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LE PAGE DE LA CHAMBRE

Les fêtes de l'Hôtel de ville de nos jours ne ressemblent pas plus aux fêtes de l'Hôtel de ville d'autrefois, que l'Hôtel de ville de 1864 ne ressemble à l'Hôtel de ville de 1745. C’est maintenant le préfet de la Seine qui réside à l'Hôtel de ville et qui préside à ces fêtes. Jadis c'était le prévôt des marchands.

Au commencement de 1745, les bals avaient été nome Dieux à Paris, car le 23 janvier, le dauphin, fils de Louis XV, avait épousé l'infante Marie-Thérèse-Antoinette- Raphaële, fille de Philippe V et d’Elisabeth Farnèse, et le ville, pour témoigner sa joie à ce roi qu’elle nommait avec amour son Bien-Aimé, avait voulu donner fête sur fête à l’occasion de ce mariage.

Il y avait une activité fiévreuse parmi les chefs des corporations et une émulation de bien faire secondée par une entente parfaite.

Les maîtres, les notables, les syndics, les échevins, les consuls joignaient leurs efforts à ceux du prévôt des marchands, Michel-Etienne Turgot, qui occupait cette honorable place depuis 1729.

Les jours de fête arrêtés, on élevait des sailes de bal tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre: aujourd’hui sur la place Vendôme, demain sur la place des Victoires, une autre fois sur la place de Grève.

Chaque corporation apportait son contingent: les charpentiers maîtres bâtissaient Ja salle, les tapissiers maîtres apportaient les meubles et les tentures, les - Porcelainiers prêtaient leurs plus beaux vases, les marchands de fleurs ornaient la salle de guirlandes, tous les autres métiers contribuaient à l’embellissement et aux préparatifs.

Par cette réunion et cette union de toutes les industries or arrivait ainsi à un luxe in:toï que les plus puissantes fortunes princières n’eu:sent pu atteindre.

Les marchands de vins faiaient, au milieu de ces fleurs, couler les fontaines de champagne et de bourgogne, les limonadiers allumaient des bassins de punch, les glacicrs dressaient des fromages et les confiseurs de la rue des Lombards confectionnaient des hôtels de ville er: sucre candi.

Ces fêtes étaient véritablement merveilleuses et charmantes; et elles avaient fait un tel bruit que le roi avait une fois manifesté le désir d'assister à l’une d'elles; mais à peine avait-il émis ce désir qu’il s’en repentit et qu’il déclara qu’il ne voulait plus y aller,

C’est qu’une des choses que Louis XV détestait le Plus était la représentation royale et il ne détestait pas la représentation par elle-même, mais pour la situation qu’elle lui faisait à Jui.

Les historiens, en s’occupant de l’histoire, ont grard tort de ne jamais s'occuper du caractère des hommes et d’annihiler le côté moral en présence du côté des

presque expliquer tontes les fautes de son règne. Il élait aimable, doux et très indulgen‘ Jamais une parole désobligeante ne sortait de ses lèvres, et s’il y avait quelque faute dans son service, il ne grondait jamais ; mais s’il était aimable, doux et indulgent, il était aussi timide, doutant de lui st manquant de volonté.

Dans les grandes cérémonies, dans les grandes ré-

ceptions il parlait peu, toujours dans la crainte de mal dire, et dans les premières années de sa rnyauté réelle (c’est-à-dire peu après la mort du e=-aruwi Fleury) son embarras était parfois tel que l pression de sa pensée ne pouvait être formulée. Da:s l'iftimité au contraire, il avait l'esprit juste et droii, ot :! contait spirituellement et gaiement.

En réalité, Louis XV n’était heureux que dans la vie privée, et les affaires politiques et les grandes réceptions étaient pour lui une série de corvées: cela explique bien des détails de son règne.

C'était à cette répulsion qu’il avait cédé quand il était revenu sur son désir d’aller assister à une fête populaire; mais les courtisans, Richelieu en tête, avait pris à tâche de décider le roi.

“Sire, dit le duc un matin qu’au petit lever il avait vu Louis XV de bonne humeur, le Prévôt des marchands est venu hier me faire une proposition qui m'a paru merveilleuse.

—Quelle proposition? demanda le roi.

—{Celle de donner à l'Hôtel de ville un grand bal, mais un bal masqué.

—Nous sommes en carnaval, duc ; je ne vois aucun inconvénient à ce que le Prévôt des marchands mette son idée à exécution. Qu'il donne un bal masqué si bon lui semble. :

—Alors Votre Majesté pourra satisfaire sa curiosité.

—Moi ?

—Sans doute un bal masqué enlève tout cérémonial. Vous pouvez, si bon vous semble, aller incognito à l'Hôtel de ville, et de cette façon, sire,-vous assisterez à la fête sans avoir les ennuis que vous redoutez. Vous verrez danser toutes nos jolies bourgeoises qui, igno— rant votre présence, sauteront à qui mieux mieux. Vans rivez à votre aise des caricatures que nous rencontre-

rons. Enfin, sire, vous entrerez et vous sortirez quand bon vous semblera.

