‹ Le chevalier RobertChapitre 10 sur 17 · X.-DOUBLE AVEU · texte numérisé non relu

X.-DOUBLE AVEU

Robert fut tout le reste de cette journée néfaste dans un état violent. La présence d'Agla, qu'il retrouvait presque chaque nuit depuis leur première entrevue, ne parvint qu'avec peine h le calmer, et elle n'endormit qu'à moitié l'esprit guerrier qui rugissait en lui. Elle n'était pas encore sa conlidente; un secret, deux mémo, s'élevaient entre eux, et leur intimité n'était pas complète , parce que leur conliance n'était pas absolue. Les réticences d'Agla avaient une noble cause, puisque son secret était celui d'un autre, et qu'elle n'en pouvait disposer sans manquer à la foi jurée. Mais lloberl, pourquoi ne parlait-il pas? doutait-il encore d'Agla? Sa réserve sur elle-même devait le rassurer et lui était un garant de sa discrétion. Peut-être redoutait-il l'etîet des révélations qu'il avait à faire, et son silence était-il de la crainte. Quels qu'en fussent les motifs, le fait est qu'il se taisait et qu'il différait ses confidences de jour en jour. Il déplorait ces ajournements; il s'accusait tout à la fois de faiblesse et de duplicité; Agla était le seul être au monde auquel il put se confier; c'était même pour lui une nécessité, un devoir; mais il avait une si longue habitude de vivre en lui-même, et la concentration lui était si naturelle, que les paroles ne lui venaient pas, et que ses lèvres rebelles n'obéis-

saient pas toujours à sa volonlc. Soit qu'il eût clé refoulé de bonne heure, soit que ce fût chez lui une disposition native, ce n'était point un honjnic d'épanchement; son cœur était un puils profond dont l'ouverture était si étroite qu'il n'en pouvait rien sortir. Pourtant il fallait parler, il le sentait , cl, sa résolution prise à cet égard, il ne s'accorda plus qu'un délai, ce devait être le dernier. D'induelions en inductions, il s'était persuadé qu'il existait entre la sainte et Abdalah des rapports intimes, et il ne douta pas, aux premières ouvertures du vieillard, que ses confidences ne dussent purter sur ce point; il allait sans doute apprendre de sa bouche ce que les scrupules d'Agla lui avaient fait taire, et il attendait ce moment suprême pour parler enfin à son tour; les aveux du cap Spartel décideraient des siens.

Le mot d'amour n'avait pas été prononcé entre eux, mais il était au fond do leur pensée et présidait à tous leursentreliens. Agia s'abandonnait courageusement au sentiment nouveau dont elle était possédée, elle se lançait dans l'avenir avec la témérité de l'inexpérience; son âme hardie se prenait à l'espérance comme à un aliment nécessaire à sa vie; le doute pour elle eût été la mort, et elle ne voulait songer aux obstacles que pour en triompher. Jeune aigle des n)ontagnes, elle ouvrait toutes ses ailes au vent, cl sentait en elle tant de force, tant de volonté, tant d'audace, qu'il lui semblait impossible de ne pas atteindre au soleil, du [)rcniicr vol.

1 10 I.E CnEVALTER ROBERT.

Robert, au conlraire, élait lourmenlé de doutes; la destinée ne lui paraissait point si facile; il résislait à l'amour, loin de s'y livrer, et bien des nuages lui voilaient le soleil; sa vie intérieure était un conrïbat perpétuel, et il luttait avec l'énergie de sa nature contre la force qui rcnlrainait invinciblement vers Agia ; il ne se pardonnait point de la laisser endormir dans le repos de l'ignorance; sa sécurité l'attristait, son intrépidité le glaçait d'effroi,, et il se reprochait la confiance qu'elle avait en lui comme une tromperie et une déception.

— Si tu savais ma vie et qui je suis, lui dit-il encore tout ému des émotions de la journée, tu féloignerais de moi, tu me fuirais avec épouvante ! — {^ue. m'importe la vie ! je ne te la demande pas, et ne la veux point connaître; tu es seul, tu soufTres, ta douleur doit avoir une grande cause, car tu as l'âme grande; je n'en veux pas savoir davantage. — Mais si j'étais pauvre, plus pauvre que le dernier des santons qui mangent des racines et qui couchent dans les bois? — Je partagerais ta pauvreté, et cela ne serait pas même une privation pour moi, ni un sacrifice, car tu vois comment je vis. — Si j'étais seul au monde, sans parents, sans amis, errant, proscrit?... — l'Iùt h Uieu qu'il en fût ainsi, car je le liendrais lieu de famille; j'adoucirais ta proscription, et tu ne serais plus seul à errer. — Tu aimes en moi ma patrie, si je l'avais perdue? — Je t'aiderais à la retrouver, et nous serions deux pour la pleurer. Mais pourquoi me parler ainsi? Veux-tu m'éprouvcr? Tu doutes donc

