‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 36 sur 44 · LE MAGICIEN · texte numérisé non relu

LE MAGICIEN

Six nouveaux personnages venaient d’entrer dans le Salon des Fleurs. Il y avait quatre hommes et deux femmes.

Le premier de ces hommes était le général russe, Alexis Orloff, envoyé en mission secrète auprès de Louis XV à propos du traité de Pologne que venaient de conclure la Holande, la Hongrie et Angleterre.

Le second était un voyageur en tournée, un noble anglais, lord Hay, que la bataille de Fontenoy devait rendre célèbre, et qui avait profité de la paix momentanée Pour venir visiter la France.

Le troisième, le comte Morin, le chargé d’affaires du roi de Danemark, vieillard blanchi dans la diplomatie, car il avait près de soixante-dix aps.

Le quatrième était le baron Aymar, gentilhomme provençal qui avait voyagé dans le monde entier et qui avait passé la moitié de sa vie en Asie.

Les deux femmes, petites et minces toutes deux, étaient la grand’mère et la petite fille: la comtesse de Gergy qui approchait de ses quatre-vingts ans et qui, par suite Ÿ’un miracle de la nature, n’en paraissait pas soixante, et la baronne de Lude qui comptait vingt-cinq printemps tout au plus.

“äk ! mon cher lord et vous cher Aymar qui avez été

partout et qui connaissez tout le monde, dit le marquis de Pisaai, vous allez éclairer 1: <itur'ion.

—Comment? dit lord Hay.

—En nous disant si vous connaissez le marquis de Montferra, le comte de Bellamare et le baron de Schoening.

— Non, répondit le noble anglais, je ne connais aucune personne portant l’un de ces trois noms.

—Ni moi, dit Aymar.

—Ni moi, ajouta Orloff.

—Et vous, Morin ?

—Pas davantage, répondit le Danois.

—Mais alors reprit Richelieu, la situation n’est pas plus claire.

—C’est le comte de Bellamare! dit le marquis Pisani.

—C’est le baron de Schoening ! dit le baron Stosch.

—L’est le marquis de Montferra! dit à «on tour le duc de Santarès.

—C’est “certainement quelqu'un qui se moque de nous! dit de Maurepas. ;

—Et qui fait bien!” murmura le roi qui paraissait prendre à la situation un plaisir de plus en plus vif.

Il y eut un moment de silence, puis le magicien, quittant sa place, s’avança lentement au centre du petit salon. Il promena autour de lui, à travers les trous de son masque, un regard scrutateur :

“Vous avez raison, dit-il en italien à Pisani. Je suis le comte de Bellamare.”

Puis passant au baron Stosch :

“Vous ne vous trompez pas, dit-il en allemand, je suis le baron de Schoening.”

Et au duc de Santarès:

“Vous m’avez reconnu, don Luis, dit-il en portugais, je suis Montferra, votre ami de Lisbonne !”

Âilors venant à Alexis Orloff :

“Général, dit-il en langue russe, sais-tu que Bestou-

jef, le ministre d’Elisabeth, a ici, à Paris, un autre agent que toi ?”

Orloff tressaillit :

“Que veux-tu dire ? demanda-t-il dans la même langue. |

—Que Pierre Chouvaloff est arrivé!

—Mais qui donc es-tu ?

— As-tu oublié Moscou et la nuit du 6 décembre 1741 ? cette nuit où Elisabeth, devant le régiment de Préobrajeuski, hésitait encore Pour savoir si ele placerait sur ses épaules le manteau impérial. Qu: donc s’est élancé près d’elle en criant: Vive l’impératrice !

—Solstow! dit le général, c’est toi ?

—Moi-méiue, et la Preuve c’est que j'ai encore la carte que Lestocq a envoyée à la princesse le 5 décembre.

Le général lui tendit la main et la pressa fortement.

“Présente-moi ! dit le magicien.

—Messieurs, dit Orloff en français et en s’adressant aux gentilshommes, j’ai l'honneur de vous présenter le comte Alexandre Solstow, mon ami.

On écouta en ouvrant de grands yeux, mais personne ne répondit.

“Milord, reprit le bohémien, cette fois en anglais, quand vous avez servi dans le régiment du colonel Churchill, aux Indes, ne vous souvenez-vous pas d’avoir soupé à Bombay, après une chasse aux tigres, avec un voyageur.

—Qui avait tué un tigre devant moi, interrompit lord Hay, alors que ce tigre déchirait le ventre de mon cheval renversé... Ce hardi chasseur reçut même, au bras gauche, un coup de griffe de la terrible bête qui dut laisser une cicatrice.”

Le bohémien releva la large manche qui recouvrait son bras gauche, et, sur l'avant-bras, il fit voir quatre cicatrices profondes. On.sentait les griffes d’une patte

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formidable qui avaient déchiré les chairs depuis les coudes jusqu’au poignet.

