‹ Le chevalier RobertChapitre 11 sur 17 · XII.-LE CAP SPARTEL · texte numérisé non relu

XII.-LE CAP SPARTEL

Le cap Spartel est à dix ou douze milles à I'oul-sI (le Tanger, et forme rexlréinité septeiilrionale d'une branche du Pelit-Allas. Le sentier qui y mène est à peine tracé; il faut le chercher et souvent le frayer soi-mcnîe à travers les prairies, les landes et les taillis. On côtoie d'assez près d'abord le Gébel- Kébir aux lianes duquel végètent tristement de maigres oliviers et quelques chétifs adouars; on entre ensuite dans une vaste plaine solitaire couverte à perte de vue de bruyères monotones et de halliers touffus. Le cap est au bout de cettp plaine, (i'est un haut jiromonloire taillé à pic de tous les côtés, et jeté en éperon dans l'Océan; la vague a creusé dessous plusieurs cavernes dont une plus spacieuse que les autres était consacrée à Hercule, le patron païen du détroit; aujourd'hui elle a une destination profane et peu poétique; les habitants en extraient dis meules qu'ils détachent des parois après les avoir taillées sur place, de manière que la grotte est percée à jour et toute criblée de trous romls à travers lesqm Is on voit le bleu du ciel ci de la mer. Ce coup d'œil ne laisse pas d'être pittoresque, et, pour ajouter à l'effet du tableau, des manœuvres riemi-nus et basanés Iravaillent au fond de l'antre comme des cyclopes. Au nord s'élèvent les Cl êtes blaiichàlres du Cébel-Kébir; au midi s'élcnd

LE CHEVALIER nOBERT. 1 i^'î

une plage nue, aride, désolée, sans bornes.

f.es Maures apijciloiit l'Océan la nur des Ténèbres; mais ce jour-là l'Océan dénicnlail son nom, il ét<iil radieux, cl si bleu, si linipidc, qu'on ne pouvait distinguer le point de l'horizon où finissaient les Ilots et où commençait le ciel. I.a lame festonnait au loin la plage d'un ruban d'écume. Kn face du cap africain s'élève, sur la côte européenne, le cap Trafalgar, dont un grand fait militaire a itnrnortalisé le nom. Les deux promontoires sont face à face comme deux ennemis qui se mesurent de l'œil, et ils représentent par leur éternel éloignemcnt celui des deux mondes, dont ils forment l'exlrème limite.

Abdalaliétait le premier au rendez-vous; à peine arrivé, il avait ahandoimé son cheval aux soins de Guzzul qui seul l'avait aecon)pagné, et il était allé s'asseoir à la pointe du cap; là il attendait patiemment. La brise marine se jouait dans sa barbe, et soulevait les plis de son haïk blanc. Son œil errait au hasard sur l'immensité des eaux. Uobert le trouva dans celle allitude contemplative, et il le rejoignit sans en être aperçu.

— A quoi pensez-vous? lui dit-il en l'abordant. — .le pense que l'homme est esclave de son secret dès qu'il le publie, au lieu que son secret est son esclave tant qu'il le lient enfermé dar»s son sein. — (',ela veut-il dire que vous vous êtes ravise et qua vous renoncez à faire de mo\ voire confident? — Je vous ai déjà dit qu'une promesse est ur)e dclle; mais vous, vous èles-vous interrogé vous-même?

12Ô LE CHEVALIEU EOBtRT.

avez-vous fait l'examen de volrc cœur? acceplczvous le dépôt que je veux vous confier ? — Je l'acceplel — Prenez garde de vous engager Icnicraircment, car vous n'y èlcs point forcé. Avant d'entrer, dit le proverbe, songe à la sortie. — J'y ai songe. Vous pouvez parler en toute sécurité; je sens en moi la force de garder un secret, quel qu'il soit. — J'y compte, et je ne vous en demande pas davantage. J'aurais pu comnienciT par vous faire des questions sur vous-même, et par prendre des otages avant de vous en donner; je ne l'ai pas voulu ; il m'a semblé plus loyal et plus digne de vous d'agir comme je fais. Vous m'occupez depuis longtemps; je vous connaissais déjà avant d'être connu de vous, et je cherchais une occasion de vous attirer chez moi : cela vous explique mes avances et nïon empressement à vous ou\rir ma maison. Aies premières impressions furent toutes en votre faveur ; vous conquîtes ma confiance d'emblée et sans coup férir; votre air sérieux et réfléchi me plut, el je vous tiens poui» un homme sur et fidèle. Je vais bien vous le prouver.