LE r.llEVALlER ROBERT. îll

de moi ? Ne joue pas à ce jeu cruel ; sois franc, sois loyal comme j'ai élé naïve cl confiante. Quoi plaisir peux-tu prendre à abuser de ma crédulité, et à semer dans mon cœur le doute et les alarmes?

Robert ne répondit point; mais, prenant sa tête dans ses doux mains, il tomba dans une profonde rêverie; Agia était muette à côté de lui, les deux bras croisés sur sa poitrine; ils furent assez longtemps sans se parler; les étoiles liriilaient d'un éclat paisible et doux; un rossignol chantait dans les chèvrefeuilles. Agla fut la première à rompre le silence.

— Est-ce donc toujours à moi, dit-elle en posant une main sur l'épaule de Robert, à donner l'exemple de la force? Pourquoi doulcs-lu, puisque je crois? — Ta foi n'est que de l'ignorance, etjedoule parce que je sais. — Que sais-tu donc, et qu'est-ce que j'ignore ?

Robert se tut une seconde fois comme s'il eût craint de laisser échapper son secret.

— Mais, re[)rit-il après une pause, et en suivant son idée fixe, la crise de ma vie approche, et le problème de notre destinée touche à une solution. — La mienne est déjà fixée; ton avenir, quel qu'il soit, est désormais le mien. — 31on avenir!... est-ce que j'ai un avenir, moi? Toute mon existence est en ce moment concentrée sur ce point du globe, cl je n'y suis pas même en sûreté. — Qui ose te le disputer?—Demande-moi plutôt qui ne me le dispute pas. Jesuiscntouré de pièges et d'embûches, comme le lion qu'on veut surprendre; et ce qu'il y a d'af-

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freux dans celle lutte sourde et acliarnée, c'est qno je vois ourdir la trame qui doit m'enlacer, cl je ne puis abattre la main qui tient le Gl. Rage et malédiction! — Ecoute; je ne t'ai jamais fait de questions, je ne t'en ferai jamais, dis-moi ce que tu veux me dire, tais-moi ce que tu veux me taire; que m'importe ton passé ? Je te répète que je n'en veux rien savoir; mais je suis de moitié dans ton avenir, et dès qu'il s'agit d'un danger à courir, il est commun entre nous. Liguons-nous ensemble pour confondre les ennemis, et pour déjouer leurs complots, ïu es ici sous ma protection, lu es mon hôte, cette montagne est à moi, et tant que j'y serai, personne n'osera t'en arracher. La demeure dos saints est un lieu d'asile, et quiconque s'y réfugie devient inviolable et sacré ; rassure-toi donc; fusscs-tu un criminel d'état, lu n'as rien à craindre ici; je veille sur toi, cl je ferai bonne garde.

— Oh ! oui, lu es mon ange gardien ; mais tremble que je ne sois ton mauvais génie; le pacte qui nous lie n'est point égal, lu n'as que du malheur à recevoir de moi, en échange du bonheur que lu me donnes. — Le plus heureux des deux ce sera donc moi ; pourquoi me plains-tu?

Tant de grâce et de dévouement finit par désarmer Robert ; son cœur s'amollit, se détendit, pour ainsi dire, et il passa de la violence à rattendrisscmenl; il laissa tomber sa lèle sur sa poitrine, et, cachant son visage dans ses mains, il fondit en larmes. Celte crise était nouvelle pour lui; il n'avait jamais pleuré.

LE CnEVAI.IKr. RODERT. 11."

