‹ Le Chevalier du Poulailler [microforme]Chapitre 8 sur 44 · BELLE.- -ETOILE · texte numérisé non relu

BELLE.- -ETOILE

Il ne neïgeait plus et le froid était d’une violence extrême, mais les nuages noirs, samoncelant au-dessus de Paris, indiquaient que les rafales de neige allaient bientôt épaissir le tapis blanc qui couvrait la chaussée des rues.

M. À descendit la rue Saint-Denis, paraissant se diriger vers la Seine. Arrivé à la hauteur de la rue de la Cassonnerie, il ralentit sa marche et s’avança avec précaution en rasant les maisons.

La muraille du cimetière des Innocents se dressait devant lui. Il s’engagea dans la rue aux Fers.

Fn face de Pentrée du cimetiè a stationnait une voiture sans armoirie, sorte de carrosse de louage. Le cocher dormait sur son siège, et les deux chevaux, la tête basse, semblaient, eux aussi, sommeiller paisiblement.

M. A raffermit les attaches de son masque, puis, après avoir examiné la voiture avec un coup d’oeil rapide, il s’approcha doucement.

La glace de la portière, qui était levée, e’abaissa sans bruit, et ‘une tête de femme tout emmitouflée dans les plis soyeux d’un capuchon noir, se dessina vaguement dans l’ombre.

À 3était arrêté fort près de ia voiture :,sa tête était à la hauteur de l’ouverture de la portière.

“D'où vient l'étoile ? dit-il.

—De la forêt, répondit une voix douce avec un accent ému.”

M. À ge T&pprocha plus encore :

“Le 26 février, dit-il, au bal costumé de l’Hôtel.de. Ville, tout sera rêt.

—Binet ?

—Est pour NOUS, voici sa lettre.”

M. À présenta le Papier que lui avait remis M. C.

“Et M. de Richelieu ? demanda l’inconnue.

—Ù] ne sait rien, il saura quand il faudra qu’il sache.

—Et le roi?

—Le ministure ne le quitte pas.

—Et le bal a lieu dans vingt-six jours !:

—Qui, et cette nuit-là il faut triompher ou tout serait perdu.

—Comment ?

—Mme d’Estrades à pour elle... celui que vous sava...”

La mystérieuse dame se pencha vers son interlocuteur.

“Le lieutenant de police ? dit-elle à voix très-basse. —Qui,

——0h! alors, comment lutter? M. Feydeau est tout- Puissant! .

—Ne craignez rien! 1] tombera avant la fête. . —Lui ? Et comment tombera-t.i] ?

—Tué par le ridienle.

— Mais dites-moi.… —Rien. Vous saurez quand il faudra savoir. Donc espérez et surtont agissez! Ce que vous avez fait jusqu'ici est charmant, continuez et comptez sur moi. —Si vous saviez quelque chose, vous me feriez prévenir ?...

— Immédiatement ”

M. A fit un pas en arrière cn saluant de la tête, mais sans se découvrir; la da encapuchonnée le retint du &este. Se penchant spibuess dans l’intérieur de la voiture, elle prit un sac de cuir placé sur la banquette de devant et elle le tendit à son interlocuteur.

Celui-ci ne leva pas les mains pour prendre le sac.

“Quoi! dit la dame, vous ne voulez...

—Rien maintenant ! dit M. A.

—Mais, reprit-elle avec un peu de hauteur, il n’y a là que mille louis, et si cette somme est trop mesquine …

—De grâce, remettez ve sac dans la voiture. LA! n’en parlons plus. ‘Trouvez-vous que je vous sert bien ?

—Merveilleusement.

— Alors si j'ai refusé votre main pleine, je vous supplie de me donner votre main vide”

Une petite main dégantée, mignonne, blanche, admirable de forme, passa par la portière. M, A prit délicatement ces doigts effilés dans sa main gauche et y ap- Puya ses lèvres, puis de sa main droite il passa rapidement dans l’annulaire que quittait sa lèvre une bague ornée d’un diamant tellement beau, qu’il resplendit dans ombre de la nuit comme un ver luisant dans un épais feuill

—Oh! fit la dame, sans pouvoir retenir un cri d’admiration.

—Silence! fit M. A.

—Mais je ne puis er...

—{C’est une bagatelle indigne. Je n’eusse pas osé vous offrir mes plus beaux diamants.

—Mais, mon Dieu! dit la jeune femme en joignant les mains, qui donc êtes-vous ?

—Vous le saurez.

—Quand ?

—Quand vous serez à Versailles et que toute la cour sera à vos pieds... Alors, vous me connaîtrez, car je viendrai vous demander la récompense de mes services.

—Eh bien! venez, et je vous accorderez ce que vous me demanderez ! :

—Vous le jurez?

—V- le jure.

—Bien ! Dans trois mois vous ne me devrez plus rien.

—Comment? murmura la jeune trmme, vous croyez donc que.je réussirai ?

—N’y a-t-il pas Etoile dans votre nom ?

—{C’est vrai! dit la dame.

——Etoile signifie réussite : donc, espérez! Dans trois mois, à Versailles.”

