‹ Le chevalier Jean: conte magyjar, suivi de quelques pieces lyriquesChapitre 5 sur 21 · I. Tcharda, petite auberge des campagnes · texte numérisé non relu

I. Tcharda, petite auberge des campagnes

nuit! » leur dit Yantchi en manière de salut ; sur quoi les brigands sautèrent sur leurs armes et se précipitèrent vers lui, tandis que leur capitaine lui disait :

« Homme de malheur, gui es-tu, toi, que tu oses franchir le seuil? As-tu des parents? une femme? Les tiens ne te reverront plus. » Le cœur de Yantchi ne battit pas plus vite à ces paroles, son visage ne changea pas de couleur le moins du monde, et dans la réponse qu'il fit au capitaine des voleurs, ni la voix ni le langage ne marquaient la peur : « Celui à qui la vie est cnère fera bien sans doute de ne pas mettre le pied ici. Moi, je m'en soucie comme de cela; c'est pourquoi, qui que vous soyez, j'entre parmi vous en toute assurance. > Voilà ce qu'il dit, attendant l'avenir avec calme, et au grand étonnement des douze voleurs. Le capitaine lui répliqua : « Je ne dis que cela, mon garçon, c'est que tu en vaudras deux; tu es un solide gaillard, ta mine annonce un brave! Toi aussi, Dieu t'a créé pour être brigand. Tu méprises la vie, tu ne crains pas la mort.... Tu es ce qu'il nous faut.... tape là! Le vol, le pillage, l'assassinat, voilà nos divertissements, et un riche butin est le prix de cet admirable jeu. Vois-tu ce tonneau? C'est de l'argent, et celui-là, c'est de l'or.... Allons, veux-tu être des nôtres? » Il y allait de la vie pour Yantchi, et ce fut avec un empressement simulé qu'il leur fit cette ré-

ponse : « Je suis des vôtres, voici ma main ! C'est le plus beau moment de ma misérable vie I » — « Eh bien ! pour le rendre plus beau encore, voyons, camarades, il faut arroser sa bienvenue ; nous avons d'excellent vin de la cave des moines, voyons ce qu'il y a au fond des cruches. »

Et ils regardèrent au fond des cruches, tant et si bien qu'ils y laissèrent leur raison, Yantchi seul conserva la sienne ; on l'invitait à tout moment à boire, mais il n'avalait que de petites gorgées. Le vin amène le sommeil, et les voleurs s'endormirent.... Il n'en fallait pas davantage à Yantchi, il n'attendait que ce moment.

Lorsqu'il les vit étendus par terre à droite et à gauche, il commença en lui-même ce

discours : « Bonne nuit rien ne vous

réveillera pjlus que la trompette du jugement dernier I Vous avez éteint pour assez d'autres le flambeau de la vie, moi à mon tour je vais vous plonger dans une nuit éternelle. Maintenant au tonneau d'or I Je remplirai mon sac pour te le reporter, ma bien-aimée Uouchva! Tu ne seras plus l'esclave de ta coquine de belle-mère, je te prendrai pour femme, s'il plaît à Dieu. Je bâtis une maison au bout du village, je t'y installe, et tu es ma petite ménagère ; là nous vivrons heureux tous les deux, comme Adam et Eve dans le paradis terrestre....

Dieu mon créateur ! qu est-ce que je dis là ? Que je prenne à des voleurs leur argent

maudit ? Quand chaque pièce peut-être est souillée d'une tache de sang; et qu'avec un pareil trésor je sois heureux, prospère. Je n'y toucherai pas.... cela est impossible, ma conscience me le défend. — Chère et belle liouchva, il faut porter ton fardeau, confie au bon Dieu ta destinée. » Quand Yantchi eut fini ce discours, il sortit de la maison avec un tison allumé, et mit le feu aux quatre coins du toit. En un instant la flamme l'envahit tout entier, une rouge colonne de feu monta vers le ciel, dont elle obscurcit la voûte azurée, en faisant pâlir la lumière de la pleine lune. L'éclat de l'incendie épouvanta les chouettes, les chauve-souris, et le sifflement rapide de leurs ailes déployées interrompit le repos du feuillage. Lorsque le soleil se leva, ses premiers rayons se posèrent sur des débris fumants, et en pénétrant par les fenêtres ruinées de la maison, il y éclaira les os calcinés des voleurs.

Yantchi était déjà bien loin, et il ne pensait plus à son aventure avec les brigands, lorsqu*un beau jour il vit briller quelque chose devant lui : c'était comme un rayon de soleil réfléchi par des armes. Des cavaliers arrivaient, de superbes hussards, et c'étaient leurs sabres qui étincelaient au

— iT —

soleil; sous eux leurs chevaux piaffaient, hennissaient, dressant fièrement leurs belles têtes et secouant leurs crinières. Quand Yantchi les vit s'approcher, à peine si son cœur put tenir en place sous sa mamelle gauche, il pensait que s'ils voulaient le recevoir, lui aussi il serait heureux de devenir cavalier. Comme ils approchaient, Yantchi entendit leur chef lui crier : « Attention, compagnon 1 Tu veux donc qu'on te marche sur le corps.... pourquoi diable as-tu l'air si triste? » — « Je suis errant sur la machine ronde, » répondit Yantchi avec un profond soupir, «si vos seigneuries me recevaient dans leurs rangs, alors je

Fourrais regarder le soleil en face. » Et officier reprit : « Réfléchis bien, compagnon ! nous n'allons pas au bal, nous allons à la boucherie. Le Turc a attaqué le peuple de France; nous marchons au secours des Français. » — « Eh! raison de plus pour que je veuille être à cheval et en selle ; car si je ne tue pas, le chagrin me tuera, — la guerre est la chose que je souhaite le plus. Il est vrai, jusqu'ici je n*aieu qu'un âne pour monture, car j'étais berger de mon métier. Mais je suis Magyar, et le Magyar est né à cheval, c'est pour lui que Dieu a créé le cheval et la selle. » La langue de Yantchi s'était déliée et il lui donnait carrière, mais son œil rayonnant en disait encore davantage. Rien d'étonnant donc qu'il plût au commandant, et que

celui-ci le reçût parmi ses hommes. U faudrait une langue habile pour raconter tout ce que Yantchi accomplit une fois qu'il eut le pantalon rouge, tout ce qu'il accomplit après avoir revêtu la pelisse, et quand il fit briller son sabre au soleil. Son cheval ardent se cabra et fit jaillir des étincelles, dès qu'il eut sauté sur son dos, mais il y demeura ferme comme un roi, un tremblement de terre ne l'eût pas jeté bas. Les autres cavaliers le regardaient la bouche béante, ils ne pouvaient assez admirer sa beauté, sa vigueur, et partout où ils allaient et prenaient leurs quartiers, à l'heure du départ souvent les filles pleuraient.

Quant à Yantchi, en matière de jeunes filles, il n'y en eut pas une seule qui lui plût; il est vrai qu'il eut beau parcourir la moitié de la terre, nulle part il ne trouva régale de son Ilouchva.

L'armée cependant avançait, avançait toujours, si bien qu'un beau jour elle se trouva au milieu de la Tartarie; or, un grand danger Vy attendait : elle se vit tout d'un coup entourée d'une multitude de Tartares ayant des têtes de chien. Le prince des Tartares à tête de chien apostropha de cette manière les soldats hongrois :

« Comment osez-vous venir nous défier ?

