MERCURE
Le roi avait fait monter Richelieu dans son carrosse. Tls étaient seuls tous deux et le carrosse retournant à Versailles, la route était longue et la conversation avait le temps d’être détaillée.
“Mon cher duc, dit le monarque amoureux après avoir épuisé la série des récits et des descriptions, vous me voyez enchanté.
—J’en suis heureux, sire.
—Et je ne veux pas le nier! Je suis enivré, éperdu, épris. J’ai le coeur qui palpite... Enfin, je suis ma-
lade... très malade d’amour...
—{Calmez-vous, sire! Nous aurons bientôt en notre pouvoir le remède qui convient au mal.
—Le pensez-vous, mon ami?
—J’en suis sûr!”
Le roi secoua la tête avec un air de doute.
“Cela me paraît difficile, bien difficile même, dit-il.
—Pourquoi? demanda Richelieu.
—Parce qu’on dit, on affirme que M. d’Etioles est fou de sa femme. ;
—Tant mieux !
. {Comment ?
—4n le trompera plus facilement.
—$’il aime sa femme?
—$’il en est fou! Oui, sire, on voit trouble avec les yeux de la folie.
N'importe! Je crains que, dans cette circonstance, ce gentilhomme ne fasse du bruit.
——[ ÿ a un moyen pour ne pas l'entendre s’il veut parler.
—Quel moyen, mon ami?
-——Celui qui consiste à lui prouver qu’il a absolument, ais absolument besoin de voyager pour sa santé!
—Ÿ songez-vous? Un exil! :
—Non, sire! Une simple promenade... une promenade agréable même... mais rendne nécessaire et limitée’ par ordonnance du médecin... ‘Il doit être malade, le pauvre garçon; il faut qu’il sc soigne!
—Vous êtes un grand roué, monsieur de Richelieu !” dit le roi avec admiration.
Le duc salua.
“Je suis, répondit-il, le serviteur dévoué de Votre Majesté.
—Ainsi, reprit le roi, vous croyez que Mme d’Etioles ne repoussera pas mes voeux.
—Moi, je la vois d’ici qui tremble de n’être pas assez vite attaquée.
—Richelieu !.
—{’est ma conviction!:
—Vous ne doutez de rien, mon cher duc!
— T1 faudrait que je fusse bien incrédule pour ne pas croire au succès de Votre Majesté.
—Taisez-vous, flatteur !
—Ï1 faut cependant que je dise encure à Votre Majesté quelque chose.
—Quoi doné ?
—Que si, demain soir, Mme d’Etioles venait à Versailles. ..
—À Versailles? s’écria le roi,
—Oui, sire... ai elle venait. . faudrait-il la faire entrer dans les petits appartements ?
—Binet sera prévenu.
— Alors elle viendra !
—-Richelieu ! dit le roi en riant, vous êtes le diable!
—Soit! répondit le duc; mais avouez, sire, que tout diable que je puisse’être, je tiens pour cette fois dans mes mains les clefs du paradis. ”
La voiture atteignait le Cours-la-Reine.
“Sire! dit Richelieu, Votre Majesté veut-elle me permettre de faire arrêter la voiture et de descendre,
—Pourquoi? demanda Louis XV.
—Service du roi !répondit Richelieu en riant.
—Je n’ai rien à dire; faites. ”
Richelieu tira le cordon: la voiture s'arrêta presque aussitôt.
—Quand vous reverrai-je ? demanda le roi.
—Demain, sire, répondit Richelieu en homme sûr de son fait, demain je vous dirai l'heure précise. ”
Un valet ouvrit la portière ; Richelieu descendit. La voiture repartit au gclop des chevaux. Trois voitures de suite l’accompagnaient avec douze gardes à cheval de la maison du roi.
Deux autres voitures venaient après l’escorte: c’élaient les carrosses du duc de Richelieu. Ils s'étaient arrêtés et ils attendaient.
La portière de la première voiture ouverte, Richelieu monta lestement et s’assit au fond. :
“ Sango de mi! dit une voix éraïllée, il était temps; j'allais dormir. ”
Cette voix éraillée était -elle du chevalier de la Morlière.
“Tout marche à merveille! dit Richelieu.
—Mais je suppose, néanmoins, que vous avez toujours besoin de moi?
Qui!
—Que faut-il faire ?
—Que demain d’Etioles laisse sa femme libre.
—À partir de quelle heure?
—À partir de sept heures du soir.
—Bueno!
- —Vous serez en mesure ?
—Je le suis déjà. .
—Comment ?
—J’avais tout prévu. Vous savez bien comme je suis fort! Il n’y en a pas deux comme moi! Et dire que le roi ne me fera peut-être jamais de pension.
—Qu’avez-vous fait ?
—Voilà la chose. Certain que le roi verrait ce soir au bal la jolie nymphe, j'étais plus certain encore qu’il voudrait la revoir demain. En conséquente, j’ai joué au brelan avec d’Etioles : je lui ai raflé son argent, selon mon habitude de gagner et la sienne de perdre, et, après lui avoir gagné son argent, je lui ai gagné un souper pour demain. Vous saisissez ?
—À près ?
—PDonc demain nous soupons à sept heures. Nous avons des convives. La scène se passe au Roi Salomon. Je me place à côté de d’Etioles, je l’appelle mon ami, je lui jure de pourfendre et de perforer tous les gens qui regarderaient sa femme en face ou de travers. Mes sentiments, mes discours et les vins généreux l’animent. Au moment du champagne, je glisse dans son verre la pincée suffisante de cette poudre purgetive qui ne me quitte jamais, et qui m’a rendu tant de services. . .
—ÆComment! dit Richelieu, vous allez employer de la poudre purgative ?
—LC’est le meilleur des moyens !Si vous saviez combien elle m’a valu de conquêtes !
—Ah! par exemple, j'aimerais à connaître: ce nouveau procédé de plaire! =
—Rien de plus simple. Quand je veux m’adjuger le
rendez-vous d’un ami, je soupe, dîne ou déjeune avec lni, suivant l’heure. La poudre fait son effet: l'amant infortuné, se sentant indisposé, est obligé d'écrire... Pour s’excuser. Je me charge de la mission et de la Commission : je vois la belle ct je me laisse arracher une confidence d’infidélité que j'invente, ce qui la conduit droit à la vengeance. C’est facile,
—Le fait est, dit Richelieu, que c’est un moyen... ingénieux.
—En dosant fortement, continua la Morlière, je vous débarrasse de d’Etioles jusqu’au iendemain.
—Très bien.
—C’est dit? ”
Et la Morlière tendit Ja main.
” Ce sera fait? demanda Richelieu.
—{Qui., ”
..Un son doré retentit. La Morlière arrondit le bras et enfouit sa main dans sa poche.
“C’est tout? demanda-t-il.
—Oui, dit Richelieu.
—Alors, buena noche, comme disent les Es ols ; leben sie wohl, comme ajoutent les Allemands. ”
La voiture s’était arrêtée. La Morlière sauta leste. ment sans attendre que le marchepied fût abaissé. Il passa à la seconde voiture qui était vide ;il monta dedans.
“Retournons à l'Hôtel de ville ” dit-il avee un accent superbe. | ‘
Le valet referma la portière. La Morlière se drapa dans son manteau, et le carrosse suivit rapidement le Quai, courant vers la Grève.