— Merci! merci! s'ccria-l-il dès que son cmolion lui permit (!c parler; mais il fi'eri j)ut dire davnnliigc; la parole lui manqua. Agia était près de lui luiitc saisie, ne comprenant pas de quoi il la remerciait. Je te renïercie, lui dit-il avec efTusion, d'avoir dompté, d'avoir brisé ce cœur rebelle et endurci par l'infortune. J'avais jusqu'à ce jour affronté le sort d'un œil sec; tendue, raidie par la lutte, par la persécution, mon âpre nature se révoltait contre la tendresse, et je niéprisais l'amour comme une faiblesse indigne de la virilité; mais je comprends, je sens aujourd'hui ce que c'est que le don des larmes; non, les larmes ne sont pas une faiblesse , elles sont une puissance; elles ont leur ivresse, leurs ravissements; elles sont la rosée des âmes. Je te rends grâce de m'avoir initié à ces doux mystères, et révélé tout ce côté de la vie que jusqu'à loi j'avais ignoré. Mon cœur se desséchait dans la solitude comme une plante au désert, et il eut fini par se pétrifier dans son aridité. Je péchais par trop de force, mon orgueil avait besoin de s'humilier; mais l'amour, hunnlilé sublime et volontaire, qui élève le cœur qui s'abaisse, l'amour seul pouvait opérer ce miracle. Non, je ne rougis plus de mes pleurs, j'en suis lier au contraire; l'homme qui n'a jamais pleuré n'est pas un homme. .\e l'effraie pas de mes mauvais jours, continua-t-il en pressant les mains d'Agla dans les siermes; quand lu sauras toute ma vie, tu les excuseras, et lu en auras pitié; j'ai lous les défauts d'une exislence |)asséc dans la lutte elilaiis la révolte; l'isolemenl

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ne faisait qu'aigrir mon ânic, bien loin dcradoucir; je m'exallais dans le senlinienl de ma personnalité violée, et je marchais à grands pas à l'égoïsme allier du malheur. Mais tout cela va changer; je sens qu'un nouvel homme naît en moi sur les ruines de l'ancien; tu exerces déjà sur mon être une salutaire induence, ta parole me calme, et la présence seule suffil pour me pacifier; je me livre à loi, use de ton pouvoir pour me rendre meilleur. J'ai foi dans l'efficacité de les soins; quelques épreuves que j'aie subies et si profond que soit l'abîme où je suis tombé, rien n'est irréparable, et le ciel ne nous a pas tellement abandonnés à l'aveugle fatalité qu'il n'ait mis toujours le remède à côté du mal.

Agla écoutait Robert en silence, heureuse d'avoir apaisé le lion, et tous deux se réfugiaient dans l'espérance de jours réparateurs.

— Mais, je le le répète, reprit-il avec tristesse, la tâche est difficile, ne l'y trompe pas; quand tu m'auras sauvé la vie tu n'auras rien fait, il te restera à me la faire supporter. — IMus la tâche sera difficile, plus elle me sera douce, cl fusses-tu tout ce que lu m'as dit. Dieu me donnera la force de la remplir, llien ne m'effraie, tout me parait possible: pour me sentir vivre, j'ai besoin de vivre dans un aulre, car vivre c'est se dévouer: mieux vaut être couché dans la tombe que de végéter sur terre sans espérance et sans amour.

Toutes les idées de Robert, tous ses préjugés européens étaient confondus, bouleversés par Agla; jamais il n'avait vu une candeur si sublime unie à

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une si pudique audace, et il était subjugue par une grandeur si spontanée, si naïve : il lisait dans celte âme de cristal comme dans une eau limpide dont rien ne troublait le fond; il s'abandonnait à elle avec une sécurité absolue; il s'y reposait avec bonheur; il se demandait par quel artifice, par quel charme inconnu une simple fille du harem, rjée dans la servitude, élevée dans l'ignorance, et rejetée au sein des bois comme une paria maudite, s'élevait tellement à ses yeux au-dessus des femmes les plus rafiinées de la chrétienté.

— Eh quoi ! lui dit-il avec exaltation, serais-tu la femme que j'ai tant rêvée , et que je n'avais jamais trouvée? Réunirais-tu en toi la force et la grâce, l'énergie et la douceur, l'intelligence et le dévouement ; et m'a-t-il fallu quitter l'Europe et venir en Afrique pour trouver enfin la réalité de mon rêve? Je ne devrais pas t'aimer, et moins encore nie laisser aimer ; mais je suis vaincu , et maintenant tout est <lit. Puisque rien ne t'elTraie, tu sauras ma vie, et si la lutte le plait, tu auras à combattre, n'en doute pas ; j'accepte à genoux ton sacrifice, quoique je n'aie à t'olTrir qu'une vie tourmentée, dévastée, ruinée de fond en comble. — Le pacte est conclu.— ('/est toi qui l'as voulu; mais dis-moi donc qui t'a appris à sentir, à penser d'une manière si virile et si noble? as-tu déjà aimé? — Non. — Eh bien! aime donc et ne crair)s pas de me le dire; travaillons de concert à nous faire à nous deux une vie à part, une vie forte où nos cœurs se relrenipentetsc vivifient; lu es persécutée, seule au monde,

