LE FEU DE PAILLE
Bien que lordonnance de la Reynie, qui avait doté Paris de cinq mille lanternes, depuis 1667, fût en pleine vigueur d’application, l’éclairage était loin d’être suffsant. Quelques mois plus tard (en novembre 1745), on devait substituer les réverbères aux lanternes; mais en février l’innovation n’avait pas eu lieu ; aussi, bien qu’il y eût grand fête à l'Hôtel de ville, la place de Grève et les rues adjacentes étaient-elles plongées dans une obscurité profonde, : «
En quittant la place de l’Hôtel-de-Ville, le fiacre s’6tait engrgé dans la rue du Mouton, pour, de là, gagner la rue de ‘a Poterie et la rue des Lombards.
La voiture continuait à rouler lentement, traînée péniblement par les deux chevaux d'apparence étique et marchant de cette allure bizarre qui n’est plus le pas, qui n’est pas le trot, mais qui a l’apparence du dernier en ayant la vitesse du premier.
Il était trois keures du matin.
Les deux jeunes filles étaient assises au fond de la voiture. Gilbert et Roland étaient placés, Gilbert-en face &e Sabine, Roland en face de Nicette, :’
On ne parlait pas, mais la conversation muette des doigts qui e’enlaçaient était bien plus expressive encore que les paroles,
Tout à coup, au milieu du silence et des ténèbres, retentirent des cris et jaillit une lumière vive.
La voiture venait de s’engager dans la rue des Lombards, et elle atteignait la ruc Saint-Denis.
A la rencontre des deux rues, sur l’espace vide formé par l2 croisement des voies, un grand feu de paille sèche était allumé, et des jeunes gens s’amusaient à danser autour.
La flamme montait rougeûtre, chassant devant elle’ des tourbillons de fumée noire. Les jeunes gens s’amusaient à sauter par-dessus la paille et au travers des flammes.
Eux aussi portaient des costumes bizarres, eux aussi étaient masqués. Sans doute ils avaient voulu avoir leur fête, comme la riche bourgeoisie avait la sienne, et tandis qu’on s’illuminait à l'Hôtel de ville, ils s’illuminaient dans la rue.
On dansait en rond, on chantait, on criait, on sautait avec un vacarme à tenir éveillés tous les habitants des maisons voisines.
En voyant arriver le fiacre, qui débouchait par la rue des Lombards, les jeunes gens poussèrent des hourras/ joyeux et moqueurs. Le feu de paille tenant tout le centre, il était presque impossible à la voiture de passer.
“Elle passera ! crièrent des voix.
—Elle ne passera pas!” crièrent d’autres voix.
Les danseurs et les sauteurs recommencèrent de plus belle à chanter et à danser, entourant la voiture dans leur ronde avec des hurlements de bêtes féroces.
“Oh! dit Sabine, j'ai peur.
—Ce n’est rien ! dit Gilbert. Des gamins qui jouent.”
Et, se penchant en dehors de la voiture :
“Avancez donc ! dit-il au cocher.
—Hue ! cria l’automédon en faisant claquer son fouet. Gare donc!
—$aute par-dessus la paille! cria une voix.
—1 faut qu’il passe au milieu ! dit une autre voix.
—ÆCela fera des étincelles !
—Ce sera amusant !
—S’il ne passe pa. là, il ne passera pas! vociféra un 8:and garçon à la physionomie patibulaire.
—Non! non! il ne passera pas!
—Marche !
—Hue! hue!! hue!!!
—Gare, alors! cria le cocher.
-—Oh ! dit Nicette, j'ai bien peur aussi.
—Tourmez! dit Roland au cocher, vous prendrez par l’autre rue.
—Marche! marche!” cria la foule.
Eï les danses et les chants continuèrent. Le cocher voulut faire tourner ses chevaux, mais une barrière humaine s’opposa au mouvement de la voiture.
“Ah! dit Gilbert avec colère, il faut passer.
—Ne descends pas! cria Nicette.
—N’aie pas peur !”
Gilbert ouvrit la portière.
“Allons, mes amis, dit-il, laissez-nous passer.
—Danse avec nous avant! cria le grand garçon à la laide figure. +
—Tiens! dit un autre, il y a des dames dans la voiture.
—Alors qu’elles dansent aussi.
—Qui! oui! en avant la danse !”
Un groupe #’approcha de la portière ouverte,
Gilbert était peu patient. Il saisit le grand garçon qui paraissait crier plus fort que les autres, et il l’écarta avec une violence telle, qu’il alla rouler sur le pavé en entraînant deux ou trois compagnons dans sa chute.
Des vociféraiions menaçantes répondirent à l’action de Gilbert. Quinze ou vingt bras se levèrent et huit ou dix hommes se ruèrent sur l’assaillant.
