LE 30 JANVIER
‘La Morlière et la Brissault étaient demeurés comme foudroyés.
Saint-Leu, se levant sans affectation, avait quitté la table et s'était dirigé vers la porte devant laquelle il se tint debout, paraissant admirer un tableau placé” en face de lui.
“Çà! reprit le comte, je serai plus .lair encore. Vous savez ce que je vous demande! Si vous refusez de me répondre, vous n‘avez pas vingt-quatre heures à vivre!
—Hein ? fit la Morlière,
—Comment mourrez-vous? Je n’en sais rien, mais Vous anourrez. Si, au contraire, vous me répondez franchement en m’apprenant absolument tout ce que vous savez, je vous récompenserai plus royalement que ne le ferait Louis XV. +
—ÆEntendons-nous, dit ia Morlière; qu’est-ce fque vous voulez savoir ?
—Tout ce que vous savez relativement à cette nuit du 30 janvier 1725.
—Moi, je dirai tout ce que je sais, dit la Brissault ; car je n’ai aucun intérêt à le cacher et je ne vois pas pourquoi je ne parlerais pas.
—Ni moi, ajouta la Morlière.
—Âiors pariez. ee
—Volontiers ; seulement, je dois vous avoner que je n'ai pas grand chose à dire. Dussé-je être découpé là, en petits morceaux, à moins d'inventer une histoire, je ne vois pas trop ce que je puis raconter.
—Je vais vous interroger et vous allez me répondre nettement. ”
Un léger moment de silence régna dans la salle. St- Leu, admirant tonjours le täbleau, était encore devant la porte. |
Le comte d’A reprit: '
“C’est vous, la Morlière, qui, dans la matinée du 30 janvier, vous êtes présenté chez Ursule Renaud ?
—Qui, répondit le chevalier.
—Qui vous avait chargé de la mission que vous alliez wcomplir ?
—Le baron de Montjoie.
—C’était un plan concerté d’avance avec Mlle Bris-
pult ?
—<Qui.
—Quel était l’auteur de ce plan?
—Le baron de Montjoie.
—Que deviez-vous faire encore et qu’avez-vous fait ?
—Rien autre chose. Ma visite faite chez la jolie armurière, ma mission était accomplie. ”
Le comte se tourna vers la Brissault.
“Et vous, dit-il, racontez-moi ce que vous avez fait et ce qu’il avait été convenu que vous feriez.
—Moi, répondit la Brissault, je donnais ce soir-là, pour pendre la crémaillère de ma petite maison, mon premier souper, et je devais avoir dans mes salons toute la crème de la galanterie. Ce devait être joli; ça l’a été, et, la preuve, c’est que la petite fête a coûté bel et bien quatre cents louis à feu Sainte-Foix.
—Cette petite maison était située rue du Vert-Bois ?
—QOni. |
—{Cest vous qui êtes allée chercher Ursule Renaud ?
—Oui.
—Qui vous avait envoyée ?
—Le baron de Montjoie et le comte de, Charolais,
—Îls vous avaient dit ce qui était?
—Pas précisément, Je savais qu’il s'agissait d’une grâce à obtenir pour une femme; mais je n’ai eu aucun détail. Quand j’arrivai chez Mme Renaud elie était prévenue, car elle m’ettendait. N ous partîmes. En route, elle ne me dit rien; elle pleurait. Je la consolai en lui disant qu’elle obtiendrait tout ce qu’elle voudrait. Quand nous sommes arrivées à la petite maison, j'ai laissé Mme Renaud dans un petit salon d’attente, ainsi que cela avait été convenu.
—Et er suite?
- - Ensuite, je ne me suis Pas occupée d’elle et je ne l'ai pas revue.
—Et qu'a-t-elle fait?
—-Je l’ignore.
—Et vous? dit le comte en se tournant vers la Morlière,
—Je n’en sais pas plus, répondit la Morlière.
—Mais <’est impossible!
—Voilà ce que je sais, reprit le chevalier. Quand la femme est arrivée avec Ja Brissault, elle est restée quelques instants dans le salon d’attente; puis um valet, Saint-Claude, je crois, vint la chercher et la conduisit dans le jardin. (C’était la nuit ; Pobscurité était profonde. J’ai su cela, parce qu’au moment où j’entrais dans le grand salon, je vis passer le valet et la femme.
