‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 30 sur 44 · LE BRACONNIER · texte numérisé non relu

LE BRACONNIER

“Gilbert était parti le 17, dans l'après-midi, reprit le comte dont, depuis quelques instants, la voix paraissait être altérée. Le 18, à deux heures, il revenait, pâle, les yeux rougis, les traits contractés.

“Mon mari est mort! cria Ursule avec un accent effrayant.

—Non! répondit Gilbert

—1l est malade, blessé, en danger ?..,

—Non, ma mère!”

—Non, ma mère!”

Gilbert courbait la tête.

“Mais où est ton père? sécria Ursule.

—Où il est?...

—Qui, où est-il?... je veux le savoir. Parle!

—l est... dans les prisons...

—Dans les prisons !s’écria Ursule qui erut que son fils était devenu fou.

—Oui, ma mère, répondit Gilbert avec un geste de menace, mon père est depuis deux jours dans les prisons de Beauvais. à

—Et pourquoi, mon Dieu ?

—Pour braconnage.

—Oh! Seigneur, que me dis-tu ?”

Et Ursule tomba sur un siège en éclatant en sanglots.

Alors Gilbert lui raconta ce qu’il avait appris. Quand Renaud était arrivé au château de Fosseuse, il avait travaillé au nettoyage des armes de chasse. 1Jl y avait réunion nombreuse au château.

Saint-Claude, le valet de chambre, avait dit à Renaud que les forêts étaient pleines de gibier. Or, Renaud aimait la chasse comme l’aimaient tous ceux qui, à cette époque de privilèges, mais aussi de gibiers, ne pouvaient pas chasser.

“ Veux-tu suivre celle de demain ? lui demanda St- Claude en lui vantant la beauté du pays. Je connais les bois, je te ferai tout voir; et puis nous emporterons chacun un fusil, de sorte que si quelques-uns de nos seigneurs ont besoin d’une autre arme que de Ja leur, nous pourrons les servir. ”

Renaud refusait, mais il finit par consentir. Il pensait que la chasse aurait lieu de grand matin et qu’il pourrait, en galoppant bien fort, revenir le soir même à Paris. Il fut donc convenu qu’il resterait.

Le lendemain matin il assista au départ et il se dirigea vers la forêt cn compagnie de Saint-Claude. A chaque relais, il y avait un déjeuner préparé. Saint- Claude fit manger Renaud qui avait grand faim. Ils mangèrent et ils burent, si fort et si bien, qu’ils étaient très gais en reprenant leur route, dans l’espérance d’assister à l’hallali. Mais un commencement d'ivresse ai. dant, ils s’égarèrent dans les fourrés et bientôt se trouvant séparés l’un de l’autre, ils se perdirent dans la forêt chacun d’un côté différent. Z

-Renaud était seul, son fusil sous le bras et ne connaissant pas le pays. Il entendit la chasse au loin, mais les échos le trompaient sur la direction à prendre, et il continuait à s’égarer. Par un effet bizarre, son ivresse augmentait à mesure qu’il marchait. Bientôt des halfücinations s’emparèrent de son esprit... il brandissait son fusil.

Où allait-il! Où était-il ? Depuis combien de temps

marchait-il? I] n’en savait rien.

Tout à coup un grand bruit se fit entendre, des aboiements furieux éclatèrent, un bruissement de branchages retentit... un cerf débucha.

Renaud, ivre et emporté par l’amour de la chasse tira le cerf tomba... >=

C’était sur un domaine des Condé que Renaud avait tué un cerf couru par un prince de la maison de Condé.

La loi était précise et la férocité du comte de Charolais si connue, bien qu’il fût jeune alors, que Je sort de Renaud ne pouvait être mis en doute : il allait passer devant les juges de Beauvais qui n’avaient qu’à l’envoyer aux galères.

Peindre la douleur et les souffrances d’Ursule serait chose impossible.

Le soir même, le baron de Montjoie vint chez Ursule, et la trouvant seule et éplorée, il s’inquiéta de ce qu’elle avait. Elle lui dit tout.

“ Pouvez-vous le sauver ? demanda-t-elle à demi folle.

—Oui, répondit Montjoie. 11 sera condamné, mais le roi lui donnera sa grâce.

—Mais il ne faut pas qu’il soit jugé! s’écria Ursule.

—Cela est plus difficile.