Gilbert les reçut sans reculer d’un pas, et deux autres
allèrent tomber près de ceux qui n'avaient pas eu le temps de se relever.
“Mon frère! dit Nicette d’une voix faible.
—Gilbert !” cria Sabine. °
Roland s'était élancé hors de la voiture. D’un seul bond il fut près de Gilbert.
En ce moment, une éblovissante clarté illumine la petite place... Un jet de flammes formidables jailissait d’une quantité de bottes de paille nouvelles lancées à la fois dans ce foyer... Des cris violents éclatèrent de toutes parts...
On voyait clair dans l'intérieur de la voiture comme er plein jour: .
“Ah! fit Sabine avec un accent de terrcur folie, c’est la voiture qui m’a apportée pour me mener tuer !”
Elle n’achevait pas que les portières ouvertes étaient brusquement refermées et que les chevaux, paraissant saisis de verti®, partaient au galop entraînant la voiture au milieu du foyer incandescent.
La paille enflammée, écartée violemment par les fers des chevaux et par les roues de la voiture, fit voltiger une véritable pluie d’étincelles.
Puis à la lumière si vive succéda anssitôt Pobscurité.
La voiture emportée par ses chevaux roulait dans la direction du cimetière des Innocents
Gilbert et Roland poussèrent un même cri et s’élancèrent, renversant tout ce qui s’opposait à leur passage.
Mais le galop des chevaux était rapide... On ne voyait plus la voiture, on n’entendait plus le roulement.
Gilbert et Roland avaient atteint le cimetière, Lls se regardaient avec une anxiété des plus vives.
“Les chevaux effrayés se sont emportés! dit Roland. Oh! s’ils brisaient la voiture!
—Cours! va! cria Gilbert en s’élançant vers la place qu’il venait de quitter.
—Où vas-tu? demanda Roland en larrétant.
—Me saisir de l’un de ceux qui étaient là pour ssvoir où sont Sabine et Nicette.
—Tu erois dene à un nouvel attentat ?
—Qui! Cours après le fiacre !”
Gilbert se précipita vers l'endroit où la rue des Lombards croise la rue Saint-Denis.
La paille, à demi consnmée, à demi éteinte, gisait éperse sur le pavé. La petite place éiait déserte. Il n’y avait :
Gilbert regarda attentivement autour de lui... n vit tien.
El était seul : Roland s'était élancé dans ia direction qu'avait dû prendre la voiture...
Un chant de cog retentit. Un éclair jaillit des yeux de Gilbert. 11 se £lises dans la rue Trousse-Vache. Une ombre se dresss devant lui:
“Vous? murmura Gilbert avec étonnement. Vous étiez là ?
—Qui, répondit la voix de l’homme qui se tenait appuyé contre La porte basse d’une maison. Je veillais!
—Eh bien !
—J’ai là, dans le Poulailler, cing de ceux qui dansaient tout à l’heure autour de la paille allumée.
—Tu les as pris?
Qui.
——Ah! tu es plus que mon second, tu es mon frère !”
Et Gilbert étreignit vigoureusement les mains de l’homme qui lui parlait.
“Mais la voiture ! reprit-i].
—Coq-lago, Cog-d’Inde, Cogq-Nègre sont sur sa piste.
—-Oh ! tout va bien!
—Mieux encore que vous ne le croyez, maître! Cette nuit, au bas de la volle, Cog-Nain a reconnu les trois hommes qui, la nuit du 30 janvier dernier, avaient passé dans la rue de Paradis et avaient disparu dans ja rue des Francs-Bourgeois. 11 les a suivis... [l à fait
embusquer ses poules, et, à cette heure, ces trois hommes doivent être à votre disposition.
—Mon cher C, dit Gilbert avec effusion, quand vous ne demanderez la moitié de ma vie. je vous la donnerai! L .utre est à Sabine.
—-Le mienne tout entière est à vous, maître, vous le savez, et, quoique je fasse pour vous, je ne payerai jamais ma dette,
—Maintenant, reprit Gilbert, ce qu'il nous faut, ce sont les papiers enfermés chez le lieutenant de police.
Comment les avoir ?
—Je les aurai.
—Quand les aurez-vous ?
—Avant trois jours.
—Vous en êtes sûr?
-Absolument sûr, mon cher (!.
—Oh} maître! Vous êtes le meilleur et le plus grand des hommes
—#t vous le plus intelligent et le ples dévoué ami qui soit au monde. ”
Un chant de coq retentit dans la direction du cloître Saint-Méry.
Cog-d’Inde! dit C.
—} y a des nouvelles de la voiture ?
—#Sans doute. Venez!”
Les deux hommes disparurent dans les ténèbres. .