‹ Le chevalier Jean: conte magyjar, suivi de quelques pieces lyriquesChapitre 4 sur 21 · I. Jeannot Maïs. On verra plus loin Torigine de ce surnom · texte numérisé non relu

I. Jeannot Maïs. On verra plus loin Torigine de ce surnom

lombe, viens, ma tourterelle? Mon embrassade, mes baisers seront finis en un moment; d'ailleurs ta marâtre est loin d*ici, ne fais pas languir ton amant jusqu'à la mort. » La jeune fille se laissa séduire à ces douces paroles, il lui enlaça la taille de ses deux bras, et lui baisa la bouche non pas une fois ni cent, et Celui-là seul qui sait tout pourrait dire combien de fois.

Le temps marchait vite cependant, et déjà le soir rougissait l'onde du ruisseau.

La méchante belle-mère d'Ilouchva ne se possédait plus d*impatience : où était, oti pouvait rester si longtemps sa fille? Telle était la pensée qui occupait la mauvaise vieille ; la pensée fut suivie de ces paroles, — et on ne peut dire qu'elle fût de bonne humeur en les prononçant — : « Je vais voir ce qu'elle fait, et st elle flâne, malheur à elle! » Malheur à toi, Ilouchva, pauvre petite orpheline I Derrière toi déjà est la sorcière furieuse, elle ouvre une large bouche, ses poumons se dilatent, et voici comme elle la tire brusquement du rêve de l'amour : « Honte sur vous ! couple infâme! Oser s'exposer ainsi à la risée du monde ! Vous dérobez le jour, et vous offensez Dieu.... Si quelqu'un les voyait!....

Puisse le diable les emporter sur l'heure? »

— « Mais en voilà assez, entendez-vous, la mère? Retenez votre langue, ou on vous fermera la bouche. Osez seulement dire un mot à Ilouchva, et on fera tomber les dents qui vous restent. » Ainsi le brave gardien du troupeau vint au secours de sa maîtresse tremblante ; et à ces paroles, prononcées d'une voix tonnante, il ajouta encore des menaces : « Si vous ne voulez pas que je mette le feu à votre maison, ne vous avisez pas de toucher cette pauvre orpheline. Aussi bien elle se donne assez de mal, elle travaille de bon cœur, et en retour vous ne lui donnez que du pain sec. Allons, rassure-toi, mon Ilouchva. Il te reste encore une langue pour te plaindre, si on te maltraite. — Et vous, mélez-vous de ce qui vous regarde; dans votre temps, sans doute, vous ne valiez pas mieux cju'une autre. » Jean Maïs ramassa sa pelisse et s eloigna à pas rapides, afin de rassembler son troupeau ; mais à son grand effroi les moutons avaient disparu, et on n'en voyait plus que çà et la deux ou trois dispersés par groupes.

Le soleil déjà touchait l'horizon, quand Jeannot eut rassemblé la moitié de son troupeau; que pouvait être devenue l'autre moitié ? Il n'en savait rien : étaient-ce le^

loups ou les voleurs qui s'en étaient allés avec? Où que fussent ses moutons, il suffit qu'ils n'étaient plus là; chagrin, recherches, rien n'y faisait. A quoi se résoudre ?

Il prit enfin son parti, et s'achemina vers le logis avec ce qui lui restait du troupeau. « Tu vas en voir de belles, Yantchi; ah!

oui, tu vas en voir de belles! » se disait-il tristement à lui-même. « Monsieur mon maître n'a pas déjà l'humeur trop facile; que sera-ce maintenant?... Mais que la volonté de Dieu soit faite. » Voilà les pensées qui l'occupaient, et qui prirent fin quand il atteignit la porte. Debout devant elle, il aperçut son maître qui voulait, suivant sa coutume, compter le troupeau, v Epargnezvous la peine de compter les moutons, monsieur mon maître. Comment le nierais-je? Il en manque beaucoup; j'en suis au désespoir, mais je n'y puis rien. » A ces paroles, saisissant sa moustache et lui donnant un tour, le maître répondit : « Pas de sottise, Jean, je n'entends pas raillerie; tant que tu n'es pas en faute, n'excite pas ma colère. »

Il se trouva que ce n'était pas une plaisanterie, et le maître faillit en perdre l'esprit; il rugissait comme un possédé : « Une fourche! une fourche!.... que je la lui passe à travers le corps. Ah ! le brigand ! Ah ! le pendard 1 Que les corbeaux lui crèvent les deux^euxl... Est-ce pour cela que je t'ai recueilli? pour cela que je t'ai nourri? Tu

ne mourras que de la main du bourreau.