—Ventre-saint-gris ! dit Louis XV en souriant; mais c’est une excellente idée que vous avez eue là, mon cher duc! s

—Vous trouvez, sire ?”

Cette conversation avait eu lieu dans l’embrasure de la fenêtre.

L’embrasure de ja fenêtre était le cabinet secret du Toi: C'était là qu’il faisait ses à parle et ses confidences. Quand, au petit lever, il emmenait un courtisan dans l'embrasure de la fenêtre, il lui faisait là le plus grand honneur qu’il pût souhaiter. Les gentilshommes des petites entrées, groupés dans la chambre, se tenaient à distance respectueuse.

Personne n’avait donc Pu entendre la conversation qui avait eu lieu entre le roi et le duc.

Le soir, au jeu, le roi dit à Richelieu qu’il consentait : cela suffisait. Richelieu dut aussitôt s’occuper de tous les détails.

Le secret devant être gardé, Richelieu prévint le prévôt des marchands qui prévint les échevins, qui prévinrent les notables, lesquels firent part de l’heureux événement à leurs amis. Chaque mari fit confidence à sa femme, chaque père à sa fille, et chaque frère à sa soeur Où à la soeur de son voisin.

Le secret devait être bien gardé puisqu’il avait tant de gens pour veiller sur lui.

D'un autre côté Richelieu donna des ordres aux officiers de la maison du roi, lesquels les transmirent à leurs employés.

Convaincu que Personne au monde (Binet, Je valet

Il avait fait le jeu de la reine et :] avait prétexté une migraine assez forte pour se débarrasser de la cérémonie du coucher.

À neuf heures, Binet attendait dans la chambre avec deux valets en quartier et quatre petits pages à la mine de furet.

Louis XV entra et referma lui-même la porte, dont il poussa les verrous.

“Ah! dit-il avec une joie d’enfant qui va faire l’école buissoïfière, j’ai réussi. Personne ne se doute de rien !”

Il regarda les quatre pages qui l’entouraient et une réflexion lui vint. :

“ Vous allez vous masquer et vous viendrez avec moi, dit le roi.

—Oh! sire, dirent à la fois les quatre enfants gâtés en faisant un effort sur eux-mêmes pour ne pas sauter de joie.

—Allez, messieurs mes pages, allez, dit le roi; msis si vous parlez jamais de cette sortie à quelqu'un...”

Ils s'inclinèrent tous quatre avec un geste héroïque de promesse,

“Et Dagé? demanda le roi.

—Ïl est là, sire; il attend, ” dit Binet en allant ouvrir une porte. |

Dagé entra. Un garçon le suivait portant quatre perruques de formes différentes.

“Çà Dagé! dit le roi, il faut me rendre méconnaissable, mon ami.

—Méconnaissable, sire? répondit Dagé; j'aurai beau faire, cela est impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que personne ne peut ressembler au roi, et que le roi ne peut ressembler à personne. Quel que soit mon talent, sire, vous serez toujours le roi.

=—Diantre! mais on me reconnaîtra.

—Je le crois.

—Peste! Dagé, vous m’enlevez mes illusions.

—On ne reconnaitra Pas positivement Votre Majesté peut-être, mais à Coup sûr on devinera je roi.

—Accommodez-moi pour le mieux, Dagé.

—Je vais tâcher, sire.” |

Et Dagé prépara tout ce qu’il fallait pour coiffer le

roi. .

“Quel costume revêt Votre Majesté ?” demanda le célèbre coiffeur en drapant élégamment les plis du peignoir de Mousseline, tandis que trois pages se plaçaient, l’un en face du roi, le second à gauche, le troisième à droite.

Chacun des pages tenait à la main un miroir qu’il plaçait de manière que Louis XV pât se vo‘r. De cette façon, le roi se voyait, par la réflexirr, des trois côtés à la fois.

“Qu”1 costume je vais prendre ? répéta le roi Je ne sais.

—Pour la coiffure, sire, répondit Dagé, il faudrait Cependant que je fusse fixé.

——Eh bien! je me costumerai en if.

—En if? Alors, pour bien faire, il faudrait placer une ouronne de verdure et de feuiliages sur la tête de Votre Majesté,

—Faites comme vous l’entendez, Dagé; mais coiftezmoi bien et vite.”

Le quatrième petit page, qui venait de quitter la chambre avec Binet, rentra portant une brassée de feuil. lage vert. Le visage espiègle de l’enfant était encadré Par les branches, et le blond doré de sa chevelure se mariait bien avec le vert foncé des tiges.

“Corbleu! monsieur de Rostaing, dit le roi au jeune Page, vous ressemblez à Cupidon cherchant à se cacher.

—Ah! sire, répondit le jeune effronté, si cela était et que j’eusse un are et un Carquois...

—Que feriez-vous ?

—Je transpercerais le coeur de Votre Majesté avec toutes mes flèches.

—Et au profit de qui, monsieur Cupidon ?

—Au profit de toutes les jolies femmes, sire.”

Le roi se mit à rire.