—Mais cela se peut-il?

—Qui.

—Et que faut-il faire pour cela ?

—M'aimer! ”

Ursule leva les mains vers le ciel. La réponse du baron l’avait frappée d’indignation. Un mo ent elle avait cru à la générosité de ce gentilhomme, et lui ne rougissait pas de proposer le plus infâme des marchés honteux.

Ursule ne répondit pas, mais il y eut dans expression de sa physionomie un tel sentiment de mépris, qüe

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Montjoie sortit sans dire un mot. Gilbert rentra; sa mère ne lui pouvait rien dire: elle ne dit rien.

“Ma mère, disait Gilbert, laissez-moi aller à Beauvais, prier les juges, voir monseigneur de Charolais... Laissez-moi prier, implorer, supplier, pour qu’on nous rende mon père...”

Et Gilbert partit.

Ursule, demeurée seule, sentit son énergie renaître. | Elle voulut mettre tout en oeuvre Pour sauver Renaud. Le procès devait avoir lieu le 30 janvier. La justice rendrait vite son arrêt: Renaud serait condamné le ’:ndemain, cela était certain...

Ursule devenait folle; Gilbert était repoussé d tous côtés... L'avenir croulait, le bonheur était détruit à jamais pour cette famille si heureuse et si calme.

Le 30, le matin, un homme jeune et très élégemment vêtu, se présenta devant Ursule, entrant dans la boutique pour demander à voir des armes. Ursule, pâle, désespérée, désolée, ne savait pas ce qu’on lui demandait.

“Où est Renaud?” dit l’homme.

Ursule éclata en sanglots et dit ce qui était. L/acheteur se récria, et se disant grand seigneur et ami intime du prince de Charolais, il promit à Ursule de sauver Renaud le soir même,

“Voilà ce qu'il faut faire, Ii dit-il. Ce soir ilya souper dans un petit hôtel. A ce souper, auquel assisteront les dames de la meilleure compagnie, se trouvera Charolais. Je vais prévenir la maîtresse de la maison qui s’intéressera tout de suite à vous ; elle vous enverra prehdre. On vous conduira à l’hôtel et vous attendr2z. Quand le souper sera dans son beau »Vous entrerez, vous vous précipiterez aux pieds du comte, et vous lui demanderez la mise en liberté immédiate de votre mari. Devant tout ce monde, Clarolais n’osera pas vous refuser, et vous réussirez: C nnprenez-vous ? ”

Ursule saisit les mains du jeune homme.

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“ Si vous faites cela, dit-elle, ma reconnaissance vous

sera à jamais acquise.

—Bah! reprit le gentilhomme, c’est une bonne acn qui ne me coûtera rien : donc ne me remerciez pas.” Il indiqua l’heure à laquelle on viendrait chercher Ursule, et il partit.

Gilbert était retourné à Beauvais, espérant jusqu’à la dernière minute.

Le soir, à six heures et demie, alors que la nuit était close, une voiture sans armoirie vint s'arrêter devant la porte d’Ursule Renaud. Une femme voilée en descendit et entra dans la maison.

Cinq minutes après, elle redescendait avec Ursule. Elles montaient toutes deux en voiture et les chevaux partaient rapidement. Ce jour-là, c'était, ainsi que je vous lai dit, le 30 janvier 1725. ”

En prononçant cette date, le comte d’A s’arrêta. Un soupir fut étouffé sur ses lèvres, et il regarda attentivement ses trois auditeurs.

Saint-Leu écoutait avec une expression de physionomie impassible, La Morlière secouait la tête de moment en moment comme pour chasser une pensée pénible.

La Brissault paraissait en proie à un commencement d’inquiétude douloureux, surtout depuis les dernicres phrases prononcées par le narrateur,

“Ensuite! demanda la Morlière en voyant le comte d'A s’arrêter. Vous n’allez pas nous laisser dans l’attente... L’instant est palpitant, monsieur,

—La suite est facile à dire, répondit le comte. Le soir du 29 janvier, Renaud, certain qu’il serait condamné le lendemain et qu’il n’avait plus rien à espérer, se pendit avec un bout de corde à un barreau de sa prison, Le lendemain matin, les gens de la chambre criminelle sc présentant pour le conduire devant ses juges, le trouvèrent mort. Mais la Chambre était ässembiée, Le ca-

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