Otetoi de devant moi, que jamais je ne te revoie plus! »

Voilà les paroles qui tombèrent de la bouche du maître irrité; et saisissant tout d'un coup la perche qui soutenait une meule de foin, il se mit à courir après Yantchi. Yantchi prit la fuite devant lui, non point certes qu'il eût peur, — c'était un solide gaillard et qui eût tenu tête à vingt personnes, bien qu'il n'eût pas encore vu son vingtième hiver. S'il fuyait, c'est qu'il voyait clairement que la colère de son maître était juste; et si Ton en venait aux coups, pouvait-il le frapper, lui qui était à demi son père, lui qui l'avait élevé? Il courut jusqu^à ce que son maître eût perdu l'haleine; puis il marcha plus doucement, s'arrêta, continua d'un pas plus incertain, allant à droite et à gauche, et ne sachant ce qu'il voulait faire, tant il avait la cervelle troublée.

Lorsque le ruisseau fut devenu un miroir oîi se réfléchissait le scintillement de mille étoiles, Yantchi se trouvait près du jardin d'Ilouchva; comment arrivé-là, lui-même il ne le savait. Il s'arrêta, prit sa flûte, et se mit à jouer son air le plus triste; la rosée qui alors couvrit les plan-

tes, les buissons, c^était peut-être les larmes que la compassion faisait verser aux étoiles. Déjà Ilouchva dormait. La galerie, en été, lui servait de lieu de repos. A ces accents bien connus, elle se leva de sa couche et courut joindre son amant. Mais Taspect de Yantchi la surprit étrangement, car elle recula d'effroi en lui adressant ces paroles : « Yantchi, mon âme, qu'estil arrivé? Tu es pâle comme le croissant de la lune dans une froide nuit d'automne !» — « Oh ! Ilouchva, comment ne pas être pâle, quand je vois ton beau visage pour la dernière fois peut-être? » — a Mon petit Yantchi, ta vue m'a bien assez effrayée, cesse au nom de Dieu de me parler ainsi, d — « C'est j)our la dernière fois que je te vois, beau printemps de mon âme, pour la dernière fois que ma flûte vient d'exhaler sa plainte, la dernière fois que je te presse dans mes bras, que je te couvre de mes baisers; je pars pour toujours, pour toujours je te quitte. r> Alors l'infortuné raconta tout, il se pencha sur le sein de sa maîtresse qui sanglotait, il la prit dans ses bras, mais en détournant son visaee, afin qtie la jeune fille ne vît point qu'il pleurait, a Maintenant, ma belle Ilouchva, que Dieu te bénisse, pense quelquefois à moi. Quand tu verras une herbe desséchée que le vent emporte, que cela te rappelle ton amant, qui erre par le monde. » — « Maintenant, Yantchi, mon

âme, s'il faut que tu partes, quittons-nous. Que le bon Dieu accompagne tous tes pas. Quand tu verras une fleur brisée et jetée au milieu du chemin, qu'elle te rappelle ta maîtresse flétrie par le chagrin. »

Ils se séparèrent, comme la branche qu'on coupe de Tarbre; le cœur de tous deux devint comme un hiver froid et désolé; Ilouchva laissait couler ses larmes en abondance, pendant que Yantchi essuyait les siennes avec la large manche de sa chemise.

11 s'éloigna, sans même regarder par quel chemin ; que lui importait ? Comme il passait, de jeunes bergers faisaient résonner leurs clochettes il n'entendait

rien de tout cela, ne voyait point les feux vacillants allumés par les pâtres. Déjà il avait laissé loin derrière lui le village, quand il se retourna pour y jeter un dernier regard; le clocher se dressait dans l'ombre, semblable à un spectre sinistre.