“C’est vous! s’écria lord Hay, vous qui avez si bravement risqué votre vie pour sauver la mienne. Vous êtes le chevalier Weldone !

—Oui, milord. Voulez-vous me présenter à ces messieurs.

—Le chevalier Weldone qui n’a sauvé la vie à Bombay,” dit en français le noble lord.

Il y eut un nouveau silence. Le roi était dans l’enchantement.

Le magicien salui à la mauière des Oirentaux le baron Aymar.

“Que la paix soit entre nous, lui dit-il en se servant de la langue arabe, et que les souvenirs s’éveillent daus ton âme. Nous avons mangé ensemble le pain et le sel sur la route de Damas, près de l’oasis du Serpent.”

Le baron paraissait stupéfait.

“Il y a vingt-cinq ans de cela! dit-il en se servant aussi de l’arabe pour répondre.

— Oui! dit le magicien. C’était en 1720.

—Nous avons tiré des autruches.

— Vous trois et moi cinq.

. —Vous êtes donc Sidi-la-Rouâh ?

—Lui-même.”

Et saluant de nouveau:

“Qu’Allah soit avec toi!” dit le magicien.

L'événement commençait à prendre une importance telle que les assistants oubliaient le bal pour ne penser qu'à celui qui était le but de tous les regards.

Un homme parlant damirablement six langues différentes et connu par six hommes du grand monde sous six noms différents, était une sorte de phenomène.

El n'y avait plus qu’une pensée, qu’un désir dans toutes ces cervelles mises en ébullition par la curiosité, c’était de savoir quel pouvait être cet homme.

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La magicien traversa le salon, æ dirigeant vers le roi. Richelieu et Tavanne se rapprochèrent rapidement comme pour se placer entre le roi de France et le personnage masqué, mais le magicien s’était arrêté à distance respectueuse. |

Il s’inclina profondément.

“Sire, dit-il en excellent français, il y 2 huit jours, lorsque j'ai tué le sanglier dans la forêt de Sénart, Votre Majesté a daigné me promettre de m’accorder une grâce.

—Quoi! dit Louis XV vivement, (C’est vous qui im’avez ainsi sauvé la vie! Vive Dieu ! Certes, je vous ai promis une grâce, et demandez ce que vous voudrez... Que voulez-vous ?

—Que Votre Majesté me permettre de mettre à son profit ma science en pratique.

—Quelle est cette science ?

—Celle de faire disparaître les taches des diamants.

—Vous avez ce secret ?

—Oui, aire.

—Alors, votre fortune sera faite.

—Elle l’est.

—Vous êtes riche ?

—Autant qu’un homme puisse désirer l'être. Mais le fortune n’est rien pour moi: La science est tout ! ”

Le roi avait à sa cravate un bouton de diamant très beau. Ce diamant, que le joaillier de la couronne avait vendu récemment, n’avait qu’un défaut: c’était une tache placée de côté.

Louis XV prit le bouton, et, le montrant au magicien : RE

“Vous pouvez faire disparaître cette tache alors? dit-

—Qui, sire! répondit le magicien.

—Le diamant doublera de valeur ?

—Qui, sire.

—Combien faut-il de temps pour cel ”

—Cinquante jours.

—{C’est peu. Enlevez cette tache, et rapportez-moi ce diamant, et si la tache ne peut disparaître, eh bien! gardez là pierre. Mais d’abord, enlevez votre masque. Je veux voir si vous êtes bien réellement celui que vous dites être. ”

Le magicien recula lentement jusqu’à ce qu’il se trouvât plaçé en plein sous la .umière du iustre. Tous l’entouraient avec une certaine anxiété.

On entendait la musique résonner avec entrain dans la salle voisine et les murmures des voix et le bruit des pas des danseurs et des danseuses.

Le magicien demeura un moment immobile : il tournait le dos à la salle de bal, près de l’entrée de laquelle il était, et il faisait face an roi. Tout à coup, avec un geste brusque, il enleva son masque et son visage apparut inondé de lumières.

L’instant fut court, car il avait remis presqu’aussitôt son masque, mais quatre exclamations avaient retenti à la fois.

“C’est lui!” avait dit le roi.

La comtesse de Gergy avait les mains jointes et un cri expirait sur ses lèvres.

Morin et la baronne de Lude poussaient aussi le même cri. :

Le magicien s’était élancé: il avait disparu, s’enfonçant dans les flots pressés de la foule qui envahissait la salle de bal.

“Mon Dieu! dit Mme de Gergy, mais ce n’est pas possible.

—Quoi done? demanda Louis XV. Connaissez-vous donc aussi cet homme, madame ?

—S$ire, c’est impossible.

—Que voulez-vous dire ?