— Après ?
—Je n’ai pas revu Mme Renaud.
—Elle n‘a pas paru au souper ?
—Non.
—Elle n’a pas vu Charolais ?
—Noi.
—Et lui, Charolais, a-t-il quitté le souper?
SG nd a
—Ah!... je ne saurais dire! il y a si longtemps que tout est confus dans ma mémoire. Je ne me rappelle pas si Charolais s’est absenté ou non.
—Le baron de Montjoie était au souper ?
—Oui, il est venu un des premiers parmi les invités.
—Et s’est-il absenté ?
—Je ne sais pas davantage. ”
Le comte se tourna vers la Brissault :
-“ Et vous? dit-il.
—Je suis comme la Morlière, répondit la Brissault, tout se brouille dans ma mémoire,
—Cependaui qui a tué Ursule Renaud? Vous devez lc savoir ?
—Non, dit la Morlière.
—Je lignore! ajouta la Brissault.
— Vous osez dire cela! s’écria le comte avec un accent furieux.
—Quant à moi, je dis ce qui est! répondit la Brissault. Je le jure sur tout ce que vous voudrez. J’ignorais absolument que la femme dont vous parlez avait été tuée; j’ignorais même qu’elle était morte.
—Quoi! un crime a été accompli dans la maison où vous étiez tous deux; une femme a été assassinée chez toi, misérable créature, elle a été engevelie dans ton jardin et tu ignores que cette femme est morte!
—Je le jure!
—Tu mens!
—Je ne mens pas!
—Je le jure aussi! ajouta la Morlière; et. sur mon épée, je dis vrai!”
Le comte se croisa les bras sur la poitrine.
“Comment expliquer, reprit-il, que ce crime ait pu s’accomplir sans que vous le sachiez ?
—S’il s’est accompli après une heure du matin, dit la Morlière, je n’en pouvais rien savoir ; car à une heure
le chevalier du guet lui-même s’emparait de mon aimable personne pour la conduire à St-Lessre.
—Oh! dit ia Brissault avec éclat, comme si le jour se fût fait subitement dens son esprit, ce que vous diteslà me met sur la voie Dame! il y avait si longtemps. .…. ais je me rappelle!
—Quoi? demanda le conte.
—AÀ une heure le soupe: était prêt et le comte de Charolais nous Preposa une course en traîneau sur la grande pièce d’eau de Versailles. Il fut convenu que l'on partirait de suite et que la course aurait lieu aux flambeaux. 11 faisait très froid alors, et tout était gelé. Les équipages étaient commandés. Ce fut au moment où nous allions monter en voiture que le chevalier de la Morlière fut arrêté.
—{’est vrai! dit la Morlière. Je me rappelle parfaitement maintenant tous les détails. Je venais de quitter la maison et ce fut quand je posai le pied sur le marchepied du carrosse, que le chevalier du guet m’exhiba sa lettre. 11 n’y avait rien à dire: je me soumis, et Charolais, Lauzun et Fitz-James qui étaient dans la première voiture, rirent comme des fous en me souhaitant une bonne nuit.
—J’étais dans la voiture dans laquelle vous alliez ‘monter, reprit la Brissault. 11 y avait à côté de moi de Rieux ei en face le baron de Montjoie. Quand le chevalier du guet vous eut pris et emmené et que les rires eurent cessé, Montjoie sauta hors de la voiture en nous disant: “ Nous avons assez ri! I] faut maintenant que la Morlière vienne nous rejoindre à Versailles. Je men charge. Partez en avant. Je garde une voiture !” Cela dit, nous partîmes tous et le baron demeura pour faire délivrer le chevalier. .
Ce qu’il ne fit que six mois après, dit la Morlière,
—ÂAlors, dit le comte, Montjoie est demeuré seul sans qu'aucun de vous ne restât avec jui!
—Qui.
—-À quell eheure êtes-vous rentrée dans votre petite maison le lendemain !
—Je ne suis rentrée que huit jours après.
—{Comment ?