Savez-vous que nous vivons de chair humaine? 3> Grand fut l'efiFroi des pauvres Magyars, tant les ennemis étaient nombreux ; heureusement le bon roi des Sarrasins passait alors par là. 11 avait toujours tenu le parti des Magyars, depuis le voyage qu'il avait fait en Hongrie, dont l'excellent peuple l'avait accueilli de la façon la plus honorable. Le roi sarrasin n'avait pas oublié cela ; c'est pourquoi il vint au secours des Hongrois, et il chercha à apaiser par ses paroles l'empereur des Tartares dont il était l'ami intime : <c Cher et excellent ami, lui dit-il, n'inquiète point ces braves gens, ils ne te feront pas le moindre tort, je connais très-bien le peuple hongrois, permets-leur pour l'amour de moi de sortir librement de tes Etats. » — « Pour l'amour de toi, camarade, j'y veux bien consentir, » répondit le prince tartare déjà calmé, et de plus il fit écrire un sauf-conduit, afin que personne n'inquiétât l'armée hongroise. Il est vrai qu'elle ne fut pas inquiétée, pourtant elle se trouva aise d'atteindre la frontière; et comment n'en aurait-elle pas été satisfaite? Cette triste contrée ne produit rien que ces deux choses : de la chair d'ours et des figues.

Déjà la Tartarie avec ses vallées et ses

montagnes était loin derrière l'armée, car elle traversait la grande Italie, sous Tombre épaisse de forêts de romarin. Là rien de particulier n'arriva à notre peuple, si ce n'est de souffrir terriblement du froid, car un hiver éternel règne en Italie, et le sol n'était que neige et glace. Mais les Magyars sont d'une nature robuste, et si rigoureux que fût le froid, ils le supportèrent allègrement; après cela, s'ils venaient à geler, pour se réchauffer ils mettaient pied à terre et portaient leurs chevaux sur leurs épaules.

De cette manière ils arrivèrent en Pologne, et de la Pologne jusque dans l'Inde; la France et l'Inde sont limitrophes, mais le chemin qui conduit de l'une à l'autre n'est pas fort divertissant. Au centre de l'Inde, il n'y a que de simples collines ; puis ces collines s'élèvent et deviennent de plus en plus hautes, tellement qu'à l'endroit où elles atteignent la frontière des deux pays, ce sont des montagnes qui s'élèvent jusqu'au ciel. Il faut savoir que là les cavaliers commencèrent à suer et otè-

rent leurs dolmans, leurs cravates Et

comment faire, par Dieu ! quand le soleil n'est plus qu'à une heure de marche audessus de leurs têtes. Ils n'avaient rien à

manger que Taîr, mais là il est si épais, qu'on peut y mordre à même. La façon dont ils buvaient était aussi assez singulière : quand ils avaient soif, ils pressaient un nuage pour en tirer de Teau. Ils avançaient lentement, d'autant qu'un nuage les gênait fort : les pieds des chevaux se heurtaient aux étoiles. Tandis Qu'ils allaient se butant ainsi aux étoiles, Yantchi Koukoritza faisait à part lui cette réflexion : « On prétend que chaque fois qu'une étoile file au ciel, la vie d'un homme s'éteint sur la terre. Bien t'en prend, méchante marâtre, que je ne sache pas à qui sont celles-ci ; tu ne tourmenterais plus ma colombe, car j'aurais bientôt fait dégringoler ton étoile. » Peu après, ils commencèrent à descendre, la pente des montagnes s'abaissait sous eux, l'effroyable chaleur diminuait par de-.

frés, et ils entrèrent dans le pays de 'rance.

La France est un pays délicieux, un vrai paradis, un petit Chanaan : c'est ce qui avait fait venir l'eau à la bouche des Turcs, et ils l'avaient envahie, comptant la mettre au pillage. Lorsque les Magyars y entrèrent, les Turcs avaient déjà commencé leurs ravages ; ils cillaient les riches trésors des églises, et laissaient vides les

tonneaux dans toutes les caves. Partout on voyait des villes en proie aux flammes, et tout homme qu'ik rencontraient était passé au fil de répée ; le roi lui-même avait été chassé de sa capitale, et sa fille unique faite prisonnière. Le pauvre roi de France errait d'un bout à l'autre de ses vastes Etats ; ce fut ainsi que les Hongrois le trouvèrent, et quand les hussards l'aperçurent, des larmes de pitié coulèrent de leurs yeux :

« Voyez, mes amis, » leur dit le prince errant, « voyez quelle triste situation ! Mes trésors rivalisaient avec ceux de Darius, et aujourd'hui je suis réduit à la plus com-

f)lète misère. » Pour le consoler, le général ui dit : « Cesse de t'affliger, auguste roi des Français ! Nous te vengerons de ce misérable peuple, qui t'a si indignement outragé. Cette nuit nous devons prendre du repos, car nous avons fait une longue route, et nous sommes un peu fatigués ; mais demain, dès que le Jour paraîtra, nous travaillerons à te remettre en possession de tes Etats. » — « Ah! ma fille, ma pauvre fille, » s'écria le roi en sanglotant, a où la retrouverai -je? Le général des Turcs me l'a enlevée... Celui qui me la ramènera, peut compter sur sa main. » Ce fut un grand encouragement pour l'armée hongroise; Tespérance fit bondir le cœur de chaque soldat. « Ou je la ramènerai, ou Je mourrai pour elle, » telle fut la résolution que prit chacun. Yantchi Koukoritza était

peut-être le seul qui n'eût pas entendu la promesse royale; son esprit était occupé ailleurs; il songeait à la belle Ilouchva.

Le lendemain le soleil se leva selon sa coutume, mais ce n'est pas tous les Jours qu'il voit et qu'il entend ce que ce jour-là il vit et entendit, dès qu'il parut au bord de l'horizon. La voix éclatante des trompettes retentit, et à leur appel tous les soldats furent sur pied en un moment; ils aiguisèrent avec soin Tacier de leurs sabres, puis sellèrent promptement leurs chevaux.

Le roi aussi voulait absolument être de la partie, et se battre avec les autres, mais le prudent chef dès hussards lui adressa ces sages conseils : « Non, prince auguste! ne nous suis pas ; tes bras sont désormais trop faibles pour les combats; le temps, je le sais, t'a laissé tout ton courage; mais qu'importe, s'il n'a pas épargné tes forces ? Confie à nous, après Dieu, la tâche de défendre ta cause; le soleil ne se couchera pas, nous en faisons le vœu, sans que nous ayons mis en fuite tes ennemis, et que ton trône royal ne te soit rendu. » Alors les Magyars sautèrent en selle et partirent à la recherche des Turcs pillards. Us ne les cherchèrent pas longtemps, ils les eurent bientôt rencontrés, et leur envoyèrent un

héraut pour les défier. Dès que le héraut fut de retour, les trompettes sonnèrent la charge, et la bataille commença avec un tumulte effroyable : des hourras et le cliquetis des épées furent pour les Magyars le signal du combat. Les éperons s'enfoncèrent dans le flanc des chevaux, dont le pied ferré fit retentir le sol , ou peut-être était-ce le cœur de la terre qui tremblait, effrayé du carnage cm'annonçait ce vacarme. Le général des Turcs était un pacha à sept queues, avec un ventre aussi gros qu'un tonneau de sept muids, et un nez rougi par le vin, tant qu'il ressemblait à une citrouille mûre. Le chef ventru de la horde turque disposa ses troupes en bataille ; mais, toutes rangées qu'elles étaient, elles ne se tinrent guère, quand les hussards fondirent sur elles. Aussi bien n'était-ce pas une plaisanterie que cette attaque, le choc fut tel qu'en un moment il causa un effroyable désordre; le sang des Turcs coulait à flots, et fit de la plaine une mer rouge. Palsambleul ce fut une chaude journée; déjà les cadavres des Turcs formaient une montagne. Mais le pacha vivait encore, avec son énorme panse, et c'est à lui qu*en veut Yantchi Koukoritza.

