‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 37 sur 44 · LA NYMPHE · texte numérisé non relu

LA NYMPHE

C'était dans la grande salle que l’on dansait, ainsi que je l’ai dit. Cette grande salle se nommait aussi la Salle du Trône. C’est celle qui existe encore aujourd’hui.

Dans cette Salle du Trône, il y avait et il y a toujours deux vastes cheminées ornées de persiques, cariatides bronzées et de figures allégoriques placées en regard aux deux extrémités.

Sur la cheminée de droite était un portrait en pied de Louis XV, offert à la ville neuf ans plus tôt, en 1736, par le roi.

Sur l’autre cheminée un autre grand tableau de Vanloo portant la date 1739 et représentant Louis XV assis sur le Trône, recevant les hommages du prévôt et des échevins de Paris, à l’occasion de le puix qui venait d’être signée.

En face étaient les fenêtres de la façade donnant sur la place de Grève. Entre ces fenêtres, était, parmi d’autres tableaux, celui de l’Entrée de Henri IV à Paris.

C’était au-dessous de ce tableau que’actif et intelligent prévôt des marchands, pour faire une surprise au roi, avait fait dresser, tandis que Louis XV était dans

- lc Salon des Fleurs, une estrade toute de velours, de

soie et d’or.

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Sur cette estrade on avait placé, démasquées, les cinquante plus jolies filles, jeunes femmes ou jeunes veuves que l’on avait pu trouver dans l'assemblée,

Dans cette fraîche corbeille de charmants visages, il n'y avait pas deux toilettes se ressemblant, C'était une diversité de costumes tout à fait pittoresque,

Au pied de l’estrade, on avait placé les musiciens.

Le prévêt des merchands, ayant l'oeil ouvert sur la sortie du petit Salon des Fleurs, attendait que le roi en franchit le seuil pour donner le signal de la musique,

Enfin Louis XV apparut, toujours masqué, et n‘ayant Pas quitté son costume d’if. Le charmant et attrayant coup d'oeil de l’estrade lui faisant oublier la scène du magicien, le rameua à d’autres idées. Louis XV commençait à être fin connaisseur en fait de bear *és féminines,

Son regard caressant se promena lentement sur chaque degré de l’estrade, s’arrêtant sur chacun des piquants minois qui rougissait sous l'influence magnétique que Mesmer allait mettre à la mode.

Pendant ce temps la musique faisait entendre ses accords harmonieux et des tourbillons de danseurs et de danseuses agitaient l'air autour du roi.

Louis XV jouissait avec un redoublement de délices de ce spectacle tout neuf pour lui, quand tout à coup une apparition nouvelle vint en augmenter la saveur.

D’un groupe aux riches costumes de brocards d’or et d'argent, venait de s’élancer une compagne de la Diane C'hasseresse, une nymphe à la chevelure blonde et flottante, à la +aille élancée, le carquois sur l'épaule, montrant un bras rond et blanc, une jambe fine et une main de déesse, brandissant dans ses doigts mignons une flèche à la pointe d’or et garnie de plumes éclatantes.

.La jolie nymphe était Mesquée, mais aux effluves sympathiques qu’elle répandait autour d’elle, le roi sentit battre bon coeur.

Dominé, entraîné malgré lui, obéissant à un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte, il s’approcha de la nymphe qui passait légèrement devant lui.

“ Belle chasseresse! dit-il. Heureux œux que vous percez de vos traits! Les blessures en sont-elles mortelles ?

—Beau chevalier, répondit la chasseresse, si cela est j'en serai avare, car, je ne veux procurer à personne le bonheur de mourir de leur atteinte. ”

Un pathos valait l’autre, Louis XV prit la main blanche de la chasseresse, et l’entraînant doucement vers le petit Salon des Fleurs :

“Quoi! dit-il. Auriez-vous donc peur d’être aimée ?

—Diane a le coeur peu sensible, et cette fière déesse sourit des tourments de l’amour.

ë Et vous êtes son élève ?

: —QOui!

—Ïl faut faire infidélité aux prescriptions de votre maîtresse, car il serait affligeant qu’à tant de charmes on joignît tant de cruautés...

—Oh! reprit la jolie nymphe en montrant dans un sourire ses dents de perle, toutes les belles qu’o nrencontre au fond des forêts n’ont pas fait voeu d’indifférence.

| —En vérité? Et vous êtes de celles-là ?

! —Que vous importe ?

—Beaucoup plus que vous ne croye”

— Pourquoi ?

—Parce que vous êtes belle et charmante, et qu’à côté du charme et de la beauté l'indifférence est un poison dangereux.

—{'est un gage de bonheur!

—Ne dites pas cela?

—Faut-il mieux que je le pense et que je ne le dis Pas ou que je ne le pense pas et que je le dise?

—Dites-moi, ma jolie nymphe, si c’est le plaisir meur-

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trier de la chasse qui vous conduit, vous et vos semblables, dans le fond des forêts ?