“À propos, monsieur le chevalier, maintenant que ma royale colère est apaisée contre vous, expliquez-moi comment il se fait que vous m’ayez contraint, il y a quinze jours, à me passer de mon service pour le coucher ?

—Ah! sire... fit le page en s’inclinant.

— Répondez! répondez!

— Votre Majesté ordonne que je dise tout ?

—QOui!

—Sans mentir ?

—Comment, sans mentir? Voilà une naïveté qui frise beaucoup l'esprit, monsieur le chevalier. Cà! commer! vous y êtes-vous pris pour empêcher d’entrer les officiers de mon service et leur avoir laissé croire que j'étais couché ?

—$Sire! dit le page en baissant les yeux, je vais dire toute la vérité. Un jour que je causais avec mon ami Lugeac.. .”

Et il désigna le page qui tenait la glace en face du roi.

“Je lui disais, continua-il, que mon plus grand bonheur serait de servir, une fois, le roi tout,seul ! Lugeac se Moqua de moi en prétendant que jamais mon désir ne serait satisfait. Cela m’enflamma et je pariai qu’une fois je remplacerais le service de la chambre tout entier. Lugeac paria que non.

—Ah! ah! fit le roi: après ?

—Un soir, j'étais seul à l'OEil-de-Boeuf; il était près de minuit; je feignis de dormir sur une banquette. Le suisse, ne me voyant plus, sortit. Aussitôt, je poussai l+s verrous de la porte de la Salle des Gardes. À

l’heure du coucher, le service arriva; les officiers, trouvant la porte fermée, frappèrent. Je n’ouvris pas, je ne dis rien et javais atteint les lumières. Le silence tt l’obscurité leur firent croire qu’ils étaient venus trop tard et que Je roi était couché. Ils se retirèrent très-inquiets. Alors, je rallumai et j'attendis. Binet, qui ne savait rien, entra Par la chambre et Votre Majesté ar. riva presque aussitôt. Vous avez paru étonné de ne pas voir le service, sire: mais aussi j'ai eu Je bonheur de servir seul Votre Majesté. J'avais gagné mon pari.”

Le roi partit d’un grand éclat de rire.

“C’est pourtant vrai, dit-il, et c’est à ne pas croire! On raconterait qu’un mauvais sujet de petit page de la Chambre a eu l'audace dobliger le roi de France à se mettre au lit presque seul, ce qu'aucun des plus puis. sants, potentats de l'Europe n'oserait entreprendre qu’on n’ajouterait pas foi au récit. Et cependant voilà VJauteur de l'événement! Mais savez-vous bien, monsieur, que vous eussiez mérité de ma part une déclaration de guerre en règle.

—Ah! sire, dit Rostaing en tombant à genoux et en joignant les Mains, je me rends ; je suis prisonnier sans condition !”? |

Le roi lui sourit.

“Relevez-vous, monsieur, dit-il; je vous ai déjà pardonné et je vous pardonne encore: mais une autre fois, monsieur le ghevalier français, songez mieux, je vous prie, à nos forces respectives.”

Rostaing baisa avec amour la main que lui offrait le roi.

Dans son intérieur, Louis XV était ainsi: bon, simple, aimable et indulgent autant qu’on peut l'être; sa Maison l’adorait.

“Dans Pintimité, à Choisy, à Rambouillet, disent les Mémoires de Richelieu, le roi parlait si familièrement, que les courtisans oubliaient quelquefois qu’il était le

roi de France, sans qu’il leur fit sentir leur état de sujets, soupant avec eux comme un particulier, sans cérémonie, et faisant, à Choisy surtout, les honneurs de la maison comme un simple seigneur dans sa maison de campagne.”

Dagé achevait la coiffure bizarre qu’il faisait au roi.

“À propos, dit Louis XV, et vorre fille, Dagé, comment va-t-elle ?

—Bien sire ; très-bien, même! Votre M ujesté la comble en s’informant d’elle ainsi chaque jour.

—Elle est guérie ?

—Complètement. Depuis trois jours, il y a un mieux si sensible et un progrès si rapide, qu’elle a pu sortir.

— Oui! Quesnay m'a dit qu’il n’y avait plus aucun danger et qu’elle se rétablirait rapidement. La Peyronie m'a tenu le même langage. Je voudrais la voir, Dagé, je vous l'ai dit.

—Mais cette nuit, Votre Majesté pourra être satisfaite.

—Comment ?

—Ma fille, ayant appris par moi ce soir que Votre Majesté allait au bal, m'a supplié de la conduire à l’H6tel de ville avec son amie, Nicette Renaud, et je le leur ai promis. De sorte que, comme j'accompagnerai avec mon fils, ma fille et son amie, si Votre Majesté désire voir Sabine, j'aurai l’honneur de la conduire moi-même.”

En achevant ces mots Dagé se recula.

“Là! dit-il, Votre Majesté est coiffée.”

On gratta à la porte de la chambre. Sur un signe du roi, Rostaing courut ouvrir.

“M. le duc de Richelieu ! dit-il.

-— Venez, due, je vais être prêt !” dit le roi.

Richelieu entra.

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