Yantchi ne plaisantait pas ; en approchaat du pacha, il lui adressa ces mots : « Eh!

compagnon, tu es trop gros pour un seul homme; attends, de ta personne je vais en faire deux. » Et il fit ainsi qu'il l'avait dit,

il fendit en deux le pauvre pacha turc, qui tomba par moitié à droite et à gauche de son cheval ensanglanté ; voilà comme Sa Seigneurie quitta ce monde. A cette vue, hourra ! l'armée turque eut peur , elle tourna les talons et prit la fuite, elle courut, elle courut tant qu'elle courrait encore, si les hussards ne l'eussent rattrapée. Oui, ma foi, ils l'atteignirent, et alors quelle boucherie ! les têtes volaient devant eux comme des pavots.

Un cavalier isolé galopait à bride abattue, Yantchi Koukoritza s'attacha à sa poursuite. Or, c'était le fils du pacha qui courait de la sorte, et dans ses bras on voyait quelque chose de blanc. Cet objet blanc était la fille du roi de France. Longtemps galopa Yantchi, tant qu'à la fin il l'atteignit : a Arrête, par ta foi, » lui criat-il, « arrête, ou j'ouvre dans ton corps une porte, par laquelle ton âme de païen sortira pour s'en aller en enfer. » Mais le Turc ne se serait point arrêté, si son cheval ne fût tombé sous lui , tombé de telle façon qu'il expira sur Theure. « Grâce, grâce, noce ble chevalier, » s'écria alors le fils du pacha, « si ce n'est pour un autre motif, que ce soit par pitié pour ma jeunesse : je suis jeune encore et j'aime la vie...

Prends tout ce qui m'appartient, et laissemoi vivre. » — « Garde tout ce qui est à toi, misérable lâche! tu n'es pas digne de mourir de ma main. Détale au plus

vite, et va annoncer dans Ion pays le sort de ces fils de brigands. » Il descendit de cheval, et alla vers la princesse ; ses beaux yeux s'ouvraient justement alors, et elle lui adressa aussitôt ces paroles : « Mon généreux sauveur, je ne le demande pas qui tu es, je dis seulement que ma reconnaissance est sans bornes : tout ce que tu voudras, je le ferai ; s'il te plaît même, tu seras mon époux. » C'était du sang et non de l'eau qui coulait dans les veines de Yantchi, une tempête violente s'éleva dans son cœur, mais il apaisa cet orage, en rappelant Ilouchva à sa mémoire, et dit à la belle princesse : ce Allons d'abord, ma rose, retrouver ton noble père; là nous examinerons la chose de plus près. » Et prenant son cheval par la bride, il s'achemina lentement avec la jeune fille.

La princesse et son guide arrivèrent sur le champ de bataille vers le soir. Le soleil près de disparaître lançait ses derniers rayons et contemplait d'un regard ardent ce théâtre de carnage. Il n'y vit que cadavres ensanglantés, que troupes de corbeaux s'abattant sur les morts ; le spectacle n'avait rien de réjouissant, aussi l'astre se

longea-t-il dans les profondeurs de la mer.

Yès du champ de bataille était un lac as-

sez grand, dont les eaux avaient la couleur de l'azur. Mais elles devinrent toutes rouges, après que les Magyars s y furent lavés du sang des Turcs. Ils prirent tous un bain, puis ils suivirent le roi de France, qui retournait à sa capitale; la ville n'était pas loin, et ils accompagnèrent le roi jusque là. A peine y étaient-ils entrés, que Yantchi arriva à son tour. La gentille princesse à ses côtés ressemblait à l'arc-en-ciel brillant sur le fond d'un nuage. Quand le vieux roi aperçut sa fille, il lui sauta au cou avec un transjjort de joie, et ce ne fut qu'après avoir baisé à plusieurs reprises les lèvres de la damoiselle, qu'il dit aux gens de sa suite : « Rien ne manque plus à mon bonheur ; vite, qu'on appelle le cuisinier; qu'il nous fasse quelque chose de bon, qu'il prépare à souper pour nos victorieux cavaliers. » — « Seigneur roi, il n'est pas besoin d'appeler le cuisinier, »

s'écria une voix glapissante, « tout est déjà prêt, le couvert est mis dans la pièce voisine. » Ces paroles du cuisinier résonnèrent agréablement aux oreilles des bons hussards hongrois, car les braves cavaliers s'étaient assez battus pour avoir gagné de l'appétit. 11 y avait déjà du temps c^ue les brocs circulaient et qu'on leur faisait fête, quand on entendit ces paroles sortir de la bouche du roi : « Prêtez-moi attention, dit-il, nobles cavaliers, car ce que j'ai à vous dire est d'une grande importance. »

Et les hussards ouvrirent leurs oreilles, afin de bien saisir le discours du roi, lequel, après avoir bu une rasade et toussé, rompit le silence en ces termes : « Fais connaître ton nom en présence de tous, brave chevalier, qui as délivré ma fille. »

— « Y^ntchi Koukoritza; je ne suis qu'un chétif paysan, mais je n'en rougis point. »

Telle avait été la réponse. Le roi reprît ensuite : « Je veux te baptiser d'un autre nom, désormais tu t'appelleras le chevalier Jean. Brave sire Jean, écoute ce que je vais te dire : puiscjue tu es le libérateur de mon enfant bien -aimée, reçois-la pour épouse, qu'elle soit à toi, et avec elle le trône royal. Ce trône il y a bien longtemps que je l'occupe, sur lui j'ai vieilli et usé mes forces. îles soins de la royauté sont trop lourds pour moi, c'est pourquoi je veux y renoncer. Je pose sur ton front ma glorieuse couronne ; en échange je ne te demande que de m'assigner un appartement, afin d'y passer les jours qui me restent. »

Tel fut le discours du roi, et les hussards n'en pouvaient croire leurs oreilles. Mais sire Jean l'en remercia humblement, comme il suit : « Merci du fond du cœur, seigneur roi, pour ta bonté et pour cette récompense qui serait bien au-dessus de mes mérites ; cette récompense, je dois le déclarer tout de suite, il m'est impossible de l'accepter. S'il fallait expliquer pourquoi, j'aurais une longue histoire à racon-

ter, et qui ennuierait tout le monde ici présent ; or, j aime à n*être à cliarge à personne. » — « Raconte-la toujours, mon cher fils, et n'aie point de scrupules ; nous sommes prêts à t'écouter. » Ainsi rassuré par le bon roi de France, le chevalier Jean commença son récit, comme il est écrit ciaprès :

« Par où commenceraî-je ?. . . Avant tout, voici comment je fus appelé Maïs : on me trouva dans le maïs, et le nom m'en fut donné! La femme d'un riche campagnard, une bonne âme, — c'est elle-même qui me l'a conté bien souvent, — un jour qu'elle examinait un champ, m'aperçut gisant dans un sillon. Je pleurais de toutes mes forces ; mon sort lui fit pitié, elle me ramassa, me prit dans ses bras, et tout en retournant au logis, elle se dit : « J'élèverai ce pauvret, aussi bien je n ai pas d'enfants. » Mais elle avait un mari brutal et emporté, et je ne fus pas du tout de son goût. Ah! quand il me vit, quelles belles imprécations commencèrent à voler! La brave femme Tapaisa par ces paroles :

<c Laissez cette colère, père; pouvais-je abandonner cet enfant à une mort certaine? Comment compter ensuite sur la miséricorde de Dieu. Plus tard, il ne sera

pas inutile dans la maison ; vous avez du tien, vous avez des bœufs et des moutons ;

âuand ce petit orphelin sera devenu grand, vous dispensera d'un valet ou d'un berger. » Il finit bien par céder, mais il ne me vit jamais d'un bon œil. Pour peu qu'il trouvât à dire à ce cjue je faisais, j'étais roué de coups sans pitié.