Abdalah se lut un instant et fit les préparatifs d'un homme qui se dispose à parler longtemps.

— Mettez-vous à votre aise, roprit-il, car ce que j'ai à vous dire sera long, et nous ne serons point dérangés: c'est pourquoi je vous ai donné rendez- \ousau bout de ce désert; iml lieu ne m'offrait les mémrs sûretés. Partout ailleurs, dans ma Ivassaba, comme dans votre jardin d'Amérique, on nous aurait épiés cl peul-clrc suri)ris : celte ap[>rélun5iou

LE CHEVALIER KOlîERT. HT

eùl glacé ma langue el dislrail vulrc allciilion. Ici, nous n'avons rien de seniblable à craindre, nous sommes seuls, bien seuls, et nous parlons une langue que récho de ces rochers li'a jamais entendue. Que mes paroles, ajouta-t-il avec une sorte de solennité, en jetant une pierre dans la mer, tondjent dans votre cœur comme celte pierre dans rUcéan !

Robert ne répondit à cette injonction figurée que par un signe alfirmatit"; il s'abstint de toutes protestations, et s'assit à côté d'Abdalah sans lui dire autre chose que ces trois mots: Je vous écoule. — « Vous me croyez Maure, Algérien, reprit Abdalah en dé()Ouillant tout d'un coup son langage des métaphores souvent forcées et des sentences aireetées dont il avait lait jusqu'alors un si grand usage; vous allez être bien élotmé d'apprendre que je ne suis ni l'un ni l'autre. Je suis européen comme vous, el la manière dont je parle français vous dit assez que je suis voire compatriote ; oui, je suis Français, et de[)uis que j'ai quitté la France, il y a de cela plus de trente ans, vous êles le premier homme à (jui je fais cette révélation.

«t Je suis né en Normandie d'une famille de vieux gentilshommes, dont les aines seuls vivaient à la cour, tandis que les cadets végétaiei»t dans leur province ; j'étais cadet , et condamné par conséquent à ne voir le monde qu'à travers les meurtrières du château paternel. Ce n'était pas là mon compte; mesgoùlsni mon humeur ne s'accommodaient de la vie champêtre; je senlais bien que je ne m'y ferais jamais, et si j'enviais quelque chose

LE CHLVAI.IER ROBIRT.

h niun'.ijné, ce n'élciit ni son litre ni son palrimoino, c'étail k' buniicur qu'il avait de vivre à Paris. Il y élait fort répandu, et ses lellres étaient eontnje autant de coups de poignard qui venaient nie percer le cœur périodiquement; il ne parlait, à chaque ordinaire, que des létes auxquelles il assistait, des plaisirs loiijours nouveaux qui naissaient, disait-il, sous ses pas, cl ties belles dan)es qu'il accompagnait déjà, quoique bien jeune, au théàlre, à l'égijse , à la promenade. Tout cela fermenlait lians ma tête; je me représentais Paris comme un lieu de délices et d'enchanlenjcnl ; l'Opéra, qui sans cesse revenait sous sa plurne, m'apparaissait comme une féerie des Mille et une ^uits, et, pauvre provincial que j'étais, je ne rêvais plus que des merveilles de la capilale ; n)ais c'est surtout le cha- I»itre des belles dames qui ennanimait mon cerveau; je n'étais qu'un enfant, et j'étais jaloux des bonnes fortunes vraies ou supposées de mon frère, comme si j'eusse été d'âge à les lui disputer : c'était là ma préoccupation conslai»le, et mon imagination s'exaltait dans l'oisiveté.

