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LES DEUX SOEURS

“Oh! comme ils sont beaux ces diamants, ma chère Nicette! Voyons! lève la main devant la lumière, que je voie mieux. ”

Nicette obéit: elle 1 ber sur l’annulaire les des lustres.

# Comme il brille!

—Et le tien, Sabine? Il est bien béau aussi. Fais-le briller! ®

Sabine fit jouer la pierre en balançant doucement sa main à demi fermée.

C’était dans le petit Salon des Fleurs que causaient les deux jeunes filles. Le roi venait de quitter le bal dont l’animation n’avait pas diminué. Tous les dan. seurs et les danseuses s'étaient promis de tenir ferme jusqu’à l’heure où la lumière du jour viendrait les contraindre à abandonner le champ de plaisir.

Dans la grande salle, il y avait un brouillard rougeâtre qui formait comme un nuage au-dessus des lustres et qui s’amassait sur le plafond.

Les musiciens redoublaient de courage ét d'énergie.

Après le dèpart du roi, qui n’avait produit aucune sen sation puisque son incognito avait été absolument respecté, Roland avait conduit sa soeur et sa fiancée dans

“aa main gauche, et laissa toms des lampes et des bougies

ue

le peit salon pour qu’elles pussent respirer plus à l'aise, bin du bruit et de la foule.

Nicette et Sebine, démasquées toutes deux, étaient assises l’une à côté de l’autre, les mains dans les mains. Elles se regardaient, et il y avait dans l'expression du regard de Nicette un ravissement profond.

“Mon Dieu! dit-elle en se penchant pour embrasser Sabine, depuis que tu es guérie, depuis que tes forces te sont revenues si vite, je ne me lasse pas de te regarder. I] me semble toujours que tu es malade, étendue sur ton lit, et quand je te vois souriante et grande fille, bien alerte, bien vive, je me demande si c’est bien toi!

—Enfant, dit Sabine en rendant le baiser reçu, comme tu es bonne et gentille.

—Oh! je t’aime bien, va!

—Et moi aussi!

—Ah! dit naïvement N icette, c’est vrai que nous Dous aimons bien! |

—De tout mon coeur.

—Quel bonheur, dit Nicette en se rapprockant, que nos deux frères nous aient aimées tous les deux.

—{Ce n’est pas étonnant que Roland t’ait aimée. Tu es si jolie!

—Et toi done, Sabine! Oh! tu es bien plus jolie que moi !

—Mais non!

—Mais si, et je comprends bien que Gilbert, mon frère, t’adore.

—Et lui et Roland qui s'aiment tant aussi !

—Qh! comme nous pourrons être heureux tous. les quatre, Sabine!

—Et notre consentement! dit une voix d’homme. Vous ne me le demandez pas ? ” | Gilbert et Roland venaient d'entrer. Gilbert portait un costume de paysan napolitain. L

En voyant les deux jeunes gens, Nicette et Sabine

s'étaient levées avec une exprese on d’embarras. Elles avaient été surprises dans leur conversation.

“Il est tard, dit Sabine, nous aisons partir, n’est-ce pas ? : —8i tu le veux, répondit Roland. Mon père est

parti dans une voiture du roi pour Versailles, et il nous

a laissé le fiacre qui nous avait amenés.

—Eh bien! donnez-moi votre main ma belle Sabine, et partons. ”

Sabine passa son bras sous celui de Gilbert, et elle s'appuya sur ce bras nerveux avec cette confiance de l'être faible qui a foi dans la puissance protectrice.

Roland marchait en avant avec Nicette,

“Et, dit Sabine €. se penchant vers Gilbert, quelles nouvelles ?

—Rien encore de certain, répondit Gilbert.

Mais vous espérez ?

__—Je suis certain que nous découvrirons la vérité, et

alors, vous serez vengée, Sabine!

—Que faut-il pour arriver au but? ‘

—Quelque chose de difficile à avoir. +

—Qu’est-ce donc ?

—Des papiers enfermés dans l’armoire secrète du ca-

. binet du lieutenant de police.

—Dans l’armoire secrète du lieutenant de police ! mais il faut que le roi lui dise de les donner; mon père en parlera au roi.

—Cela ne se peut. Ne parlez pas de cela à votre père, Sabine !

—Pourquoi ?

—Parce qu’alors au lieu de réussir, nous échouerions peut-être.

—Je ne comprends pas.

— Vous avez confiance en moi, Sabine ?

—Obh! vous le savez bien, Gilbert,

Bains. us |

—Alors, laissez-moi faire, et continuons à garder notre secret pour nous deux.

—Mais ces papiers, comment les aurez-vous ?

—Je ne sais encore, mais je les aurai.

—Et vous croyez qu'avec ces Papiers vous pourrez savoir quel est le misérable qui m'a voulu tuer?