« Ainsi travaillant et battu, je grandis, ayant fort peu de part aux joies de ce monde; mon seul bonheur, cest qu'il y avait dans le village une petite fille blonde. Sa mère était morte de bonne heure, et son père avait pris une autre femme; mais lui aussi il ne tarda pas à s'en aller, de façon qu'elle resta seule avec une marâtre. Cette fillette était toute ma joie, Tunique rose dans ma vie épineuse. Je me mis à Taimer, à l'admirer ! Aussi nous appelait-on les orphelins du village. Encore tout enfant, quand je pouvais la voir, je n'aurais donné cette vue pour un gâteau au fromage; quel plaisir aussi pour moi, quand venait le dimanche, et que je pouvais, jouer avec elle parmi les autres enfants I Plus tard, parvenu à l'adolescence, mon cœur commença à battre ; alors que je Tembrassais.

le monde aurait pu s'écrouler devant moi.

La méchante marâtre la tourmenta bien des fois.... Puisse Dieu jamais ne le lui pardonner! Et qui sait, si mes menaces ne l'eussent tenue en bride, à quel excès elle se serait portée ?

<c Pour moi aussi, les choses prirent une .mauvaise tournure. La mort vint frapper Texcellente .femme qui m'avait recueilli et qui, je puis le dire, eut toujours soin de moi comme si elle avait été ma propre mère. Je suis dur, c'est à peine dans toute ma vie s'il m'est arrivé de pleurer, mais sur la fosse de ma mère adoptive mes larmes coulaient comme un torrent. Ilouchva aussi, la belle fille blonde, versa sur cette tombe des larmes qui n'étaient pas feintes; et comment en eût-il été autrement ? La bonne âme, que Dieu venait de rappeler à lui, avait fait à l'orpheline autant de bien qu'elle le pouvait. Ce n'est pas une fois qu'elle nous avait dit ; « Attendez, mes enfants, et je vous marierai; vous ferez un couple, comme.... Un peu de patience seulement, un peu de patience ! »

Et nous attendions, que cela ne finissait pas; mais elle aurait tenu sa promesse, j'en atteste le vrai Dieu, — car de sa vie elle n'avait manqué à sa parole, — si la terre ne l'eût recouverte. Après qu'elle eut cessé de vivre, c'en fut fait de nos espérances, et dans notre désespoir pourtant nous ne nous aimions pas moins qu'auparavant.

Mais telle n'était pas la volonté du Seigneur Dieu, il ne laissa pas même cette triste joie à nos cœurs. Un jour, je laissai s'égarer une partie de mon troupeau, et pour ce fait mon maître me chassa. Je dis adieu à ma douce Ilouchva, et le cœur au

désespoir, je me mis à courir le monde.

J'errai çà et là, sans pouvoir me consoler, jusqu'à ce qu'enfin je me fis soldat. Je ne lui ai pas dit, à mon llouchva, de ne jamais donner son cœur à un autre, elle ne m'a jamais dit qu'elle me resterait fidèle, nous savions que notre fidélité était inébranlable. Aussi, belle princesse, ne pense pas à moi ; car si je ne puis posséder ma chère llouchva, je ne veux — quand même la douleur me laisserait vivre — posséder femme au monde. »

Le chevalier Jean acheva ainsi son histoire. Tandis c^u'il parlait, le cœur de ses auditeurs n'était pas resté froid, et le visage de la princesse était baigné de larmes que faisaient couler la tendresse et la compassion. Le roi alors lui adressa la parole : i< Mon fils, » dit-il, « nous ne te contraignons pas au mariage ; mais du moins ce que je t'offre en témoignage de ma reconnaissance, tu ne saurais refuser de l'accepter. » Là dessus le roi ouvrit son trésor, et sur ses ordres parut un serviteur qui remplit d'or un sac, le plus grand qu'on pui trouver; Jean n'avait jamais vu de telles richesses. « Sire Jean, libérateur de ma fille, » dit le roi, « voici le prix de ta valeur. Prends ce sac plein, et qu'il serve

à te rendre heureux, toi et ta fiancée. Je voudrais te retenir, mais cela me servirait de rien, je le sais; tu brûles d'être auprès de ta belle. Pars donc, mais que tes compagnons restent; qu'ils jouissent de quelques jours de repos. » Ce qu'avait dit le roi, était bien vrai : Jean brûlait d'être auprès de sa belle. Il prit avec émotion congé de la princesse, puis s'achemina vers la mer, et s'embarqua. Le roi et son armée l'accompagnèrent au rivage, il put entendre nombreux « bon voyage », et tous le suivirent des yeux, jusqu'à ce que le navire disparût dans Téloignement.

La galère, dont le vent gonflait les voiles déployées, emportait rapidement sire Jean, mais plus rapide encore la pensée de Jean la devançait, car aucun obstacle ne l'arrêtait dans sa course. « O mon Houchva (disait- il en lui-même), bel ange de mon âme! as-tu le pressentiment de la joie qui t'attend? du retour de ton fiancé, qui arrive avec des trésors? Je retourne au pays, pour qu'enfin nous soyons unis après tant d'épreuves; nous serons unis, heureux et riches; car désormais je n'ai plus besoin de personne. Monsieur mon maître certes n*en a pas très- bien usé avec moi ; mais je lui pardonne tout. Aussi bien il faut con-

venir qu'il est la cause de mon bonheur, et je le récompenserai, quand je serai làbas. » Voilà ce qui occupait l'esprit de Jean, et ce qu'il se répéta bien des fois, tandis que la galère voguait à pleines voiles; elle allait vite, mais elle avait un long chemin à faire jusqu'au beau pays des Hongrois, car la France en est terriblement loin. Un jour, vers le crépuscule, comme il se promenait de long en large sur le pont, le pilote dit à ses hommes :

« Le ciel est rouge, ce soir, je me trompe fort ou nous aurons du vent. » Mais sire Jean ne fit pas attention à ces paroles, une grande troupe de cigognes passait au-dessus de sa tête, car l'automne approchait :

ces oiseaux certainement venaient du pays de sa naissance. Plongé dans une douce rêverie, il suivait des yeux leur vol, comme s'ils lui eussent apporté de bonnes nouvelles de la belle Ilouchva et de sa chère patrie, qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps.

Le lendemain, ainsi que l'aspect du ciel l'avait annoncé, le vent s'éleva subitement et avec furie. La mer se souleva, les vagues bruyantes s'entrechoquaient, fouettées par l'ouragan. L'équipage du navire était dans une grande terreur, tout accou-

tumé qu'il fût à voir de violentes tempêtes. Tous les efforts humains devinrent inutiles, il était clair qu'il n'y avait plus de salut à attendre, Par surcroît, on vie s'avancer une nuée épaisse, le jour s'obscurcit, tout d'un coup l'orage éclate, les éclairs sillonnent la nue. la foudre tombe çà et là, un coup frappe le vaisseau et le réduit en poudre. Les débris flottent dispersés, la mer ballotte des cadavres. Le même sort avait-il atteint sire Jean? lui aussi était-il le jouet des vagues furieuses? Ah! certes, il vît la mort de près, mais le ciel étendit sa main secourable et le sauva d'une façon miraculeuse, pour que les vagues ne fussent pas sa tombe. L'eau le souleva si haut, si haut, qu'à la fin sa tête toucha les bords d'un nuage : alors, sans perdre de temps, sire Jean saisit le nuage des deux mains.