—Après avoir glissé sur la grande pièce d’eau, nous étions fatigués. Le comte de Charolais nous reçut dans son hôtel à Versailles; nous nous reposâmes quelques heures; et ensuite, au lieu de partir pour Paris, nous nous mîmes en route pour le château de Fosseuse, où nous devions chasser. Huit jours après nous revinmes.
—Et tout était en ordre dans la maison de la rue du Vert-Bois ?
—Tout était en ordre.
—Vous n’avez rien su? Les domestiques ne vous ont rien dit, rien appris ?
—J’ai su que le baron de Montjoie avait envoyé les quatre valets pour faire mettre la Morlière en liberté. Il était demuré seul avec la femme de chambre; mais j'ai appris ensuite que la soubrette, ayant ébauché une liaison ameureuse avec Saint-Claude, le valet de chambre du comte de Charolais, avait quitté la maison sitôt : après mon départ, sachant que je ne viendrais pas.
—De sorte que, cette nuit-là, Montjoie est demeuré seul dans votre maison ?
—Je le suppose, mais je ne saurais positivement le L dire. :
—Et avez-vous d’autres renseignements ?
—Aucun autre, =
— Vous m'avez dit tout ce que vous saviez ?
—Absolument tout.
—{Cependant, vous avez revu Montjoie ?
—Souvent, jusqu’à la veille même du jour où il « été trouvé mort, la poitrine .trouée d’un coup d'épée.
—Ïi a donc été tué en duel ?
—Il paraît.
—Sait-on par qui?
—On ne l’a jamais su, dit la Morlière. Quand on a relevé son cadavre, on a reconnu que la mort remontait à plusieurs heures, et on la enterré. C'était en 1730,
le 30 janvier précisément !... l'anniversaire de mon arrestation ! ! ?
—1l n'avait pas d’héritier ?
—Aucun.
—Pas de parents!
—Aucun !
—Personne qui s’intéressât à lui... au point de chercher à le venger? ;-,.Ë
—Non, dit la Morlière. La mort mystérieuse de Montjoie fit du bruit, puis on n’en parla plus. Je n’ai jamais entendu reparler de lui depuis ce moment.
—Ah!”
En prononçant cette exclamation, le comte d’A fit un mouvement de tête indiquant qu’une pensée profonde s'était emparée de son cerveau. Il demeura sombre, rêveur et silencieux, Puis, se redressant lentement :
“La Morlière, dit-il, et vous, madame, faites un der- ‘nier appel à votre souvenir, un appel suprême. Le 30 janvier 1725, alors qu’on vous arrêta, chevalier, le baron de Montjoie est le seul, absolument le seu) qui soit resté de tous ceux qui avaient soupé?
—Le seul! dit la Morlière.
—Le seul, j'en suis certaine, ajouta la Brissault, Puisque tous les autres sont venus à Versailles.
—Et aucun ne s’est absenté pendant la nuit?
—Aucun, j'en réponds et j’en prends à témoin tous les saints et toutes les saintes du paradis. Montjoie et la Morlière sont les deux seuls qui soient restés, l’un libre, l’autre arrêté. ”
Le comte d’A se leva.
“ Bien!” dit-il.
Il demeura encore un moment immobile et silencieux, puis, faisant un geste :
“M. de Saint-Leu vous transmettra mes ordres, ” dit-il.
Il sortit.
La Morlière, la Brissault et Saint-Leu demeurèrent seuls, les deux premiers ouvrant de grands yeux et parsissant se demander s’il fallait bien croire à la scène qui venait d’avoir lieu.
Saint-Leu s’avança avec l'allure leste et pimpante qui lüi était favorite, le sourire sur les lèvres, l'oeil éveillé et la main sur la garde de l'épée.
“Qui diable est cet homme-là ? dit enfin la Morlière en frappant dans ses mains.
—Ce n’est pas qui diable, mais quel diable qu’il faut dire, répondit Saint-Leu. Sur ce, mon très cher, et vous, ma toute belle, un bon et salutaire conseil. Faites de point en point et sans dévier d’une ligne tout ce que vous commandera ou voüs fera commander le comte. Croyez-moi! C’est un conseil d’ami que je vous donne, ”