jesuisseul aussi, persécuté comme toi; nous sommes f«iils l'un pour l'autre; il faut bien croire à la destinée, à la providence, [)uisqueDieu te donne à moi dans un pareil moment, et qu'il fait sortir mon salut du sein même du désespoir. Je croyais mon cœur éteint, ma vie intérieure finie, et mon cœur se rallume plus jeune, plus ardent, et ma vie recommence, et cet avenir qui m'apparaissait si désert et si vide, il se repeuple tout d'un coup ; je ne serai plus seul à le traverser.

En prononçant ces paroles passionnées, Robert élreignait dans ses bras la sainte avec une énergie brûlante. La jeune solitaire eut un moment d'effroi; tout son corps tremblait, son sein battait avec une violence convulsive, ses genoux fléchissaient sous elle ; mais la force lui revint tout d'un coup ; elle se dégagea des deux bras puissants qui l'enlaçaient, et se précipita dans le bois, en criant d'une voix entrecoupée de sanglots: Adieu! adieu ! je t'aime.

XÏ.-LE RIFF.

Rcnchimol n'eut garde de dire à M. de Dorpal qu'il croyait être devenu suspect au chevalier Robert; il craignait trop de perdre la confiance de son complice, et avec elle les profits de leur forfait commun; il se promit seulement de brusquer les choses, et de ne pas laisser à la victime le temps de se reconnaître. Homme lige du Moscovite, de-

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voué à lui par inlcrèt el aussi par reconnaissance, il se renfermait dans son rôle d'espion, et ne savait ni ncsesouciaildesavoirlesanlccédenlsderhomnie qu'il était cliargé d'allircr dans le piège; il remplissait sa commission avec une stricte ponctualité et une sorte de conscience, sans s'inquiéter le moins du monde de ce qui en adviendrait.

Quant à Dorpat, on a compris son dessein. Ne doutant plus de l'identité de Robert el du Français, depuis que ses soupçons étaient partagés par ses collègues, et craignant plus que jamais que quelqu'un d'entre eux ne prît les devants, il était résolu à frapper un coup hardi et secret; il s'agissait donc d'enlever son i)risonnier (c'est ainsi qu'il l'appelait), et de l'embarquer clandestinement pour la Russie, sauf à le relâcher, si l'on s'était trompé. Il y avait justement alors dans la rade de Tanger un navire de retour, qui pouvait être frété à cet elTet. M. de Dorpat, qui comptait bien accompagner sa capture , et qui parlait depuis quelque temps, pour motiver son absence, d'un voyage à faire en Russie, s'était assuré d'avance et du capitaine et du bâtiment. La didiculté était de se rendre mailre de Robert : le Russe ne voulait rompre en visière à personne; ce qu'il redoutait le plus était un éclat.

— 11 n'y en aura point, lui avait dit Renchimol, ou s'il y en a un, vous serez à couvert, les soupçons ne tomberont pas sur vous; je m'engage à remettre notre homme entre vos mains, sans vous compromettre, ni moi non plus; le reste regarde votre excellence.

118 LE CHEVALIER KOBERT.

Le projet dujuifélaitde livrer Robert aux Riffiiis, et de le faire ensuite passer de leurs mains dans celles de M. de Dorpat, moyennant rançon. Cette perfidie aurait l'air d'un acte de brigandage, dont personne ne s'étonnerait, vu les mœurs connues de ces Bédouins, et le voyageur serait censé avoir péri dans leurs montagnes. Le coup était bien concerté, mais les exécuteurs avaient manqué jusqu'alors. Les Riffîns viennent rarement jusqu'à Tanger, et Benchimol ne pouvait les aller chercher chez eux, saris éveiller les soupçons; cependant les jours passaient, l'occasion pouvait se perdre, et les deux acolyles s'impalienlaienl. Une circonstance leur vint en aide.