Il s'y accrocha, ne le lâcha plus, et avec les plus grands efforts s'y tint suspendu jusqu'à ce que le nuage ayant atteint le bord de la mer, il put sauter sur la cime d'un rocher. Ce qu il rit d'abord, fut de rendre grâces à Dieu de lui avoir ainsi sauvé la vie; son trésor était perdu, mais il n'y pensait même pas, c'était assez de n'avoir pas perdu la vie avec le trésor. Ensuite il examina le sommet du rocher et n'y vit rien qu'un nid de griffon. L'oiseau justement donnait à manger à ses petits. Aussitôt une idée vint à l'esprit de Jean. Il sapprocha du nid doucement à pas de

loup, et tout d'un coup sautant sur le dos du griffon, il lui enfonce dans les flancs ses éperons acérés, et sur cette étrange monture il commence à chevaucher par monts et par vaux. L'oiseau aurait bien voulu lui donner du bec dans les yeux, il l'aurait bien voulu, s*il avait pu seulement ; mais il en était empêché par sire Jean qui lui serrait comme il faut et le corps et le cou. De cette manière il traversa Dieu sait combien de contrées ; un jour enfin, juste au moment où le soleil taisait sa rentrée dans le ciel, il vit les premiers rayons de Taurore se refléchir sur le clocher de son village.

Mon Dieu! quelle joie ce fut pour sire Jean I Elle fit jaillir les larmes de ses yeux. En même temps Toiseau, qui était déjà horriblement fatigué, se rapprochait de plus en plus de la terre. A la tin il se posa au sommet d'une colline, haletant et pouvant à peine respirer. Sire Jean mit pied à terre, et laissa à elle-même la pauvre bête, puis il s'éloigna, enfoncé dans ses pensées.

« Je n'apporte avec moi ni or ni argent, mais je rapporte le cœur fidèle d'autrefois, et c'est assez pour toi, ma belle et chère Ilouchva ! Toi aussi, je sais que tu es impatiente de me revoir. /> Ainsi rêvant, il atteignit l'extrémité du village, son oreille fut frappée par le bruit des chariots et le son creux des tonneaux cahotés, les gens se préparaient à la vendange. Il ne fit aucune at-

tention aux vendangeurs, et eux-mêmes ne le reconnurent point; et marchant toujours, à la fin il se trouva devant la maison d'Ilouchva. En touchant la porte d'entrée, sa main tremblait, et la respiration faillit lui manquer ; il se décide, il entre, et au lieu d'Ilouchva il voit dans la chambre des visages étrangers. « Le moment paraît mal choisi, » se dit-il, et déjà il refermait la porte... « Qui demandez- vous ? » fit poliment une gentille petite femme. Jean expliqua qui il chercnait... « Oh! comme le soleil la bruni ! En vérité, c'est à peine si je le reconnais, » dit la jeune femme avec surprise. « Entrez donc, et soyez le bienvenu.

Ici nous parlerons tout à notre aise. » Elle fit entrer Jean, lui donna une chaise, puis elle continua de cette manière : « Me reconnaissez-vous? Peut-être bien que non ?

Je suis la fille du voisin, cette petite qui était si souvent avec Ilouchva » — « Mais dites-moi seulement où est Ilouchva. » Lorscjue Jean interrompit par cette question la jeune femme, les yeux de celle-ci se remplirent de larmes. « Oîi est Ilouchva? »

dit-elle; « mon pauvre monsieur Jean!....

elle est morte. » Il est bien heureux que Jean ne fût pas debout, mais assis, sans quoi il tombait, tant le coup avait été violent ; il ne sut faire autre chose que de porter la main à son cœur, comme s'il eût voulu en arracher la douleur. 11 demeura quelques instants muet et le regard fixe;

puis il dit, comme se réveillant d*un songe : « Dites-vous la vérité, n'est-elle pas mariée? Mieux vaut mariée que morte.

Alors je pourrais la voir encore une fois, et ce me sera une récompense douce, quoique amère. » Mais il put voir sur le visage de la jeune femme, que ses premières paroles n'étaient pas un mensonge.

Jean s'appuya au bord d'une table, un ruisseau de larmes coulait de ses yeux; à peine s'il peut dire, d'une voix étouffée et entrecoupée de sanglots : « Pourquoi n'aije pas succombé dans le tumulte de la guerre? pourquoi n'ai- je pas trouvé mon tombeau dans les vagues? pourquoi suisje venu au monde? pourquoi? si un tel coup de foudre, si un tel supplice m'attendait. » Enfin le chagrin^ comme s'il se fût épuisé de lui-même, s'apaisa. » Comment est morte ma colombe? » demanda-t-il.

« A quel mal a-t-elle succombé ? » Et la jeune femme lui répondit : « La pauvre âme a eu bien des maux à souffrir; mais ce sont surtout les mauvais traitements de sa marâtre qui l'ont tuée; au reste, la méchante créature l'a bien payé, elle est tombée dans la misère, et elle mendie son pain.

« Dans ses peines, elle ne parlait que de

vous; voici ces derniers mots : « Cher Yantchi, cher Yantchi, que Dieu te protège; dans une autre vie, si tu m'aimes encore, je serai à toi. «Après cela, elle quitta ce bas monde. Son tombeau n'est pas loin d'ici ; les gens du village l'y accompagnèrent en foule, et il n'y en avait pas un qui ne la pleurât. » A la prière de Jean, la compatissante jeune femme le conduisit au lieu où reposait son Ilouchva, et l'y laissa à lui-même. Epuisé, il s'affaissa sur cette tombe si chère; il repassa dans sa mémoire les anciens jours, les jours si beaux oU brûlait encore le cœur pur d'Ilouchva, son cœur et son visage — qui tous les deux maintenant gisaient là flétris dans la froide poussière. La rouge lumière du soleil dis-

Î)arut, à sa place la pâle lune s'éleva dans e ciel ; c'était une nuit d'automne, et ses lueurs avaient quelque chose de triste. Jean se leva et quitta en chancelant le gazon

aui recouvrait celle qu'il avait aimée. Puis revînt sur ses pas. Un simple petit rosier croissait sur le tertre, il en brisa un bouton, et s'éloigna, murmurant en lui-même :

« Toi que sa cendre a nourri, pauvre petit bouton, tu seras mon compagnon dans ma vie errante, car je veux aller devant moi, aller jusqu'au bout du monde, jusqu'à ce que Je jour désiré de la mort arrive. »

Sire Jean, dans ses pér^rinations, avait deux compagnons : l'un était le chagrin qui lui consumait le cœur, l'autre était son épée que la rouille du sang des Turcs rongeait. Que de chemin il fit avec eux I Bien des fois la lune avait commencé et accompli son cours, plus d'une fois la terre .avait changé son manteau d*hiver pour sa belle parure de printemps, quand un jour il apostropha ainsi le chagrin de son cœur :

« Quand seras-tu lasse de ton œuvre éternelle, ô douleur insatiable de tourments?

Si tu ne peux me tuer, au moins ne me mets pas au supplice; va-t-en ailleurs, peut-être trouveras-tu un meilleur logis.

Ce n'est pas toi, je le vois bien, de qui je dois attendre la mort ; pour la trouver, il faut m'adresser autre part. Eh bien! va pour les aventures! peut-être elles m'apporteront ce que je souhaite. » Là-dessus, il planta là son chagrin; il revint bien quelquefois lui faire visite , mais c'était pour peu de temps, et il disparaissait bien vite ; car le cœur de Jean s'était endurci, et à peine si une larme mouillait sa paupière.