Et M. A, se reculant tont à coup, fit un geste. Le cocher, qui avait paru jusqu'alors dormir profondément, se redressa brusquement, et rassemblant ses guides, fouetta ses chevaux qui, en dépit de la neige, partirent rapidement. La voiture disparut dans la rue de la Fer. ronnerie,

M. À lança un regard investi. ateur autour de Jui. Certain que personne ne Pépiait, il marcha d’un pas rapide dans la direction de la Seine. Depuis quelques instante, la neige tombait avec un redoublement de violence.

En moins de dix minutes, À eut atteint le quai de ln Ferraïlle, ce quai qui s’étendait dun Pont-Neuf nu Pont-auChange, et que bordait une longue haie de maisons hautes de six et sept étages, noires, enf coupées çà et M par des ruelles étroites, dont la première était celle de l'Arche-Marion, et la dernière la rue Trop-va-qui-dure.

Les eaux de la Seine, qui n’étaient pas alors très haute, dégageaient la berge et laissaient un grand espace libre pour la chaussée du quai.

À cette heure de la nuit et par le temps qu’il faisait, cette partie de Paris offrait l'aspect le plus lugubre,

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sait comme une prison menaçante, avec ses inurs crénelés, ses remparts sévères et ses tourelles aux toits aigus.

Pas une lumière ne brillait sur ce uai des Morfondus, que bordaient des petites chaloupes ayant de loin l’aspect de huttes de sauvages.

A droite et à gauche, le Pont-Neuf et le Pont-au- Change, dont les arches avec leurs saillies garnies de neige, semblaient des blocs de rochers.

berge, les quais, les toitures, les auvents, les corniches, les appuis des fenêtres, présentaient des lignes d’une éblouissante blancheur. Les deux parapets des ponts, surtout, se dessinaient comme deux immenses traits-d’union entre la rive droite et la Cité.

M. A s’était arrêté au coin de la rue €» la Sonnerie. Il demeura là immobile, sous un auvent qui Pabritait à demi. La neige ne décessait plus de tomber, et la rafale lemportait en tourbillons rapides.

Les flocons étaient épais, précipités et serrés au point d'empêcher de voir les rares lanternes qui étaient accrochées de loin en loin.

M. À paraissait attendre. Durant plusieurs mi-

Pont-Neuf.

Tout à Coup, un coq chanta dans le silence de la nuit; il chanta trois fois. Sans doute, M. A avait froid, et il souffrait de cette action du froid qu’il subissait, car il toussa sèchement,

Une ombre surgit brusquement sur le quai, et un homme apparut au milieu d’un tourbillon de neige,

Cet homme était couvert d’un vêtement noir, de coupe demi-militaire et demi-bourgeoise, Un grand feutre à plumes noires Jui ombrageait le front.

Avec une rapidité merveilleuse, cet homme tourne

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l’angle de la rue de la Sonnerie et fut en face de M. A. Il porta la main à son front, comme un soldat qui salue son chef.

En relevant la tôte, il permit à la faible clarté de la nuit, reflétée de près par léclat de la neige, de frapper son visage. | N

La tête était celle d’un nègre. La peau était d’un noir d’ébène rendu plus vif par l’opposition de la neige qui couvrait le vêtement. Les traits étaient ceux des nègres nubiens.

“Quelles nuxvelles? demanda M. A.

—Bonne:! répondit le nègre. Tout va bien!

—L’hôt.! est cerné?

—Absolument. Vos ordres ont été exécutés de point en point.

—-Où est le Cog pattu?

—Rue Barbette, avec onze poules.

—Le Coq nain?

—Au cloître St-Anastase, avec dix poules.

—Le Coq Iago?

.—Dans les combles de l'hôtel d’Albret, avec deux poules.

—Le Coq d'Inde?

—Rue des Rosiers, avec neuf poules, et le Cog doré...

—Boulevard Montmartre, à l'hôtel d’Usez, avec cinq poules, interrompit M. A.

—Ah! dit Je nègre avec étonnement, vous le savez ?

—J’ai payé droit de Passage sans me faire reconnaître. ”

Et, prenant l'oeuf qu’il avait conservé dans la poche de son habit:

“Mets cela au nid! dit-il. Et, puisque tout est prêt... procédons ! ? ?

T1 y eut un instant de silence :

“Où est ton poulailler ? demanda brusquement M. A.

—Sous le pont, répondit le nègre, Sous la première urche, ”

Et il désigna le Pont-Nenf.

-% Est-il au complet ?

—À peu près. :

—Combien de poules ?

—Dix-huit.

—Et de poulets ?

—{uatorze.

—Bien! Va préparer lenvolement.

—Dans quelle direction ? :

—Tu le sauras quand je t'aurai rejoint. Prépare et attends!

—Pas d’autre ordre ?

—Non! ya!”

Le nègre s’élança à travers les tourbillons neigeux, et, rasant les maisons en se courbant à demi, il courut dans Ja direction du Pont-Neuf.

M. À était toujours à la même place, tournant le dos à la porte de la maison de la rue de la Sonnerie.

Reculant d’un pas, il s’adossa à cette porte, les deux pieds posés sur une marche de bois. Etendant les deux bras, il appuya les mains sur le battant plein. Il demeura ainsi quelques secondes.

Tout à coup, la porte tourna brusquement sur ellemême, maintenue en haut et eu bas, à son centre, par un pivot mobile, et M. A. disparut.

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