—Qui, Sabine. Ma conviction sincère, profonde, c’est que le lieutenant de police sait qui vous a frappée. 11 le sait, mais il étouffe l'affaire.

—0Oh! mon Dieu! murmura Sabine. Mais quel est donc le coupable ?

—Quelque grand seigneur, sans doute, quelqu'un que l’on n’ose punir ouvertement. 11 y à un mois, le roi, la cour, le lieutenant de police s’occupaient de cette affaire. On mettait tout en oeuvre pour arriver à la vérité, on jurait de ne s'arrêter qu'après avoir trouvé le Coupable... Eh bien! on n’a rien trouvé, Sabine, et depuis huit jours on a abandonné les recherches, on a : cessé de s’occuper de l’affaire. Cela, jen suis sûr. Pour agir ainsi, il faut que le lieutenant de police se soit trouvé face à face avec quelque redoutable puissance.

—Et ces papiers dont vous parlez peuvent vous éclairer ? :

—Sans doute. Comme le roi peut demander compte, quand il lui plaît, au lieutenant de police, celui-ci a, par devers lui, tous les documents nécessaires pour répondre. L’armoire secrète, l'armoire de fer contient tous les papiers relatifs aux affaires qui ne peuvent être publiques. Vous comprenez ?

—Très bien; mais comment aurez-vous ces papiers ?

—J’ai un ami tout puissant près de M. Feydeau qui Pourra m’aider. ”

Sabine Serra conire elje le bras de Gilbert.

“Faites tout pour découvrir la vérité, dit-elle. I] faut que je sache qui a voulu me tuer. ”

Il y avait une telle énergie dans l'expression de cette volonté, que Gilbert regarda Sabine avec admiration.

“Je le saurai!” dit-il.

On atteignait le bas de l’escalier. Gilbert et Roland avaient remis leurs masques avant de quitter le petit Salon des Fleurs. Nicette et Sabine avaient toujours la leur.

Au moment où les deux couples passaient sous le vestibule, deux voitures s’arrêtaient devant la grande porte. L'une était le fiacre que Roland avait fait appeler, l’autre une voiture éKgante sans armoiries.

De celle-là descendit le chevalier de la Morlière.

La portière du facre était ouverte; Gilbert fit monter Sabine; puis, laissant Roland s'occuper de Nicette, il recula vivement ét posa «a main droite sur l’épaule de la Morlière, qui, lui aussi, avait remis son masque avant de descendre de voiture.

Le main imprima une certaine pression sur l'épaule, et l'index se releva et s’abaissa trois fois de suite à distance régulière.

“ Corpo di Bacco! ” dit la Morlière en s’arrêtant et en se retournant.

Gilbert le regarda fixement. Ses prunelles flamboyaient à travers les trous de son masque.

“ D'où viens-tu? dit-il.

—De la Maison-Rouge, répondit le chevalier.

—Tu as vu le duc?

—QOui.

—T1 était avec le roi ?

—Qui.

—Tout est-il décidé ?

Exactement comme vous le pensiez. (C’est pour demain soir. Le roi veut souper avec Mme d’Etioles, et Richelieu conduira la dame à Versailles.

—Le duc t’a-t-il chargé d’agir de ton côté.

—Qui, comme vous l'aviez encore dit.

—Et tu feras ce que j'ai dit de faire ?

—De point en point. Quand j'ai eu communiqué l'idée au due, il a ri, et il a trouvé le moyen merveilleusement gai.

—Bien! Va prendre ce soir d’Etioles à cinq heures et demie, chez lui, et ne le quitte pas plus que son or..,r" jusqu’au moment où je te ferai donner l’ordre t laisser partir, …

—Entendu et convenu ! Avez-vous d’autres 2-5 à cations à me faire ? z z

—Non! Tu peux rester ici et attendre, si : >; ble, que le soleil soit levé pour quitter le bu’.

La Morlière fit entendre un grognemem il: 40 :'a tion; puis il pirouetta sur lui-même et il se ait à gra vir d’un pas rapide les marches de l’escalier,

Gilbert revint au fiacre : les deux jeunes filles et land étaient montés et attendaient, assis sur la banquette. :

“Rue St-Honoré, près de la rue St-Roch, ” dit Gil Lert en s’élançant dans l’intérieur de la voiture et en Prenant place sur le devant. |

Les voitures alors n’étaient Pas pourvues de lanternes, . €€ qui faisait ressembler leur intérieur à un antre noir dans lequel on ne distinguait rien.

La portière refermée, le cocher fouetta ses chevaux ; mais les pauvres bêtes avaient sans doute la peau peu sensible et besoin d’un violent stimulant, car elles demeuraient immobiles. Le cocher redoubla d’ardeur: le fouet claqua comme la foudre qui éclate, les chevaux firent un effort, le fiacre s’ébranla et roula lentement sur le pavé.

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