Le Riff conflne avec la province d'Hasbat, dont Tanger est une des cités principales: c'est la partie la plus sauvage, la plus turbulente, la plus barbare de l'empire marocain. Retranché sur ses montagnes, dernières crêtes de l'Atlas, comme le faucon dans son aire, le RifTin n'en descend guère que pour se livrer à des acles de rapine et de violence; il n'est ni pasteur, ni laboureur, ni marchand, il est bandit; sa seule industrie consiste à fabriquer de longs poignards aigus; sa plus douce occupation est d'en faire usage. Il est de plus contrebandier ; pirate intrépide, il s'aventure en pleine mer, sans sourciller, sur de frêles barques non pontées, et, portant de plage en plage, à travers les ten}pêles, ses cargaisons illégitimes, il joue bravement sa tête à ce jeu de hasard : tout contrebandier csl puni de mort, sans rémission, comme coupable de lèze-

LC CHEVALIER lUJiiEUT. 119

majesté; ou en déc.ipile autant qu'on en prend. Sur le chapitre du cofîrc-fort, sa majesté africaine est aussi intraitable que tel harpagon couronné qu'il y ail en Europe.

Deux de ces hardis forbans avaient été arrêtés près de Tanger; leur procès avait été bierjlùt fait, et l'exécution qui devait avoir lieu d'ur> juur à l'autre ne pouvait manquer d'attirer grand nombre de RifTins, qui viendraicnl là, non point pour s'amender, mais pour voir si leurs compatriotes sauraient bien mourir. Le jour de la cérémonie, beaucoup de lUHins étaient, en effet, répandus dans la foule rassemblée sur le lieu du supplice; on les reconnaissait à leur costume rudimcnlaire, et plus encore à leur physionomie farouche. L'exécution se faisait hors la porte du Sauk; les deux patients furent amenés par une trou{)e de soldats, et le bourreau se mit aussitôt en devoir de leur couper la tète avec un mauvais couteau de poche, en commençant par la nuque; les indomptables montagnards subirent celle torture atroce avec une résignation stoïque; ils ne proférèrent pas une plainte, pas un cri, et moururent dans un héroïque silence. Leurs camarades déclarèrent avec satisfaction qu'ils étaient bien morts, et l'honneur du llilTfut sauvé. Ouand les deux têtes furent séparées du tronc, le Ijourreau attrapa avec sa robe le premier juif qui lui tomba sous sa main, et les lui fit saler, en signe il'ignominie ; après quoi on les accrocha à la muraille pour servir d'exemple à la multitude. La boucherie terminée, les bourreaux s'enfuirent à

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loules jambes, poursuivis à coups (Je pierres par le peuple jusque dans leur maison.

On devine bien que Benchimol était de la fêle, et pour quel motif il y était. (]omme la foule commençait à s'écouler, il fit signe à celui des Riffîns qui lui avait paru le plus propre à recevoir ses confidences, qu'il avait quelque chose de secret à lui dire, et il le conduisit mystérieusement, le long des murs, vers le cimetière des juifs. Ce Riffin était le type fidèle de sa race : c'était un homme d'une taille médiocre, mais bien pris et vigoureux; il portait pour tout vêtement une tunique de toile qui lui descendait de la ceinture au genou; le reste du corps était nu. Sa tête était rasée entièrement, à l'exception d'une longue mèche de cheveux noirs, qui, de l'occiput, tombait, fouettée par le vent, jusqu'au-dessous des reins; la couleur de sa peau cuivrée et tannée flottait entre le rouge et le jaune; son œil oblique brillait d'un feu sombre; la coupe de ses lèvres annonçait l'audace, la férocité, et deux rangs de dents blanches et pointues donnaient à sa bouche quelque chose de carnassier. Les régions supérieures du crâne étaient déprimées, le nez légèrement épaté et le menton eflilé. Son pied, ferme et nu, posait par terre comme le sabot d'un cheval, et se relevait de même; sa démarche et toutes ses allures étaient celles de la bcte fauve; pourtant cet effrayant ensemble ne manquait pas d'utie certaine fierté sauvage. Le hardi montagnard portait sur l'épaule un fusil à large crosse, dont le canon était plus long que lui; un poignard acéré était suspendu

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sur sa poitrine par un }^ros conlori rouge, cl il lirait après lui, par la bride, un pclit cheval, lout sellé et caparaçonne de laine de diverses couleurs; l'insolenl llifïin n'eut garde de le laissera rentrée <lu cinielière, il le fit entrer résolument au milieu des tombes; car les juifs ne sont pas plus respectés après leur mort que pendant leur vie, et le fanatisme les poursuit jusque dans leur dernier asile; leur poussière est en butte à tous les outrages; les fenunes maures ne mancjuent janj.iis de la souiller en passant : c'est chez elle une alïaire de dévotion, presque un article de foi.