•c Pourtant je recevais, ou du moins j'étais censé recevoir une sorte d'éducation ; mais mon précepteur était un vieil abbé de la Régence qui m'aurait r.iit ce que j'étais, si la nature n'eut pris les de- \ants; il savait tous les vers licencieux de l'époque, et ne croyait à rien; au demeuranl le meilleur bomme du monde, incapable de faire mal à personne, mais égoïste et indilîérent à tout, il avait joui de la vie cl regrettait le bon temps; il m'en

LE CIILVAI.IEU ROBKRT. "l '20

parlait sans cesse, et ne savait pas se résigner à vieillir. Les lettres de mon frère le faisaient soupirer de regret, comme elles me faisaient pal|îiter de désir; et, bien loin de travailler à calmer ma tèlc en éijullition, le digne ecclésiastique rencliérissait par ses commentaires sur les rêves de mon imagination romanesque. Tous ses souvenirs s'élaienl concentrés sur la cour du régent, et il m'en faisait, quoiqu'il mots couverts et avec ménagement, des peintures étranges; j'en comjirenais beaucoup plus qu'il ne supposait, et je le faisais parler, je ne dis pas plus qu'il ne voulait, mais plus qu'il n'aurait dû. Il put se convaincre lui-même que ses leçons avaient bien profité.

« Je m'étais lié, n'ayant pas mieux, avec les jeunes campagnards des environs, et j'attirais les petites lilles au château en leur donnant les vieilles dentelles et les vieux rubans de ma mère Je leur dis urï jour que je voulais les traiter; la table fut mise en cachette dans une esjjèce de grenier, je l.i pourvus de ce que j'avais pu dérober à l'ollice, et fermant les volets pour figurer la imil, j'illuminai la salle avec des bouts de chandelle. Ouand tout fut prêt, j'introduisis mes convives un à un p.ir les derrières, afin qu'on ne nous troublât point, et la grande orgie commença. L'abbé me surprit dans cette louable occupation, entouré d'une demi-douzaine de vauriens qui s'en donnaient à cœur joie, et tenant sur mes genoux une |)etite fille que j'cnu)ustillais d'importance: Monsieur l'abbé, lui dis-je suns me déconcerter, prenez place . je vous

130 LE CHEA ALIER ROBERT.

prie, CCS messieurs sont mes roués, et ces dames sont mes maîtresses. Le saint homme ne ûl que rire de cette impertinence, dont pourtant il ne se vanta pas à mes parents, et il ne fut à l'avenir ni plus circonspect ni plus sévère. Iles méchantes parodies des soupers de la I\égence n'étaient pas les seules espiègleries de ce genre que je me permisse: j'avais entendu parler du Parc-aux-Cerfs, je voulus avoir le niien, et je me formai un sérail de petites villageoises dont j'étais forl jaloux; pas une n'était à l'abri de ma poursuite; je passais mon temps à leur tendre des pièges, et j*a\ais même dressé des garnements du pays à chasser pour moi ce gibier d'espèce nouvelle; pour quelques sous, ils s'acquittaient de leur ofïice au delà de mes vœux. J'étais devenu la terreur des mères de famille, et l'on m'avait baptisé le Pacha. Je cachais assez bien mon jeu pour que nwn père ignorât mes fredaines ; enfin on lui lit des plaintes, et il lui er» revint assez aux oreilles pour qu'il se donnât la peine de me surveiller; il me prit plusieurs fois flagrante delicto dans mon l'arc-aux-Clerfs, et ne lit d'abord qu'en rire, mais il finit par s'alarmer d'une précocité si insatiable : mon sérail fut mis en désarroi, on fouetta mes sultanes, et l'abbé fut tancé pour m'avoir laissé prendre ces airs de Lovelace.

