‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 33 sur 44 · SUR LA BERGE · texte numérisé non relu

SUR LA BERGE

La nuit était très noire, les ténèbres épaisses et opaques, on ne distinguait rien sur le quai de la Ferraille, on n'entendait que le mugissement sourd des eaux de la Seine, dont un grand vent d’ouest contrariait le cours.

L'ombre d’un homme se détachait de le berge. Cet homme marchait lentement, enveloppée dans un manteau, son chapeau rabattu sur les yeux.

Il s’arrêta à la hauteur de l’arche Marion ; puis, tournant sur lui-même et revenant sur ses pas:

même ; Montjoie est mort, et c’est moi qui l’ai tué! Il n’a fallu que la main d’un enfant de dix-sept ans pour conduire de vie à trépas et punir de ses crimes une pareille créature, un vil assassin ! Montjoie est mort sans laisser personne Pour le venger. Mais qui donc l’avait aidé dans l’accomplissement du crime?” .

. L'homme se craisa les bras sur sa poitrine.

“ Montjoie n’était pas seul! Jusqu'ici j'avais pu douter, car j’ignorais Comment le crime avait été accompli, mais le doute n’est plus permis! B et C l'ont constaté... La position de la corde, celle du squelette...»

Le nocturne promeneur s'était arrêté de nouveau.

“11 est impossible qu’un homme seul puisse enrouler

une corde et déterminer l’étranglement, et les cris de la | victime et ses efforts pour se défendre!... et la lutte enfin, cette lutte terrible, quelque inégales que soient les forces entre celui qui tue et celui qu’on va tuer!... Puis, em quelques heures, creuser une fosse... enterrer un cadavre... préparer la chaux vive... remettre tout en ordre... effacer toutes les traces... C’est impossible... impossible qu’un seul homme Laisse faire cela !”

[1 reprit sa marche lente, le front penché, ramenant sur son épaule les plis de son manteau. Le-vent redoublait de violence, et les rafales, s'engouffrant sous les arches du Pont-Neuf, faisaient écumer la surface du fleuve.

“ Quels étaient les complices de cet homme! Y avaitil donc auprès de Montjoie des monstres ayant intérêt à commettre ce crime horrible?... Puis... pourquoi cette similitude étrange entre l’assassinat accompli sur ma mère et la tentative de meurtre faite sur Sabine ? Oh!... pauvres femmes! Ma mère, ma fiancée, frappées toutes deux dans la même nuit du 30 janvier, à la même heure, à vingt ans de distance. La main qui a frappé ma mère a été punie par la mienne... Mais qui donc a pu frapper Sabine, et pourquoi l'avoir voulu frapper ?”

Et l’homme au manteau continua sa nocturne promenade sur la berge. Il était à la hauteur de la boutique d’armurier située près de la rue de la Sonnerie. Il regarda longuement la maison, dont pas une seule fenôtre n’était éclairée.

“ Des trois femmes que j'ai aimées de trois amours différents, et tous trois égaux en puissance, reprit-il, deux ont été le. but des coups de lâches assassins. Ma

mère a été tuée, ma fiancée a été blessée, ma soeur seule a été épargnée!...

—Elle ne le sera pas!” murmura une voix rauque. Gilbert, car c’tait lui qui errait rur la berge, se ro-

tourna d’un seul bond: ‘ne ombre passa plus rapide qu’une flèche, un rire satanique retentit, et un être animé, home, bête ou démon, s’élança avec un élan furieux de la berge dans un petit bateau amarré à courte distance. Le bateau glissa et s’enfonça dans les ténèbres.

Gilbert avait Parcouru la berge avec une rapidité de coup d'oeil extraordinaire, Un rugissement de joie déchira sa gorge. Il venait d’apercevoir une autre barque.

Il s’élança, il bondit dans l’embarcation, mais elle s‘enfonça sous sea pieds. Le fond du bateau était percé de trous, et le moindre poids devait le faire engloutir. Gilbert sauta dans l’eau.

La barque, emportant le Personnage inconnu, disj». raissait dans l'obscurité.

“Oh! fit Gilbert uvee un accent de rage folle, quel est cet homme ? ”

Il regarda autour de lui. 1] n’aperçut rien qui pôût le servir pour affronter le fleuve. 11 demeura immobile et comme pétrifié par l’énergie d’une rage impuissante,

Un faible korikoko retentit.

Gilbert tressaillit: il venait de voir une masse noire tomber du haut de l'arche suivant celle de la Samaritaine et disparaître dans la Seine.

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