‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 35 sur 44 · UNE FETE A L’HOTEL DE VILLE · texte numérisé non relu

UNE FETE A L’HOTEL DE VILLE

Il y avait foule dans les grands salons du vieil Hôtel ; foule bri'lante, bruyante, gaie, animée, avec des costumes de toutes formes et de toutes couleurs.

“T1 faut avoir vu cette nuée de masques qui se pres- * saient à l'Hôtel de ville, dit un auteur contemporain, Pour se faire une idée de cette étrange agglomération.”

Effectivement, jamais rien de plus bruyant ne s'était offert aux yeux des habitués des fêtes.

Le prévôt des marchands et les échevins avaient invité tout ce que la cour et la ville offraient de plus distingué, de plus riche, de plus élégant. On avait choisi, dans la bourgeoisie, parmi même les demoiselles de comptoir, les ouvrières, les grisettes, les plus belles filles ‘qu'on eut pu réunir, et on les avait costumées le plus galamment possible.

On pense si ces jolies invitées avaient de l’entrain, de la gaieté, de l’ardeur à la danse. Infatigables, elles semblaient avoir ün besoin irrésistible de joie bruyante.

Ici, on voyait des Tritons agitant leurs nageoires factices et faisant les aimables auprès des Nymphes de Diane. Là, des Satyres dansaient la chaconne avec des Prêtresses de Vesta. Plus loin, des Hamadryades à l'air langoureux écoutaient les propos galants des Saw vages de la mer du Sud. Plus près, les Grâces au doux

LE

sourire suivaient sans résistance les C'annibales disposés à les dévorer.

Et ces Si ènes qui re le sont pas que par le costume, dansant des allemandes avec ces noirs Démons prêts à les emporter dans l'enfer.

À leurs côtés c'était Minerve, la prude, sautillant une anglaise avec le dieu Mars. Puis Telémaque causant avec Calypso; Hercule poursuivan. Omphale, Andromède se laissant séduire par un Mon:ire marin, et l’A- Mour contant fleurette à la Discorde qui lui souriait doucement.

Tout cela mêlé, fourvoyé, entassé parmi les Turcs, les Américains, les Chinois, les Bohémiens, les Espagnols, les Zéphyrs, les Arlequins, les Vents, les Pierrots, les Ifs, les Chauves-Souris, les Jeux, les Escarmouches, les Plaisirs, les Crispins, les Dominos noirs, rouges, verts, bleus, jaunes, blancs, dorés, argentés, erdiamantés, tout cela formant le plus singulier amalgame.

Et cependant les costumes orientaux dominaient. C’est qu’alors, depuis quelques années, tout était à l’Orient. Galland avait traduit ses Mille et une Nuits, Montesquieu ses Lettres Persanes, Voltaire avait fait jouer “Zaïre” Aussi y avait-il force houris, force sultanes, force badayères.

T1 était près de minuit et le bal était dans tout son éclat. L’incognito du roi avait été respecté. Allant, venant, se promenant au milieu de la foule, il jouissait de ce spectacle curieux. Richelieu, Tavanne, Soubise et quelques autres. portant des costumes plus ou moins bizarres, suivaient le roi.

Le prévôt des marchands avait fait disposer un petit salon tenu à la disposition du roi, dans le cas où Louis XV eût voulu se Teposer, où causer en s’éloignant du tourbillon des danseurs et des danseuses. Ce petit salon, tout paré de verdure, se nommait je Salon des Fleurs.

Appuyé sur le bras de Richelieu dont la conversation

fine, mordante et familière l’amusait fort, le roi traversait le Grand salon de l’Horloge quand un masque s’approcha respectueusement de lui :

“Sire, dit le masque à vois basse, désirez-vous voir ma fille ?

— Votre fille? dit le roi. Ah! c’est vous, Dagé? Eh mais ! bien volontiers. Où est-elle ?

—Là !

—L'une de ces deux charmantes bohémiennes qui passent devant moi.

—Oui, sire.

— Laquelle est votre fille ?

—La plus grande.

—Et l’autre?

—C’est la fiancée de mon fils.

—Conduisez-les dans le Salon des Fleurs. Là je pourrai me déamsquer et les recevoir.

—0ù sire, ma fille sera bien heureuse, car elle pourra vous remercier.” :

Le roi se dirigea vers le Salon des Fleurs. A peine était-il assis sur un grand sopha soyeux que Sabine et Nicette entrèrent, conduites par Dagé. Roland, le frère de Sabine, demeura près de la porte. =

Les deux jeunes filles se démasquèrent aussitôt. Nicette était rose comme une fraise en mai, Sabine était pâle et blanche comme un lis. Ses forces n'étaient pas encore revenues et son émotion était extrême.