<( Tout cela se passait que je n'avais pas douze ans; il fallut se mettre à l'élude, mais à l'exceplion des langues, pour lesquelles j'ai toujours eu uneaptituile prononcée, je ne mordais à rien, et mes progrès n'édiliaiciit pas ma famille; il est vrai que

LE CHEVAMEK ROBERT. 131

mon mailrc ii'élail pas fort; je sus biciilùl plus de laliii que lui, el, sous sa férule, je tournai plusieurs années dans le même cercle comme l'aiguille fait el refait mille et mille fois le tour du cadran. A peine avais-je compris deux mots de lalin, que j'étais tombe sur Pétrone ; j'appris par cœur V^Jrt d'aimer, d'Ovide, et il n'est pas jusqu'à YUxor rade l'or as de Martial que le démon de la chair ne m'eût mis sous les yeux. (^)uant aux joyeusclés de la langue maternelle, mon honnête précepteuravait pris soin Ini-mcmc de ne me les [)oint laisser ignorer; sa mémoire était sous ce rapport d'une effrayante fécondité, car il avait lu dans l'iron plus souvent que dans le bréviaire et avec bien plus de fruit. .l'oublie de vous dire qu'on me destinait à l'Église.

ic (Cependant les remontrances de mon père n'avaient pas dompté en moi la nature; seulen)entsa surveillafice m'avait rendu plus circonspect. Mon penchant grandissait avec moi; j'aurais en vain tenté de lui résister, je n'aurais pas été le plus fort; je subissais la fatalité d'une organisation impérieuse, invincible. Depuis que je ne [)()uvais plus courir après les petites paysannes, je m'étais rabattu sur les femmes de la maison. Ma mère avait |)armi ses chambrières une Bordelaise de vingt-cinq ans, la plus belle créature qui lut dans le canton : je vois eneore son œil noir, son épais sourcil, sa bouche fraîche et ses petites dénis blanches rangées comme un collier de perles. Je m'en étais éj)ris tout à fait ; mais elle alTectait de me traiter comme

loi I.E CHEVALIER ROBERT.

un enfant (j'avais quinze ans loul au plus), et ne faisait que rire de mes déclarations; pourtant elle les écoulait el nie gardait le secret, ce qui ne laissait pas de me donner de l'espoir. D'ailleurs elle ne ne me repoussait pas précisément, et je croyais bien m'apercevoir qu'elle ne déclarait ses caresses et les miennes sans conséquence, que pour être plus à son aise avec moi. Elle ne se les épargnait pas, et semblait se plaire à attiser mes srns, bien loin de les^ouloir éteindre. Je Unis par me piquer au \if; je tins à honneur de lui prouver que je n'étais pas i'cnlant qu'elle supposait, qu'il était temps de me traiter en homme, et je deNins entreprenant jusqu'il la témérité. Ma Bordelaise couchait dans la chambre de ma mère, qui avait peur la nuit, et qui ne voulait pas rester seule; il fallait être le diable incarné que j'étais pour se risquer jusque-là; mais la fortune me favorisa, une victoire éclatante payai mon audace. Ce que j'avais connu et serjti jusqu'alors n'était que de l'enfantillage auprès de ce que celle femme me révéla. Je vous demande pardon de vous entretenir d'elle aussi longuement; mais c'est qu'elle a eu une grande itdluence sur le reste de ma vie : elle acheva mon éducation, déjà si bien ébauchée par l'abbé, el je puis dire qu'elle m'a fait l'homme que je suis devcrm. Je ne pouvais tomber dans des mains |»l us expertes; elle ne pouvait trouver un élève mieux disposé; en échange de ma fougue de seize ans, elle ukî donnait son expérience de femme faite, et nous ne pouvions plus nous passer l'uji de l'autre. Aujourd'hui même, après tant d'années,

LE ClIEVALIEU ROBERT. 133

je ne pense point à celte adorable fille sans émolioji, et jamais depuis je n'ai éprouvé au même degré l'ivresse de la possession. Nous vécûmes deux ou trois ans dans ce délire, et nous délournàmes si bien les soupçons, quemon père me croyait amendé, et en faisait compliment à l'abbé. Mais la sécurilé nous rendit imprudents, et nous nous laissâmes surprendre une nuit par ma mère. Ma maîtresse fut souflletée et menacée de la verge du prévôt pour avoir débauché un enfant de famille : car, dans toutes mes peccadilles, c'étaient toujours les pauvres fdlesqui étaient battues; moi, j'en étais quille |)0ur une légère répriniande. Ma mère était trop infaluéede l'esprit de son rang pour donner jamais tort à un fils qui portait son nom, et mon père no faisait que rire au fond de toutes ces amourettes. Il faut bien, disait-il, que jeunesse se passe ! Kt s'il me surveillait, c'était dans l'unique intérêt de ma santé, nullement dans celui des mœurs. La Bordelaise fut chassée du château avec ignominie ; il me sembla, en la voyant partir, qu'on m'arrachail les entrailles, et je tombai dans une alTreuse tristesse; le souvenir du bonheur perdu était devenu mou idée fixe, et me causait des i)alpilalions éloulVanles. .le poussais tout le jour de gros soupirs qui faisai(-nt rire l'impitoyable abbé , et je rôdais <Ie clnunbre en elnnnbre comme une âme eti peine. Mon |)ère, qui était grand chasseur, me meniit queUjuefois avec lui pour me distraire ; mais je ne conjprenais pas quel plaisir on |)ouvail trouver à tant courir, à tant se fatiguer, quand on pouvait

