez-vous si vous le voyiez ?

—Oh oui!

—Et l’avez-vous revu depuis ?

—Une fois, une seule.

—Où cela ?

—Dans le jardin des Tuileries.

——1l y a longtemps?

— Quelques jours avant cette affreuse nuit.

—Mais vous ne m’avez rien dit, Sabine; vous ne m'avez pas parlé de cet homme.

—Que pouvais-je dire, Nous nous sommes rencontrés aux Tuileries: il m’a regardée très fixement encore, puis il s’en est allé sans m’adresser une parole.

—Et c’est quelques jours après cette rencontre que le fatal événement a eu lieu ?

—Deux ou trois jours après.

—Vous ne savez pas quel est cet homme ?

—Non.

—Ïl était seul ?

—Oui,

—Vous n’avez jamais reçu de lettres que vous n’ayez communiquées à votre père ?

—Plusieurs fois on m’a écrit, mais je n’ai jamais décacheté de lettres que cellés de Roland ou les vôtres.

—Et celles-là, qui les décachetait ?

—Mon père: il riait souvent en les lisant, et puis il les jetait au feu.

—Enfin, rien dans votre vie, à l’exception des regards de cet honfme, ne vous a Paru étrange, bizarre, menaçant?

—Rien. J'ai toujours vécu calme et heureuse.

—{’est étrange! dit Gilbert, en réfléchissant: ”

Il se leva.

“Sabine, reprit-il, cette conversation vous fatigue, je le vois à l’altération de vos traits. Il faut que vous

Sabine tendit sa petite main que Gilbert pressa dans la sienne, et sur laquelle il déposa un tendre baiser.

“Ne parlez de rien ni à votre père, m à votre frère, ni à Nicette, dit Gilbert. Que toute cette conversation que nous venons d’avoir reste entre nous.

—Je vous le promets, mon ami. ”

Gilbert se pencha encore pour baiser la main de la jeune f'le, qu’il enveloppa dans un regard empreint d’une tendresse infinie. Puis, après un dernier geste d'adieu, il sortit de la chambre,

En descendant Je petit escalier, il rencontra N icette qui montait, Æ

“ Ah! dit-elle, j'étais inquiète, mon frère. J’allais voir Sabine. Comme il y a longtemps que vous êtes près d’elle!

—Va, mon enfant, répondit Gilbert, mais ne la fais . Pas parler. Elle a besoin de repos. ”

Nicette présenta son front à son frère, puis elle s’élança comme un oiseau qui s’envole.

Gilbert descendit et entra dans la boutique. Phoebus et Blondin, deux des Sarçons coiffeurs, étaient ]à oecupés à poudrer des Perruques. Roland, devant la porte, le front appuyé contre le vitrage, regardait dans la rue. En entendant le bruit des pas de Gilbert, il se retourna.

“Ah ça, dit-il, Poulailler est donc décidément pris ?

—Ïl paraît, répondit Gilbert.

—Nos voisins ne parlent de rien moins quê d'illuminer les maisons pour célébrer cette prise.

—Kofikoko! cris une voix au dehors.

—Ah! dit Roland en riant, voici la Continuation de

la plaisanterie, 1] Y a des gamins qui courent dans . les groupes en imitant le chant du coq.

Que regardent donc tous ces curieux assemblés près de la maison de Roupart ? demanda Gilbert.

—Une affiche qu'un exempt de police vient de placarder tout à l’heure. C’est la promesse d'une récompense de cent louis d’or Pour eelui qui a envoyé au lieutenant de police la lettre qu’il a reçue avant-hier soir.

—Quelle lettre ?

— 11 n'y a pas d'autre explication. Veux-tu venir voir. ”

Et Roland oùvrit l porte de la boutique et descendit dans la rue.

Gilbert l'avait suivi. Tous les seuils des portes étaient garnis de bourgeois et de bourgeoises, Des curieux et des curieuses allaient et venaient dans la rue, s’arrêtant mutuellement, Causant, riant et paraissant

“ Poulailler est pris!” répétait-on de tous côtés. Près de la maison de Roupart, vingt à trente per:on-

—Ce n’est pas vous qui auriez jamais une idée aussi ingénieuse, d'écrire une lettre qui rapporte cent louis d'or! dit Ursule en haussant les épaules.

—Mais... mais... mais... madame, on ne sait pas! Si j’essayais ! J’écris aussi gros que l’on vent. J’ai une écriture fort belle, avouez-le! An besoin je ferais

—Et M. Roland, ” ajouta Mme Joncières en souriant:

Et, se penchant vers Mme Jérémie :

“C'est drôle! dit-elle à voix basse ; il n’embellit pas depuis qu’il doit se marier, ce petit Roland.

—<C'’est comme Gilbert, ma chère, Oh! je n’en voudrais pas, moi!

—Ni moi non plus.

—Korikoko! cria une voix aigué.

—Faites donc taire ces polissons ! cria Roupart,

—Korikoko! répéta la voix, mais à une distance plus grande.

— Roland, dit Gilbert, je te quitte. Sois à l'atelier ce soir à neuf heures, ”

Roland regarda Gilbert avec étonnement,

“Où donc vas-tu ? ” dit-il.

Un troisième korikoko retentit au loin.

“Ce soir à neuf heures ! ” répéta Gilbert, qui partit d’un pas rapide.

Il descendit Ja rue St-Honoré dans la direction du Palais-Royal. Arrivé à la hâuteur de la rue Traversière, il tourna à gauche. Un jeune homme vint à sa rencontre.

lemploi. 11 portait des grosses sous le bras gauche. En voyant Gilbert, il g’était lestement dirigé vers lui, et il l'avait salué:

“Soupe-t-on ce soir ? demanda Gilbert.

” —Oui, cher maître, répondit la ieune homme.

—Et les convives ?

: —Ïls sont à table au cabaret du Roi Salomon, cabinet numéro 7.

—Ïls m’attendent ?

—Depuis une heure. ”

Gilbert fit un geste: le clere s'éloigne dans la &irec tion de St-Roch.

MMM LE jte,

Gilbert s’enfonçca dans le cul-de-sac de la Brasserie. Quand il eut atteint la dernière maison à droite, il entra dans une allée sombre, basse, étroite, donnant sccès dans un vestibule humide, auque! aboutissait un escalier fangeux. 11 wravit les marches de l'escalier,

Cet escalier, ne recevant aucun: lumière du dehors,

était plongé dans une obscurit: : nde, Il montait en colimaçon, offrant pour tent n nt d'u nne corde grasse que retenaient des er: tx " la muraille.

Au second étage, Gilber: é‘n : : vrif : porte et il entra dans une pet: , * ur lim- Passe par une fenêtre : .oulis ,

JT n’y avait personne dan: anbre, Sur une table placée au centre, il ÿ avai. une } ‘re,

Gilbert prit cette lettre, lou ci ia Int. Puis il fit

un geste de satisfaction :

“Bien! dit-il. C’est un pas en avant! ” \

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