Si quelqu'un alors eût été près de lui, il l'eût entendu pousser un profond soupir; les grues à cette heure fendaient l'air, mais leur vol était trop élevé, et ce soupir ne parvint même pas jusqu'à elles. Il continua d'errer ainsi à l'aventure dans le silence de la nuit, qu'interrompait seul le frôlement de la pesante pelisse sur ses épaules; pesante elle lui paraissait, mais il avait le cœur non moins lourd, le pauvre garçon.

Quand le soleil se leva et eut congédié la lune, lapousta, pareille à la mer, s^étendait autour de lui; du levant au couchant, la plaine apparaissait nue et sans bornes.

On ne voyait là ni arbres ni fleurs ni buissons; rien que des herbes aux tiges menues où tremblait la rosée ; sur le côté les premiers rayons du soleil doraient un étang, entouré de roseaux. Au bord et parmi les roseaux, un héron au long cou cherchait sa proie, tandis qu'au dessus de l'eau des oiseaux pêcheurs s'élevaient et s^abaissaient rapidement sur leurs longues ailes. Pour Yantchi, il allait, plongé dans les ténèbres et les pensers de son âme; sur la pousta s'épanchaient les rayons du soleil, mais dans son cœur se prolongeait la nuit des nuits. ,p

Enfin le soleil ayant atteint le haut du ciel, il lui vient à l'esprit qu'il serait bon de manger; depuis la veille, à pareille heure, il n'avait rien pris, et ses membres épuisés le supportaient à peine. Il s'assit, ouvrit sa besace, et mangea ce qui lui restait, un peu de lard. Le ciel bleu, le soleil resplendissant le regardaient, et la fée Délibab à l'œil étincelant. Ce petit repas lui parut bon, ensuite vint la soif; il s'approcha de l'étang, y plongea le bord de

son chapeau et calma ainsi la soif qui le consumait. Il ne s^éloigna guère de Fétang, et sentant ses genoux appesantis par le sommeil, il laissa aller sa tête sur une taupinière, afin de réparer les forces qu'il avait perdues. Un songe le reporta au lieu d'où il venait; il croyait reposer entre les bras d'Ilouchva, mais comme il allait donner un baiser à la jeune fille, un violent coup de tonnerre interrompit son sommeil. Il promena ses regards autour de lui sur la pousta. Un nuage énorme s'étendait à l'orient : l'orage s'était formé aussi vite ^ue le changement dans le sort de Yantchi avait été soudain. Le monde était enveloppé par les ténèbres, des grondements terribles ébranlaient le ciel, la foudre éclata et à la fin le réservoir des cieux s'ouvrit, et l'eau de l'étang laissa échapper des bulles épaisses. Appuyé sur un long et solide bâton, Yantchi rabattit les bords de son chapeau, et s'enveloppant de sa pelisse à longs poils il regarda tranquillement la tempête. Mais aussi vite qu'elle était née, aussi vite elle disparut du ciel. Le nuage s'éloigna sur l'aile légère du vent et on vit à l'est briller l'arcen-ciel bigarré. Yantchi secoua sa pelisse, et après en avoir fait tomber l'eau, il reprit sa route; au moment où le soleil descendait pour se mettre au lit, ses deux jambes le portaient encore. Ses deux jambes le conduisirent dans unç forêt, sous

l'ombre d'un bois épais et verdoyant, oti il fut salué par les croassements d'un corbeau qui dévorait les yeux d'un cerf abattu. Mais, sans se laisser troubler ni par la forêt ni par le corbeau, Yantchi poursuivit son chemin par un sombre sentier, qu'à travers les arbres éclairait la jaune lumière de la lune.

Il allait toujours, et déjà il pouvait bien être minuit, quand une lueur vacillante frappa ses yeux; en s'approchant, il reconnut que cette lumière sortait d'une fenêtre, au plus épais du bois. A cette vue, voici comme il raisonna : « Il y aura ici quelque tcharda ^; sans aucun doute — le bon Dieu en soit louél J'y entrerai pour la nuit, et je m'y reposerai. » Yantchi se trompait, car ce n'était pas une tcharda, mais l'habitation de douze voleurs, et elle n'était pas vide, les voleurs étaient tous les douze au logis. Minuit, des brigands, des haches, des pistolets.... Si on y réfléchit bien, ce n'est pas une plaisanterie. Mais mon Yantchi avait le cœur à sa place, et il entra résolument au milieu d'eux. « Le Seigneur Dieu vous donne une bonne

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