FETE
—Croyez-vous que je puisse compter sur B comme sur vous ?
—Je Je crois, bien qu’il n’ait pas les mêmes motifs que moi pour vous obéir aveuglement ; mais si ces motifs ne le guident pas, il a un ardent désir de connattre à fond la térité sur cette histoire qui le touche de si près.
—C’est aussi mon avis, et j'ai, comme vous, la conviction que je puis compter sur lui; mais dans tous les cas, il faudra continuer à le surveiller.
—Je m’en charge.
Les deux hommes venaient d'atteindre le bâtiment de la Comédie italienne, alors situé rue Mauconseil et ayant une entrée sur.la rue Montorgueil, M. A. #’arrêta.
“Nous nous quittons ici? demande C.
—Oui, répondit A. Continuez votre marche jusqu’à la place Vendôme. Une fois là, vous savez ce que vous avez à faire? +
—Parfaitement. A quelle heure viendrez-vous demain ?
—Je ne sais; mais je viendrsi,
—11 faudra vous attendre ?
Oui. Que je vous trouve à toute heure, je puis avoir besoin de vous.
—Je serai prêt.
—Surveillez B! je vous le répète.”
M. C. fit un signe de tête effirmatif.
“A propos, reprit-il, il ÿ a une observation qu’il faut que je fasse. Lorsque, tout à lheure, en achevant le travail, nous avons rer's les ossements dans la fosse,
Pourquoi? demanda M. A, dont les regards flamboyèrent à travers les trous du masque. .
—Vous avez raison, C, J’ai gardé cette bague, je ne l'ai pas remise dans la fosse non par oubli, mais pour conserver un gage qui peut avoir une puissance que vous ignorez et dont vous verrez peut-être un jour les effets terribles. Quant à M. B, s’il vous adresse une observation nu une interrogation à ce sujet, dites-lui ce que je lui dirm: c’est que j'ai conservé cette bague pour l’interroger plus minutieusement.
— Une seconde remarque.
—Laquelle? Parlez sans me cacher l’ombre de votre pensée !
—La date que porte cette bague : “ 30 janvier 1710,” indique qu’aujourd’hui, jour pour ur, il y a trentecinq ans que l'alliance a été donn . à celle qui la portait. Ce jour où nous avons foui’ é cette fosse est donc un anniversaire.
—{L’est évident, dit M. A.
—Alors... c’est au hasard que l’on doit attribuer cette particularité ?
—Non, dit froidement M. A. Si je vous avais fixé cette date pour agir, c’est que je savais que ce jour était effectivement un anniversaire, Si M. B a fait la même remarque, faites-lui la même réponse. ”
Puis après un court silence :
“Avez-vous encore quelque observation à me communiquer? demanda M. À en changeant de ton.
—Aueune autre, ” répondit C.
Et, s’inclinant légèremnt, “il fit un nouvement comme pour s’éloigner; mais revenant vers gon compa*
n: ; “Ab! dit-il, j'oubliais! ” - re Il avait fouillé dans la poche de sa veste et il en tirait un papier plié, qu’il tendit à M. A.
“ La lettre de Binet, dit-il.
Ah! ft.M. A en la prenant. Il consent ?* —À tout’
til garde le secret s'il tient à conserver sa place. Quand le roi chasse-t-i] ?
—A près-demain.
—Dans la forêt de Sénart ?
—Qui.
M. C adressa un dernier geste d’adieu et il s’éloi- &na rapidement. M. A demeura immobile à la même place; puis, quand l'ombre de son compagnon e& com- Plètement disparu les ténèbres, il tourna à droite dans la rue Montorgueil qu’il remonta vivement,
Il gagna le boulevard par la rue des Jeûneurs et le rue Montmartre, et il se dirigea vers la Grange-Bateliè. re, 5 “4 À cette époque, cette: Partie de Paris était loin d’âtre habitée. A peine quelques maisons se dressaient-e]les çà et à.
Du boulevard, on apercevait an loin la chapelle de
blanche. Enveloppé dans son manteau, M. A, toujours masqué, atteignit Je mur de clôture du cimetière, 11 s’arrêta devant une petite porte basse pratiquée dans la muraille, à côté de la grande p°rte, Cette petite porte devait donner entrée à la fois dans le cimetière et dans la maison du gardien, qui se dressait sur Ja rue.
M. A introduisit dans la serrure une petite clef qn'il tenait à la main et il ouvrit la porte dont il franchit le seuil, en la refermant aussitôt sur lui,
À peine avait-il fait deux Pas en avant, qu'un aboiement furieux retentit, et qu’un énorme chien, le cou garni d’un collier de cuir à cious pointt, ce rna vers Jai.
“ Paix, Jacot!” dit M. A. en tendant je main avec un geste impérieux.
Le chien s'était arrêté brusquement : il fit entendre un grognement doux en agitant sa queue de droite à gauche, puis, se mettant à gambader, il décrivit un cercle autour de M. A, continuant à témoigner sa joie par des grognements amicaux.
La-porte de la maison du garde s’ouvriît, et un homme apparut dans les ténèbres.
“C'est vous, maître? demanda l’homme,
—ui, répondit M. A.