A la fin même, donnant congé à cette larme, il ne lui resta plus à porter que la vie qui l'ennuyait, et il la porta, la porta jusque dans une sombre forêt oîi, comme

il y entrait, il aperçut un chariot. Ce chariot appartenait à un potier, et avait la roue enfoncée jusqu'au moyeu dans la boue ; l'homme avait beau fouetter ses chevaux, le chariot disait : « Je ne bouge pas d'ici. » — « Dieu vous donne le bon jour, »

dit sire Jean. — « Non pas à moi, » fit le potier d'un air furieux et en le regardant de travers ; « non pas à moi : c'est le diable, certes, qui m'a donné le bon jour. » -- « Ah ! nous sommes de mauvaise humeur, »

reprit Jean.» — « Eh ! qui ne le serait pas, avec un chemin si exécrable! Depuis le matin je suis là à pousser mes chevaux ; mais rien n'y fait, c est comme s'ils étaient collés en terre. » — « Peut-être pourra-t-on vous aider... Mais d'abord, dites-moi où conduit ce chemin ?» Et sire Jean montrait du doigt une route qui s'enfonçait à droite dans la torét. — « Ce chemin-là I Oh! ne

le prenez pas, je ne vous dis que cela

autrement c'en est fait de vous. Là-bas est le pays des géants, qui y entre n'en sort plus. » — « Cela me regarde, » répliqua sire Jean, « mais à présent, voyons à ce chariot. » Il dit, et saisissant le bout du timon, en un tour de main il vous le tira de la boue. Le potier avait des yeux et une bouche passablement grands, mais ils ne le furent pas assez pour exprimer sa stupéfaction ; quand il revint de la surprise et voulut faire des remercîments, sire Jean avait déjà disparu dans le bois. II marcha, marcha,

et au bout de peu de temps arriva au redouté pays des géants. Une rivière bondissante formait la frontière, mais pour lui une rivière n'était qu'un jeu. un garde était en faction au bord de Teau ; quand sire Jean voulut lui regarder au visage, il lui fallut lever la tête aussi haut que pour apercevoir le sommet d'une tour. Le garde le vit approcher, et d'une voix qui semblait un tonnerre, il lui cria : « Si je ne mte trompe, il y a là un homme qui remue dans rherbe; le pied me démange, attends un peu que je t écrase. » Mais comme le géant s'avançait, Jean tint son épée audessus de sa tête; le grand dadais s'enferra et poussa un hurlement ; alors Jean lui saisit le pied, et vous le renversa par-dessus la rivière. « Il ne pouvait tomber plus à propos pour moi, » pensa-t il, et au même mstant, prenant la course, il traversa Teau sur le corps du géant. Avant que celui-ci eût eu le temps de se relever, Jean était sur Tautre bord, et vite abaissant son sabre, d'un seul coup il lui sépara la tête du corps. Elle ne se releva plus, la sentinelle des géants, pour examiner le pays confié à sa garde; la lumière de ses yeux subit une éclipse, dont elle attendit vainement la fin. La rivière, en passant sur le cadavre, se teignit de sang^, et roulait des flots rougis. Ensuite qu'arriva-til à sire Jean, heur ou malheur ? C'est ce que nous allons apprendre, il ne s'agit que d'attendre un tout petit peu.

Jean reprit sa marche à travers le bois ; plus d'une fois il s'arrêta saisi d'étonnement, car de sa vie il n'avait rien vu qui approchât de ce qu*il voyait dans le royaume des géants. Les arbres étaient si hauts, qu'on ne pouvait en apercevoir la cime, et leurs feuilles si larges, que de chacune on aurait fait et au delà un manteau.

Les mouches y étaient d'une taille telle qu'ailleurs elles eussent passé pour des bœufs; aussi Jean eut fort à faire pour les pourfendre à coups de sabre, comme elles volaient en foule au dessus de sa tête. Et les corbeaux!... C'est ceux-là qui pouvaient compter pour quelque chose 1 il en vit un posé au haut d'un arbre, l'oiseau était peut-être éloigné de deux milles, et pourtant il lui faisait l'effet d'un nuage.

Comme il allait ainsi bayant et de surprise en surprise, voilà que quelque chose de sombre se dresse devant lui : c'était le château noir du roi des géants. Je ne mens pas, mais la porte était grande comme..., ma foi, je ne sais pas grande comme quoi, mais seulement qu'elle était énorme, et on peut se l'imaginer. Un roi des géants ne bâtit pas une cabane. Jean s'approcha.

« Je vois le dehors, il faut aussi que je voie le dedans, » se dit-il; et sans s'inquiéter du

reste, il ouvrit la grande porte du palais.

Ahl par ma foi, c'est alors qu'il eut de quoi écarquiller les yeux. Le roi était là à table, avec je ne sais combien de convives.

Mais ce qu'ils mangaient, jamais vous ne le devineriez, cherchez un peu.... Tout bonnement des quartiers de rocher. Ce festin ne fit guère envie à sire Jean, mais le bon roi des géants l'y invita par ces aimables paroles : « Puisque te voilà, prends Î)lace et dîne avec nous! Si tu n'avales pas es pierres, nous t'avalerons bien toimême ; accepte, notre pitance est un peu sèche, ton corps coupé en petits morceaux lui servira d'assaisonnement. » Cela était dit de façon que Jean ne pouvait le prendre pour une plaisanterie; il répondit donc humblement : « Je ne suis pas, je l'avoue, accoutumé à un tel mets ; pourtant, si vous le désirez, j'en ferai l'essai, pourquoi non? et je me mettrai à table en votre compagnie ; je ne vous demande qu'une chose, et cela vous est aisé à faire : veuillez m'en briser d'abord un petit morceau. » Le roi cassa du rocher cjuelque cinq livres pesant : « Tiens, dit-il, en voilà assez pour une bouchée, ensuite on t'en donnera un plus gros morceau, mais mâche -le bien. »

— « C'est toi qui va mâcher ta dernière heure, misérable! J'en fais vœu, et le vœu sera tenu. » Tout en criant ces mots d'une voix furieuse, Jean lança la pierre qu'il avait saisie. Elle alla frapper le roi au beau

milieu du front et avec tant de raideur, que sa cervelle jaillit de tous côtés. « Invite encore une autre fois à manger des cailloux, » dit-il en ricanant, (c mais il t'en a cuit I »

Les géants demeurèrent consternés de la mort fatale de leur pauvre roi, et dans leur désolation ils se prirent à pleurer à chaudes larmes... Or, chaque larme aurait pu remplir un seau . Le plus âgé d'entre eux adressa ces paroles à sire Jean : « Grâce, grâce, notre seigneur et roi ! car nous te reconnaissons pour notre maître, seulement épargne-nous, nous sommes tes sujets. » — « Ce que notre frère a dit est notre volonté à tous, nous sommes tes sujets; Reçois-nous en cette qualité et pour toujours, mais épargne-nous. » — « Eh bien, j'accepte, » répondit sire Jean à cette supplication commune de tous les géants; «j'accepte votre offre et vous en suis obligé. Mais je ne puis rester ici, mes affaires m'appellent ailleurs, je laisserai quelqu'un d'entre vous pour roi à ma place. Choisissez celui que vous voudrez, ce m'est tout un. Seulement il y a une chose que j'exige de vous : si cela devient jamais nécessaire, il faut que vous paraissiez à mes côtés au grand complet. » — « Prends, gracieux seigneur, ce sifflet, et quand tu appelleras tes sujets, aussitôt nous serons là. » C'était le premier des géants qui parla ainsi, et qui remit à sire Jean le sifflet. Jean le plaça

dans sa sabretache, tout fier et tout joyeux de son triomphe, et au milieu des acclamations d'un peuple tout entier, il quitta le pays des géants.