— Votre Majesté sait que j'ai près de quatre-vingts ans ?

—Je le sais, madame, mais je ne le devine pas en vous voyant.

—L'homme qui vient de partir et dont j’ai vu le visage, n’a pas plus de trente à trente-cinq ans ?

—Sans doute.

—Eh bien! I1 y a soixante ans, à l’époque où j'allais épouser M. de Gergy, cet homme m'a fait la cour: il avait trente ans il s’est battu avec mon mari.

—Ce n’est pas possible, madame! Il aurait quatrevingt-dix ans maintenant.

—Je l'ai reconnu!

— Votre mémoire fait défaut !

—Sire! je vous jure...

—C’est une ressemblance !

—Mais il a sous l’oeil gauche la trace de la cicatrice!

—Ce n’est pas possible, madame!

—{Cependant, dit le comte Morin, il y a encore quelque chose qui me paraît être aussi impossible et qui est cependant.

—Quelle chose? demanda le roi.

—J’ai vu cette homme en Alsace, à Strasbourg, en 1710, il y a trente-cing ans. J'étais jeune alors, mais son visage m’est resté gravé dans la mémoire. Il était exactement le même qu’à présent et ir avait le même âge. Il se nommait Simon Wolf, et il paséhit pour être l’un des juifs les plus riches de tout le pays. .

— Alors, il aurait soixante ans s’il avait, il y a trente ans, l’âge qu’il paraît avoir aujourd’hui ?

—Oui, sire,

—C’est encore impossible. ”

Et, se tournant vers la jeune baronne de Lude :

“Et vous, madame, dit le roi, pourquoi avez-vous criéf .

—Parce qu’en voyant cet homme, sire, j’ai cru avoir

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l'oncle du grand-père de mon mari, celui qui était écuyer du roi François II. Le portrait est en médaillon dans ma chambre; je le regarde tous les matins, et j'ai les traits gravés dans l'esprit.

—Mais il ressemble done à tout le monde ?”

Et le roi se mit à rire.

“ Pour une plaisanterie de bal masqué, reprit-il, c’est une plaisanterie spirituelle et aimable. Çà, messieurs, récapitulons ! ”

Louis XV disait rarement trois phrases de suite sans y intercaler l’adverbe çà, auquel il prêtait tous les sens, suivant l’infonation qu’il donnait.

“ Çà, reprit le roi. Je commence, et procédons par urdre. Pour moi, ce magicien est un brave Français, un de mes sujets qui m’a sauvé, il y a huit jours, quand un sanglier allait se ruer sur moi, et il a trente ans.

—Pour moi, dit Mme de Gergy en obéissant à un signe du roi, c’est le vicomte de Rueilles qui a voulu me séduire, et il a quatre-vingt-dix ans.

—Pour moi, dit Mme de Lude, c’est mon grandgrand-grand-oncle, l’écuyer du. gentil roi François,. et il à deux cents ans au moins.

—Pour moi, reprit le comte Morin, c’est Simon Wolff, le juif, et il a soixante ans.

—Et vous, Pisani? demanda le roi.

—Pour moi, cest le comte de Bellamare, dit Pisani, et il a cinquante ans.

—Ce dont je suis certain, dit le duc de Santarès, c’est que c’est le fils naturel de la veuve de Charles II d’Espagne et d’un riche banquier de Madrid. Il a été élevé secrètement à Bayonne, et on lui a acheté la terre de Montferra pour l’emmarquiser. I] a donc à peine 30 ans. : -#

—Ce que je crois pouvoir äffirmer, dit ie baron

: Stosch, c’est que c’est simplement le fils de Rotenhem,

le collecteur des tailles de Munich, lequel est mort fort

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riche et avait acheté avant de mourir la baronnie de Schoening pour son descendant.

—Pour moi, dit Orloff, je ne puis douter. Cet homme a été le favori d@l'impératrice, c’est le comte Solslow, aujourd’hui en disgrâce, mais qui a si puissamtnent contribué à l’avénement d’Elisabeth,

{C’est un voyageur, dit le baron Aymar, et, à mon compte, le plus jeune âge qu’il puisse avoir, c’est cinquante ans.

——Qu’il soit ce qu’il voudra, dit lord Hay, il m’a bravement sauvé la vie en tuant un tigre.

—Allons! dit le roi. Maurepas a raison: c’est un homme qui se moque agréablement de nous, mais nous verrons bien où le conduira Paffaire du diamant, Maintenant, mesdames, et vous messieurs, puisqu’un hasard vous a mis à même de savoir que j'étais ici, je vous prie de respecter mon incognito jusqu’à la fin du bal. ”

Et, adressant un geste gracieux à ceux qui l’entouraient, .le roi, suivi de Richelieu et de Tavanne, rentra dans la salle du bal où l'animation était des plus vives.

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