A quelques pas du cimetière, en allant vers l.i Porte des Tanneurs, il y a de beaux massifs de verdure coupés de genêts, de chèvrefeuilles, de cactus du milieu desquels on dislingue, par échappées, la baie tranquille et bleue et le détroit toujours bouillonnant. C'est là que Hcnchimol conduisit le RiflÎJi. Quand il se fut bien assuré que personne ne les avait suivis et que rml œil indiscret ne pouvait les surprendre, il entama la négociation. Il n'eut pas grands frais d'éloquence à faire pour persuader le sauvage; aux prenderes ouvertures, l'œil sarjglanl du Uiiïin s'anima et la soif de l'or lui mit la bouche en feu; on tomba bierjtôt d'accord ; le juif devait introduire dans le jardin d'Amérique le bandit et ses conipagnons; la maison serait pillée, incendiée même, et Sidi Chrétien emporté dans les monlagnes.

— Surtout, dit nenchimol, gardez-vous bien de le tuer; car sa mort ne vous rap[)orteruit rien, lan- 1 9

(lis que vous en pouvez tirer une riche rançon. Rapportez-vous-en à moi pour cela , mnis ne me compromettez pas, car au premier soupçon le kaïil me ferait mourir sous les coups. — Par Allah! répondit le barbare, il n'y aurait pas grand mal à cela, et la vie d'un juif n'est pas quelque chose de si précieux. Pourtant, rassure-toi, on ne te trahira pas, car ce serait nous trahir nous-mêmes. ïu dis donc que ce voyageur est chrétien? — Chrétien, comme je suis juif. — Alors le plaisir sera double, et si nous ne tuuns pas ce chien de mécréant, nous pourrons du moins nous donner la satisfaction de le balafrer un peu; ce sera toujours une consolation et un dédommagement : le propiiète nous en saura gré. — Il est à vous, usez-en comme vous voudrez; songez seulement à la rançcm qui vous est promise si vous le livrez vivant. — On y songera; mais toi, juif, que gagnes-tu dans cette affaire et qui est-ce qui te paie? — Moi? je n'ai d'autre intérêt dans tout ceci que le plaisir de vous rendre service, et je serai assez payé si je me fais de vous des amis. — A d'autres, juif, à d'autres! — Et puis je n'aime pas plus que vous les chrétiens ; ce qui leur fait du mal me fait du bien : c'est là un plaisir comme un autre. — Au surplus, c'est ton affaire, et lu ne te seras pas oublié. A quand le coup?— A demain, si vous voulez. Rendez-vous le soir, sans être aperçus, dans les environs du jardin; soyez prêts au premier signal, et fiez-vous à moi pour le reste. Mais surtout, répéta-t-il avec insistance, surtout n'ayez pas l'air de me connaître ; j'aurai l'air, moi.

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cl'iTvoir clé surpris; je jouerai In peur, vous rn'emineiierez avec lui et vous me renverrez ensuite à l'anger, pour traiter de la rançon; je nie charge encore de cela. — (î'csl bien; niais prenrjs garde à loi, si le coup manque tu es mort. Je vais prévenir mes camarades afin de nous présenter en nombre et bien armés.

Ils se séparèrent sans avoir été aperçus. Benchiniol rentra à Tanger, parla Porte des Tamieurs, pour aller rendre compte de la négociation à M. de Dorpat; le iUtïin revint au Sauk, et il [)assa sous les lêtes satjglantes des d»ux suppliciés, sans que ce spectacle sinistre le fit rentrer en lui-mèmi'; l'exemï)le lut perdu pour lui et pour lis complices qu'il s'associa; ils complotaient leur crime à la vue même de ces horribles trophées, et si leurs yeux s'en détournaient, ce n'était ni par terreur ni par pitié, c'était pour se porter avec une ardente convoitise sur les vastes sommets du mont d'Amérique; [)leins d'une féroce impatience, ils n'éprouvaient qu'un regret, celui de n'être pas encore au lendemain.

J.e lendemain se trouvait être précisément le jour du rendez-vous d'Abdalah; Robert se rendit au cap Spartcl, seul avec son soldat; le miruslère de l'interprète était inutile, et Henchimol, denuMjré mailre de la villa et libre de son temps, eut toute la journée pour concerter, avec les Rilïins ses complices, rex[)édition de I.i nuit, comme si le ciel eût été de moitié dans sa perlidieel en eût lui-même favorisé l'excctjtion.

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