On ne sait pas combien de temps il marcha ; mais ce qui est sûr, c'est que plus il avançait, plus le monde s'obscurcissait devant lui, et à la fin il s'aperçut d'une chose, c'est qu'il ne voyait plus rien.

« Est-ce la nuit ou suis-Je devenu aveugle? » se prit à penser sire Jean ; ce n'était pas la nuit, et il n'avait pas perdu la vue, mais il était arrivé dans le royaume des ténèbres. Ni soleil ni étoile ne brillait au ciel ; sire Jean ne pouvait plus aller qu'à tâtons; par moment quelque chose passait au-dessus de sa léte, et il lui semblait entendre un bruissement d'ailes. Ce n'était pas proprement un bruit d'ailes, mais des sorcières qui arrivaient montées sur des manches à balai. De temps immémorial, le royaume des ténèbres était comme la propriété des sorcières et leur rendez-vous.

Ces dames y tenaient leurs diètes, et y ve naient au coup de minuit. En ce moment même, elles se rassemblaient pour ouvrir leurs états dans ce charmant séjour. Une profonde caverne les recevait, au milieu de la caverne un chaudron était sur le feu. A

rinstant où la porte s'ouvrait, sire Jean aperçut le feu, et courut de ce côté. L'assemblée était déjà au complet. S'approchant sur la pointe du pied, il regarda par le trou de la serrure, et un étrange spectacle s'offrit à ses yeux. Une foule de vieilles étaient là grouillant, et jetaient dans l'énorme chaudière des crapauds, des têtes de rat, des plantes et des fleurs cueillies au pied du gibet, des queues de chat, des serpents, des crânes humains. Mais qui pourrait tout énumérer ? Jean ne se fut pas plutôt aperçu à qui il avait à faire, qu'une pensée lui traversa la cervelle. Il porta la main vers sa sabretache, afin d'y prendre le sifflet et de faire venir l'armée des géants; mais alors sa main rencontra (juelque chose, et il reconnut ce que c'était. C'étaient, réunis en un tas, tous les balais, montures des sorcières. Les prenant à bras le corps, il les emporta à distance, afin que les vieilles ne pussent les retrouver. Puis il revint, et au premier coup de son sifflet les géants firent leur apparition, a Vite à la besogne, mes enfants, fondez moi là dessus !» Et à son ordre, les géants se ruèrent dans la caverne. Ah! en vérité, le beau tapage qui s'éleva alors ! Les sorcières se précipitaient dehors j^êle-mêle, éperdues de terreur, elles cherchaient leurs balais, mais pas plus de balais que sur ma main et il n'y avait pas moyen de fuir. Les géants .non plus ne perdirent pas de temps, cha-

cun d'eux empoigna une des sorcières, et dans leur sauvage furie ils les lançaient contre terre de façon à les aplatir comme des galettes.

Ce qu'il y eut de plus singulier daas Taffaire, c'est qu'à mesure ^'une sorcière rejidait reprit, l'obscurité du ciel diminuait, et peu à peu la clarté pénétrait dans le royaume des ténèbres. Déjà il faisait presque complètement jour, le tour de la dernière sorcière était venu... Qui Jean reconnut-il dans cette vieille? que la marâtre d'Ilouchva. « Pour celle-là, s'écriat-il, elle ne mourra que de mes mains, » et il voulut la prendre au géant qui déjà la tenait. Mais elle échappa à son étreinte, et la voilà qui court et qui est déjà loin. « La misérable créature, cours après ! »cria Jean à l'un des géants, qui, obéissant, rattrapa la vieille et vous la lança en l'air. C'est ainsi qu'on trouva la dernière des sorcières morte près du village, et comme tout le monde n'avait pour elle que haine et aversion, les corbeaux eux-mêmes refusèrent de toucher à son corps. Enfin la clarté régnait dans le pays des ténèbres, la nuit éternelle avait fait place à la lumière du soleil ; Jean alors alluma un grand feu, et les flammes réduisirent en cendres jusqu'au dernier balai. Cela fait, il prit congé des géants, non sans les exhorter à rester ses loyaux sujets ; ils promirent de lui être fidèles, puis sire Jean tira à droite et eux à gauchç.

A force de courir le monde, notre héros s'était guéri complètement de son chagrin; car lorsqu'il regardait le bouton de rose sur son cœur, ce n'était plus de la douleur qu'il ressentait alors. Là, en effet, dans son sein, reposait la fleur qu'il avait cueillie sur la tombe d'Ilouchva ; et s'il s'oubliait à la contempler, il y avait quelque douceur dans le sentiment qu'il éprouvait.

Un jour il allait ainsi, plongé dans ses rêveries. Le soleil s'abîma, laissant derrière lui les rougeurs du crépuscule, puis le rouge crépuscule s'effaça à son tour, suivi de la jaune lumière de la lune à son déclin. Jean marchait toujours; mais quand la lune se coucha, harassé de fatigue, il appuya sa tête sur un tertre, afin de prendre un peu de repos. Il s'étendit tout de son long et s'endormit, sans s'apercevoir que le lieu où il reposait n'était autre qu'un cimetière; un vieux cimetière abandonné, que le temps destructeur avait nivelé. Quand arriva l'heure redoutable de minuit, les tombes s'ouvrirent, et de chacune sortirent des spectres livides enveloppés de leurs blancs linceuls. Aussitôt ils se mirent à danser et à chanter, sous leurs pieds la terre tremblait et résonnait; mais le sommeil de sire Jean était si pro-

fond, que ni chants ni danses ne purent le réveiller. Cependant un des spectres l'aperçut. « Un homme, un homme vivant! »

s'écria-t-il ; « prenons-le, emmenons-le avec nous, ce téméraire qui ose pénétrer dans notre royaume! » Et tous les morts d'accourir et, l'ayant entouré, ils étendaient déjà les mains vers lui, quand le coq chanta, et au chant de l'oiseau, tous les morts disparurent. Cette voix aussi réveilla Jean dont le corps frissonnait sous le froid de la nuit; un vent glacial agitait l'herbe sur les tombeaux. Il se remit sur pied et reprit sa route.

Sire Jean suivait la crête d'une haute montagne, de façon que les premiers feux de l'aurore vinrent le frapper au visage.

Ce fut un spectacle magnifique qui s'offrit alors à ses yeux; aussi s'arréta-t-il pour contempler le monde. L'étoile du matin était à l'agonie, et ne jetait plus que des lueurs incertaines; elles-mêmes s'éteignirent tout à fait, quand le soleil entra resplendissant dans le ciel. Il s'avançait rayonnant sur son char d'or, et ses regards amis se posèrent sur les vastes flots de l'Océan, qui semblaient endormis, alors que l'astre prit possession de l'immensité. La mer était immobile, mais sur son dos uni des

poissons diaprés bondissaient, et quand un rayon de lumière frappait leurs corps écaillés, on en voyait ruisseler une pluie étincelante de diamants. Sur le rivage il y avait une petite cabane de pêcheur ; le pêcheur était un vieillard, dont la barbe descendait jusqu'à terre; il se préparait à tendre ses filets, quand sire Jean 1 aborda et lui dit : « Si je vous en prie, père, me ferez-vous passer la mer ? Je voudrais bien vous payer, mais je n'ai pas d'argent ; faites-le donc pour rien, ma reconnaissance sera éternelle. » — a Tu en aurais, mon fils, que je ne l'accepterais pas, » répondit le vieillard avec bonté ; « les flots de la mer me fournissent toujours et au delà ce qui est nécessaire à mes besoins. Mais quel voyage veux-tu faire là ? Ceci est le grand Océan, ne le sais- tu pas ? Aussi ne puis -je te transporter à aucun prix, l'Océan n'a ni fin ni rivages. » — « Le çrand Océan ? »

s'écria Jean, « ma curiosité n'en devient que plus forte; je le traverserai, où que je doive aborder. Mais attendez, il me reste un moyen... j'ai mon sifflet. » Et il le porta à sa bouche. Aussitôt un géant parut devant lui. « Peux-tu passer à gué cette mer? » lui demanda sire Jean; « je veux que tu me portes à l'autre bord.» — - « Si je le peux ! » fit le géant en éclatant de rire, « je le crois bien ; tu n'as qu'à monter sur mes épaules. Bien, maintenant cramponnetoi à mes cheveux. » Et cela dit, il partit.