f54 LE CDEVALIER ROBERT.

être si heureux sans sorlir de chez soi. Le goût de la chasse ne me revint pas, et je rentrais le soir au logis plus ermuyé que je n'en étais sorti. J'avais bien essayé d'autres amours, mais cette diversion ne m'avait pas mieux réussi que l'autre : ce n'était plus cela, il n'y avait que ma liurdelaise au monde, c'est elle qu'il me fallait. Le regret de sa perte devint si cuisant, le vide où je vivais si insupportable, que je fis un coup de télé. Je savais qu'elle s'ét^jil retirée à Rouen; je partis un beau jour du château avec tout l'argent que je pus ramasser, et je la rejoignis. J'ignore si elle m'était restée fidèle pendant les deux ou trois mois qu'avait duré notre séparation. J'élais si transporté de la revoir, que je ne songeai même pas à le lui demander; je la retrouvai telle qu'elle m'avait été efdcvée; plus belle encore, si possible, et plus enivrante ; elle semblait vouloir me payer le sacrifice que j'avais fait pour elle, et sa reconnaissance avait des raffînements inouïs. J'ai trouvé en ma vie des femmes aussi belles et plus jeunes qu'elle, mais aucune qui fût si allachanle, si inépuisable en ressources. Je ne vous dirai point si elle avait ou non de l'esprit, je ne m'en souviens pas et ne m'en suis jamais inquiété : ee que je sais, c'est qu'elle avait le génie de la volupté et qu'il lui tenait lieu de tout ; elle était sur la terre pour cela, et il ( ut f.dlu être un véritable Narsès pour lui demander autre chose. Or, notez qu'elle avait vingt-sept ans quand j'en avais dix-huit; mais cette énorme diflêrence d'âge ne faisait que lui donner plus d'em[»ire sur moi et dis-

lE ClIRVALFER ROBERT. 135

paraissait lout à fait dans rinlimité. Lo plaisir élait lellcmciit sa vie et sa vocalioii, qu'il la rajeunissait comme il vieillit les autres femmes ; une nuit d'amour lui ùlait, à elle, un mois d'âge.

« Nous passâmes plusieurs semaines cachés dans une hôtellerie de Rouen -, mon intention n'avait pas élé de demeurer si longtemps avec elle, je ne voulais que lui faire une visite, saiiT à la renouveler ensuite ; mais il nous avait été impossible de nous séparer, et maintenant je n'osais plus rentrer au château; je supposais bien qu'on était à ma recherche, et notre caclielle n'étail pas si sure qu'on ne dût être bientôt sur nos traces; l'argent d'ailleurs commençait à s'épuiser, il fallait [)rendre un parti; il fut bientôt pris. Nous montâmes un matin dans le coche, et fouette cocher! nous voilà dans la capitale.