—Pas toujours... Ainsi parmi nous il en est une qui ne va dans les forêts que poussée par un sentiment bien opposé. ” |

Tout en causant Je roi et la jolie-chasseresse avaient atteint le seuil du petit Salon des Fleurs. Ils étaient entrés et tous deux venaient de’s’asseoir sur le sopha.

Le rôi tenait toujours dans les siennes la main qu’il avait prise.

“Celle dont vous parlez, reprit Louis XV, est peutêtre une tendre Vénus cherchant, sous les frais ombrages, quelque nouvel Adonis.

—Je le crois. ”

Et la nymphe soupira légèrement :

“Un Adonis? répéta le roi.

—%ui... un Adonis... charmant ! ”

(Deuxième sonpir, moins contenu que le premier.)

La belle nymphe secoua douloureusement la tête :

“Ah! quel dommage ! dit-elle. Quel grand malheur ?

—Comment? Pourquoi ce dominage? pourquoi ce malheur ?

—Parce qu'entre a nymphe languissante et le bel Adonis il y a une distance trop grande...

—Une distance ?

—Ïmpessible à franchir!

(Troisième soupir, accentué).

—Rien n’est impossible ! s’écria le roi avec feu. Toute distance s’efface quand l’amour passe dessus son aile!

—Hélas ! l'amour va bien haut, dit la belle nymphe, mais il ne monte pas jusqu’au trône!

—Au trône! répéta le roi. Qu’entends-je ?

—Taisez-vous! dit la nymphe avec une expression de grand embarras.

—Pourquoi me taire ?

—Parce que personne ne doit savoir.

—Pas même moi?

—Laissez-moi ! ”

Et elle voulut se lever. Le roi la retint doucement. Is étaient seuls alors dans le petit Salon des Fleurs.

“ Dites-moi seulement dans quelle partie de la terre 0 npeut rencontrer cette nymphe charmante et sensible, demanda Louis XV.

—Oh! il n’est pas besoin d'appeler votre attention sur un autre hémisphère. Il est rare que le bel Adonis parcoure les bois qui avoisinent Paris sans que la nymphe sensible n'apparaisse près de lui... Mais elle a cependant un endroit de prédilection...

—Qui se nomme ?

—La forêt de Sénart.

—La forêt de Sénart! répéta le i avec feu, oh! n’abusez pas de l’émotion que j’éprouve. C’est dans cette forêt que j’ai rencontré la plus attrayante des femmes, celle qui a fait battre mon coeur d’amour et de tendresse...

—Taisez-vous! taisez-vous !

—Oh! poursuivit le roi avec un redoublement d’animation, dites-moi si vous connaissez la charmante amazone de la forêt de Sénart, celle qui, à toutes les chasses, apparaît sous toutes les formes!

—QOui! je la connais!

—Beaucoup ?

—Oh! beaucoup! je vous assure.

—Une grâce, dit le roi en baisant la main qu’il tenait, démasquez-vous ! ”

La jeune nymphe était debout, en face du roi, tournant le dos à la porte de la grande salle. Avec un geste rapide, elle détacha le masque qui lui couvrait le visage.

“Ah! fit le roi en contemplant les traite divins de son inconnue de la forêt de Sénart. C'était vrai...”

Et se levant à son tour, il détacha son masque :

“Le roi, dit la nymphe avec une expression de terreur charmante. Ah! il sait tout!.. .”

Et quittant brusquement le salon elle s’élança dans la grande salle. Le roi, rouge de surprise, de plaisir et d’émotion, s’élança sur ses traces, sans même remettre son masque.

La nymphe fugitive allait disparaître, dans la foule qui s’entr'ouvrait, quand sa main laissa tomber, sans qu’elle le ramassât, un mouchoir garni de dentelles.

Vingt mains s’abaissèrent à la fois, mais plus prompt qu'aucun de ses contisans, Louis XV s'était élancé et il s'était empa.é du tissu de fine batiste. Puis, ne pouvant atteindre avec le bras jusqu’à la jolie nymphe, il le lui jeta doucement avec précaution.

Dans ce geste d’une politesse toute française, la foule des courtisans vit une intention éminemment orientale.

“Le mouchoir est jeté, dit Richelieu.

—Le mouchoir est jeté !” répétèrent dix voix. ;

Et dix minutes après la salle entière disait: le mouchoir est jeté, et Mme de Rochechouart, qui avait compté allumer dans le coeur du roi une Passion sincère, s’évanouisenit de douleur d’avoir manqué le but.

D’autres fronts encore se couvrirent de sombres huages, et bientôt un même nom fut dans toutes les bouches prononcé avec admiration par les uns, avec envie, rage et dédain par les autrés. .

Ce nom était celui de Mme Le Normand d’Etioles.

En quittant le roi, elle avait eu la coquetterie de quitter le bal.

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