“Approchez, mesdemoiselles l” dit le roi en se démasquant à son tour.

Il avait derrière lui Richelieu, Tavanne et d’Ayen qui, eux, demeurèrent masqués. La porte qui séparait le Salon des Fleurs de la grande Salle de Bal était ouverte à deux battants. Une draperie d’étoffe orientale formant portière, retombait à demi, maintenue par une grosse embrasse.

La fouie pressée des danseurs et des danseuses formait

barrière devant l’étroite ouverture, de sorte que les regards indiscrets ne Pouvaient, de la salle de danse, pénétrer dans le Salon des Fleurs.

“Vous voilà done guérie, mademoiselle Sabine, reprit le roi avec son plus aimable sourire. J’en suis fort aise. J’ai chargé Dagé de vous exprimer tout l'intérêt que je prenais à votre situation et maintenant je veux que vous conserviez un gage de cet intérêt que vous m’avez inspiré.”

En achevant ces mots, le roi détacha de sn doigt une bague dont le chaton était une émeraude de toute beauté.

“Vous allez, je crois, vous marier demain? dit-il à Sabine.

—Qui, sire, répondit la jeune fille de plus en plus ému. :

—Voici votre cadeau de noce.”

Et le roi lui présenta la bague. Sabine tomba à genoux devant Louis XV.

“Oh, sire! murmura-t-elle avec des larmes dans la voix. Quels mots Pourrais-je trouver Pour vous peindre ce qui se passe en moi.

—Ne me remerciez pas, dit Louis XV. Vous êtes la fille d’un de mes fidèles serviteurs et j’acyquitte une dette.” .

Sabine à genoux, Je corps à demi replié, était dans l'attitude de Marie priant devant la croix.

“Pauvre petite, murmura Tavanne. Quand je pense qu'il y a un mois à peine, je la croyais morte !”

Le roi avait entendu :

“C’est vrai, dit-il. C’est vous, Tavanne, qui lui avez porté les premiers secours.

— Oui, sire. J'étais avec Lixen et Créqui. Je lai aperçue le premier, étendne sangiante et sans mouvement, sur la neige froide. Je l'ai enlevée et portée à Phôtel Camargo. Ah! Quesnay n’espérait pas la sauver !” |

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Sabine leva un regard reconnaissant sur Tavanne.

“Et cette jeune fille qui vous accompagne, demanda le roi, quelle est-elle ?

—Celle dont les soins m’ont sauvée, sire, répondit Sabine. Nicette est ma meilleure amie et bientôt elle sera Ma soeur,

—Ah! dit le roi avec le même ton d’amabilité charmante, alors je lui dois, à elle aussi, un cadeau de noces.”

Et il prit une seconde bague qu’il offrit à Nicette. A la nuance de la fraise avait succédé, sur le visage de la soeur de Gilbert, celle de la cerise. Elle était cramoisie.

Sabine se releva lentement, et les deux jeunes filles s’inclinèrent profondément devant le roi.

“Monsieur Roland, dit le roi en s'adressant au fils de Dagé, faites maintenant danser ces demoiselles, et je payerai les violons de votre noce.”

C'était dire qu’il se chargeait de tous les frais du mariage... Cette nouvelle générosité porta à son comble la douce émotion qui s’était emparée des coeurs. Sabine et Nicette, accompagnées par Roland et Dagé, remirent leurs masques et se disposèrent à quitter le Salon des Fleurs.

En passant sous la portière. ‘ours jupes frôlèrent la robe d’un magicien de haute ile appuyé contre la chambranle.

Ce magicien, qui portait une robe mi-partie jaune et noire toute constellée d’arabesques étranges, d’étoiles d’arzent, de soleils d’or, de montagnes, de comètes, aux manches larges ornées de serpents enroulés, avait pour coiffure un chapeau ressemblant à s’y méprendre, pour la forme, à un tuyau de poèle.

Ce chapeau, fait en soie noire, était garni de broderies en fil d’or représentant des singes, des squelettes d’hommes, des chiffres chinois, des lettres arabes.

Un masque de satin noir, avec une barbe retombant jusque sur la poitrine, lui recouvrait le visage.

EN es

rl tenait à la main un long tube, de la grosseur d’une longue-vue ordinaire et garni d’un verre à chacune de ses extrémités,

Ce magicien, qui semblait transformé en statue, se tenait, grave et immobile, à demi caché sous les plis de la portière.