—Ah! Dieu soit béni! ma femme sera bienheureuse de vous voir. Elle pleurait en craignant que vous ne vinesiez pas. £
—Ne pas venir! dit M. A. Ce. nuit n'est-elle donc pas celle du 30 janvier ?
—Hélas! dit le gardien en se signant.
—Ah !” fit une voix émue.
Une ombre jaillit, et une femme vint se précipiter dans la neige aux genoux de M. À. Celui-ci Jui saisit les 1gins : F :
“ Marie! dit-il, je vous en conjure. Relevez-vous!
—Non! dit la femme. (C’est à genoux qu’on remercie Dieu et ceux qui le représentent sur cette terre!
—Taisez-vous, Marie! Ne parlez pas ainsi! Moi, représentant de Dieu! Hélas! ce serait pas du Dieu de bonté et de miséricorde !
—Vous, maître vous dont la main guérit tous ceux qui souffrent...
—Silence, Marie, et relevez-vous. ”
Le femme obéit. M. A enleva son masque, et, se penchant vers Marie, il la baisa sur le front. L'obseurité était si profonde, et la neige tombait tellement épaisse, qu’il était impossible de distinguer les traits des trois Personnages formant groupe devant la maison.
“ Renirez! dit M. À.
—Vous voulez demeurer seul dans le cimetière? dit Marie.
—N’est-ce point mon habitude.
—Oui! mais chaque fois j'ai peur!
—Croyez-vous donc aux fantômes? Je voudrais avoir cette foi, Marie. Ce ne serait pas une crainte, ce serait une espérance | ”
Et M. À, adressant un geste impérieux à l’homme et à la femme:
Rentrez!” dit-il
Tous deux obéirent. M. À, enveloppé dans son manieau, se dirigea vers l’intérieur du cimetière. Le chien le suivait pas à pas. T2 neige étendait au loin une couche épaisse, qui semblait d’atanc plus éblouissante que le ciel était plus noir.
Sur cette couche blanche se dressaient des croix de pierre ou de bois, des colonnes, des entourages. Un silence profond régnait. M. À marchait lentement, d’nn pas ferme, en homme connaissant le chemin qu’il devait suivre au milieu de ce dédale de tombe.
. . Certes, il fallait que M. À eût le coeur biertiilacé
“pour dominer limpression qu’il devait ressentir. (Cette Promenade de nnit dans ce cimetière à demi-enseveli sous la neige, avait quelque chose de lugubre et d’etfrayant.
M. À s'était arrêté en face d’une croix de bois plantée dans le sol. 11 demeura immobile, les bras pendants, les mains jointes, la tête penchée, les plis de son manteau retombant autour de lui comme ceux d’un suaire,
Avec un mouvement lent et régulier, il s’agenouilla. Il pria longuement, et de grosses larmes tombaient de ses yeux sur ses mains réunies.
Deux heures sonnaient à FPhorloge de la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette: M. À tressaillit, Il étendit la main droite. cette main tenait un anneau d’or:
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“Mon père, dit M. A d’une voix sourde, voici l’anneau de mariage que j’ai reçu cette nuit au doigt de ma mère et que j'apporte sur votre tombe, Il y a trentecinq ans, ce jour, vous étiez tous deux heureux et l’avenir vous souriait! 11 y a vingt ans, cette même nuit, à cette même heure, vous tombiez tous deux victimes d’infâmes assassins! Sur votre cadavre, mon père, et vous parlant à l’oreille pour que vous m’entendiez, je vous ai juré vengeance! Dieu aidant, j’ai marché dans la voie qui devait me conduite à la vérité. Cette nuit même j'ai acquis des preuves. Sur cet anneau, mon père, je renouvelle le serment d'accomplir ma vengeance, et cette vengeance se continuera sans merci ni trève, jusqu’à l’heure où Dieu me réunira à vous! ”
En achevant ce serment, l’homme se releva, et étendant éncore les deux mains au-dessus de la tombe:
“Je le jure!” répéta-t-il.
Le chien qui avait suivi M. A était demeuré près de lui, tout le temps qu’il avait prié, sans faire entendre le moindre grognement, sans tenter un seul mouvement. Les yeux fixés sur le visage de M. À, on eût dit que lintelligente bête comprenait ce qui se passait dans Pâme de cet homme agenouillé devant une tombe, Quand M. A se releva, Jacot le suivit du regard, sans bouger, puis quand il eut étendu les mains et prononcé le dernier mot, Jacot fit entendre un léger grognement.
M. À tourna lentement sur lui-même et reprit le chemin de la maison du gardien. Jacot le ruivit pas à Pas pour revenir comme il l'avait suivi pour aller.
Lorsque M. A fut devant la porte de la maisonnette, il frappa doucement :
“ Venez mes amis, ” dit-il.
Il n’achevait pas que le gardien ét sa femme apparaissaient sur le seuil. M, À avait fouillé dans les po.
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ches de son habit et en avait tiré deux petites sacoches e cuir:
“ André, dit-il, en tendant une sacoche à l’homme,
voici cinq cents louis Pour subvenir cette année aux en-
Et se tournant vers Marie :
“Marie, continua-t-il, voici cinq cents louis pour £e-
bien lentreprise dont il e’occupe.” Marie avait de 8&rosses larmes qui lui Coulaient sur Je visage: elle joignit les mains :