Le géant portait notre héros; d'une seule enjambée il franchissait une demilieue, et bien qu'il marchât avec une vitesse effroyable, au bout de trois semaines ils n'avaient pas encore atteint la rive opposée. Enfin, dans le lointain et à travers la brume bleuâtre, quelque chose frappa les yeux de Jean. « Terre, terre! » s'écria-t-ii tout joyeux, a Ce n'est qu'une île, » répondit celui qui le portait. « Et quelle sorte d'île? » demanda Jean. « Le pays des fées, tu n'es pas sans en avoir ouï parler. Leur royaume forme l'extrémité du monde ; au delà, la mer se perd dans le néant. » — « Porte-moi donc là, mon fidèle sujet, il n'y a rien- que je sois si curieux de voir. » — « Rien ne m'en empêche, » répliqua le géant; « mais sache qu'un grand danger y menace ta vie. L'accès n'en est pas si facile, des monstres terribles gardent les entrées... » — « Ne t'occupe pas de cela, porte-moi là seulement; si je puis entrer ou non, nous le verrons bien après. » Par ces mots, il rangea à l'obéissance le géant, qui gagna le rivage et l'y déposa, après quoi il rebroussa chemin.

La première porte du pays des fées avait pour gardiens trois ours gigantesques, avec les griffes longues d'une demi-aune; pourtant, quoique non sans peine, Jean les étendit tous trois morts sur le carreau.

« En voilà assez pour une fois, » se dit Jean après ce grand exploit; a restons ici aujourd'hui et prenons un peu de repos, demain je forcerai une autre porte et je pénétrerai plus loin. » Ainsi dit, ainsi fait ; le lendemam il s'approcha de la seconde

Forte. Maïs là une épreuve plus difficile attendait, c'étaient trois lions furieux qui défendaient le passage. Il se prépare à l'attaque, puis fond sur les bêtes féroces en brandissant son sabre ; elles eurent beau se défendre avec rage, toutes les trois mordirent la poussière. Sire Jean était tellement animé par cette victoire, qu'au lieu de se reposer comme la veille, il se contenta d'essuyer le sang épais qui avait rejailli sur lui, et le voilà qui marche vers la troisième porte. Ne l'abandonne pas, Seigneur! Il y avait là une bien autre garde.

C'était une vue à glacer le sang dans les veines. Un énorme dragon gisait devant la porte, ouvrant une gueule où six bœufs auraient passé. Partout oti il s'agissait de faire preuve de bravoure, Jean était là à sa

place, mais il n avait pas Tesprit moins fertile en ressources ; il vit bien qu'ici son sa bre lui servirait de peu, et il chercha un autre moyen de sortir d'affaire ; comme le dragon ouvrait sa gueule pour y engloutir d'un coup notre héros, que fait Jean en un tel péril ? Il saute lestement dans le gosier du dragon. Une fois dans le corps du monstre, il se met à en chercher le cœur, et y plonge son sabre tout entier. Le dragon frappé tomba sur le flanc et rendit l'esprit. Ah I ce ne fut pas une petite affaire pour sire Jean, que de percer un troua travers cette carcasse, à la fin, il se fraya un passage, sortit en rampant, puis courant ouvrir la porte, il vit devant lui le beau pays des fées.

Au pays des fées le nom même de Thiver est inconnu, elles vivent dans la splendeur d'un printemps qui ne finit pas; là le soleil ne se lève ni ne se couche, mais les roses d'une aurore éternelle y colorent le ciel. Des jeunes garçons et des Jeunes hlles fées, ignorant la mort, vivent pour le bonheur ; il ne leur faut ni aliments ni boissons, ils se nourrissent des baisers de Tamour. Là ce n'est point la douleur qui pleure, mais la volupté qui fait souvent couler une larme de Toeil des fées ; cette

larme tombe dans les profondeurs de la terre, elle s'y convertit en un diamant. Les cheveux dorés des blondes fées plongent en longs lils sous la terre, et ces hls forment des veines d'or, à la grande joie des hommes, avides de trésors. Avec les rayons que lancent les regards des jeunes filles, les jeunes gens tressent l'arc-en-ciel ; et lorsqu'il a atteint la longueur convenable, ils en parent la voûte nuageuse du firmament.

Les fées ont des lits de fleurs ; enivrées de plaisir, elles y reposent nonchalamment ; la tiède haleine des brises chargées de parfum les y berce dans leur sommeil ; Lt le monde qu'elles voient dans leurs rêves, le pays des fées n'en est encore qu'une ombre. Quand l'homme mortel donne le premier baiser à une vierge, c'est la volupté de ces rêves qui l'inonde.

Dès les premiers pas que Jean fit dans cette région délicieuse, tout ce qu'il voyait le remplit d'étonnement. L'éclat de la couleur de rose éblouissait tellement ses yeux, qu'il n'osait plus les ouvrir pour regarder autour de lui. Quand il parut, les fées, loin de fuir, s'approchèrent de lui avec la sérénité des enfants, et dans un langage amical et caressant elles l'invitèrent à les suivre, et l'entraînèrent plus avant dans

l'île. A mesure que sire Jean considérait tous les objets, il s'éveillait par degrés comme d'un songe, et soudain il tomba dans un amer désespoir, car sa chère Ilouchva lui revint à la mémoire. « Ainsi donc voici le pays de l'amour, et moi seul je traverse la vie sans compagne ? Tout ce que mes yeux aperçoivent montre que mon cœur seul est privé de bonheur. » Au milieu de l'île était un lac, sire Jean en gagne le bord dans un abattement profond ; et tirant de son sein la rose qu'il avait cueillie sur la tombe de sa maîtresse, il lui parla ainsi : « O toi, mon unique trésor, cendre de ma bien-aimée! montre-moi le chemin, je te suivrai. » Il dit, et jeta la rose dans les eaux du lac, lui-même il allait se précipiter après elle.... quand, ô merveille des merveilles I que vit-il, que vit-il? Il vit la fleur prendre la forme d'Ilouchva. Alors, éperdu de terreur, il s'élança dans les flots, et en relira la jeune ressuscitée. Or, ce lac n'était autre que l'eau de Jouvence, dont une seule goutte suffit pour rendre la vie à ce qu'elle touche. La rose était sortie des cendres d'Ilouchva, et voilà comme l'eau avait pu la ressusciter d'entre les morts. Je me sens capable de tout raconter, tout, excepté le ravissement de sire Jean quand il eut ramené Ilouchva sur le bord, et que ses lèvres si longtemps altérées burent le premier baiser. Ah! qu'Ilouchva était belle! Les

fées Tadmiraient et restaient en extase devant elle; aussi les jeunes filles la choisirent-elles pour leur reine, en même temps que les jeunes gens notre héros pour leur roi. Ainsi entouré de ce peuple charmant, et toujours aimé de sa tendre Ilouchva, sa seigneurie le chevalier Jean est jusqu'aujourd'hui l'heureux prince du beau pays des fées.

Page 1