Au moment où Sabine et Nicette rentraient dans la grande salle, Maurepas franchissait le seuil du petit Salon des Fleurs, et lui aussi frôlait la robe du magicien. Il se retourna et il aperçut le masque.

“Encore toi! s’écria-t-il avec étonnement. Ah ça! tu es donc partout à la fois.

Le roi avait remis son masque.

“A qui en avez-vous, Maurepas? demanda Louis XV à son ministre,

—À ce masque, Sire, répondit Maurepas en désignant le magicien. Je vais successivement dans cinq salons, et dans chaque je trouve ce magicien sur mon. passage.

—Que vous demande-t-i] ?

—Rien.

— Alors, que vous dit-il ?

—kRien.

—T] est donc muet ?

—Oh non! {1 parle, et il parle même je crois toutes les langues qui se parlent, à l'exception du français, car on vient de lui parler successiveinent italien, espagnol, allemand et anglais, et il a répondu chaque fois comme un habitant de l’Italie, de l’Espagne, de l'Allemagne et de l'Angleterre, Mais j'ai eu beau lui parler français, il ne m’a pas répondu.

—Qui est-ce donc?

Le marquis Pisani entra. Il ignorait ou il feignait d'ignorer qu’il était en présence du roi, car il parut n’ac-

corder aucune attention à Louis XV hermétiquement masqué.

“Marquis, dit Maurepas au nouveau venu, présenteznous donc à ce grand magicien, que je crois un de vos amis. ' —De mes amis ? répondit Pisani; mais, sans doute: je vais lui demañder s’il veut abdiquer l’incognito auquel il a droit.”

Il adressa quelques paroles en italien au magicien, qui n’avait pas fait un mouvement. Celui-ci répondit dans la même langue. Pisani se retourna vers Matre- Pas, qui tenait son masque à la main.

“M. le comte de Bellamare, qui a longtemps habité Venise !” dit-il. : S

Maurepas et le comte se saluèrent. <

“Ah! reprit Pisani en voyant entrer le représentant d’une petite cour allemande, voici le baron de Stosch ; je vais continuer la présentation. Mon cher baron, M. le conte de Bellamare, un Vénitien.”

Le baron de Stosch regarda le magicien, puis il partit soudain d’un éclat de rire. S’approchant du masque, il lui parla allemand.

Le magicien répondit avec la même facilité afèc laquelle il avait répondu en italien.

Stosch se retourna vers le marquis Pisani.

“Puisque vous me présentez monsieur, dit-il, je vais maintenant vous le présenter à mon tour: il y consent.”

Et s’inclinant en souriant :

“M. le baron de Schoening, dit-il, qui a longtemps habité Munich.

—Plaisanterie de bal masqué ! dit Pisani.

—Bonsoir, don Luis,” dit Maurepas en saluant l’ambassadeur de Portugal qui se glissait dans les rangs serrés de la foule pour entrer dans le Salon des Fleurs.

C'était un élégant seigneur de Lisbonne que cet am-

bassadeur, duc de Santarès, dont le succès était grand à la cour de Versailles,

“Bonsoir, messieurs,” répondit en se démasquant d’une main et en tendant l’autre à Pisani, à Maurepas et à Richelieu, qui, lui aussi, s’était débarrassé de son masque.

Dans le mouvement qu’il fit en saluant les trois gentilhommes, il se trouva en face du magicien, qui n’avait pas bougé. Don Luis laissa échapper une exclamation joyeuse.

“Eh! bonne nuit, Montferra! dit-il en portugais au magicien.

—Bonsoir, duc! répondit le magicien dans la même langue.

— Vous vous amusez ici ?

—Beaucoup !”

En entendant cet échange de paroles, Pisani et Stosch se regardèrent avec une expression de physionomie réellement comiques. Puis, revenant vers l'ambassadeur. .

“Vous connaissez cet homme ? dirent-ils à la fois.

—Pausambleu! dit Santarès, il y a dix ans que je le ‘ Connais, et je vais vous le présenter: c’est un noble espagnol, le marquis de Montferra. Ila quelque temps habité Lisbonne. (C’est pourquoi il parle aussi bien le portugais que l'espagnol.

—Eh! dit Richelieu en riant, cela commence à tourner à l’énigme: je demande le mot.”

Le roi, toujours masqué et assis sur le sopha paraissait écouter avec plaisir tout ce qui se disait devant Ini.

Le magicien demeurait impassible.

“Je demande le mot! répéta Richelieu.

—Voiei quelqu'un qui nous le donnera peut-être,” répondit Pisani.

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