«J'avais comptésur l'assistance de mon frère aîné pour me réconcilier avec ma famille et pour refaire mes finances; j'allai droit chez lui en descendant du coche. Ouelle fut ma surprise et ma consternation en le trouvant au lit de mort, et mon père à son chevet! il avait si bien fait la vie de Paris et vécu si vite, qu'à virjgt-cinq ans il était au bout de ses forces ; il me fit l'cITet d'un septuagénaire décrépit, et il mourut quehjucs jours après njon arrivée. Cette calaslrophe lit oublier mon équipée. Mon frère njort, je dévenais l'ainé de la famille, et mon père me reçut comme l'enfant prodigue. Je n'eus pas même besoin de demander mon pardon pour l'obtenir; je rejetai toute ma faute

sur l'ennui de la vie chninpêlre, sur Timpéricux besoin de voir le inonde, mais j'eus bien soin de laire jusqu'au nom de ma maîtresse, car si mon père eût appris, par malheur, qu'elle était avec moi, il n'eût pas manqué de s'entendre avec le lieutenant de police pour la faire enfermer; il me crut seul à Paris. Les premiers jours donnés aux larmes et aux regrets, il me laissa en lieu el place du défunt, et repartit pour sa province, ne doutant pas que le spectacle d'utie mort si prématurée et si terrible ne me servît do leçon. En cela il se trompait el ne raisonnait pas juste. La mort de mon frère ne prouvait qu'une chose, c'est qu'il s'était mépris sur lui-mênie el qu'il avait violenté sa nature. H n'était pas fait pour la vie qu'il avait acceptée par position plus qu'il ne l'avait choisie par tempérament. Chacun a ses aptitudes, sa destination particulière, et il est imprudent de les méconnaître ; de plus c'est le fait d'un sot, attendu que la diversité n'implique en soi ni infériorilé ni supériorité. N'est pas homme de plaisir qui veut; on naît pour cela comme on naît propre aux malhé- *naliqiies ou à l'éloquence. Tel qui fait l'austèic n'est qu'impuissant, comme le libertinage de beaucoup n'est qu'affectation et que vanité. L'essentiel est de savoir sa limite et d'aj:;ir selon son organisalion propre, non selon celle des autres; car, dans ce cas, l'imitation n'est pas seulement puérile, elle est funeste. Voilà la vraie philosophie; avec ces simples précautions on est sur de durer; el quant à moi, n'en déplaise aux mânes de mon père, je

me sentais solide et de force à vivre, parce que je ne faisais qu'obéir à ma nature. L'événement l'a bien prouvé.

<t Mon frère avait un régiment qu'on fit passer entre mes mains, et je fus lancé aussitôt qu'arrivé. Vous devinez bien que la Bordelaise fui la première à jouir de ma nouvelle fortune ; je l'établis richement dans une petite maison du boulevard Montl'arnassc, où je passais tout le temps que les soins du monde et du service me laissaient libre. J'étais si provincial, que je regardais notre attachement comme éternel, et je n'imaginais pas que rien au monde put rompre des liens si fortement serrés : cette sécurité aveugle m'ôtait jusqu'au sentiment de la jalousie; je conduisais mes nouveaux amis chez ma maîtresse, sans soupçonner que je me donnais des rivaux et que j'introduisais le loup dans la bergerie. Je commis la faute du roi Gygès; je parlai tant de mon bonheur, que je dofinai à d'autres l'envie d'y goûter. Un jeune Anglais de mes amis, duc et pair en expectative, se monta tellement la tète à mes récils et devint si éperdument amoureux de ma Bordelaise, qu'il débuta avec elle par un mariage secret : un jour je trouvai le nid vide, la perdrix s'était envolée. Je fus au déses[)oir; je voulais me tuer, tuer l'Anglais, tuer la traîtresse, tuer tout le monde, si bien que je ne tuai personne. Mes camarades se moquèrent do moi, ils me traitèrent par le ridicule; ce remède lil sur mon cceur l'eiret du feu sur une plaie vive ; la douleur lut aiguë, puis elle s'engourdit; je comnjcneai à regar- 1 * 10

138 LE CHEVALIER nOBERT,

fier ma guérison comme possible ; la plaie cessa de saigner, elle se ferma, la cicalricese fil, cl la jeunesse opéra le rcslo.

K Me voilà donc à vingt ans colonel d'un des plus beaux régiments de l'armée, riche parce que mon père i'ctail, beau garçon, c'était du moins l'opinion des femmes, nvidc de plaisir, au milieu du monde le plus facile et le plus galant; tous les rêves de mon enfancese trouvaient réalisés par ce coupdedé, sinon dépassés. Le dix-huitième siècle louchait à sa fin : c'était encore le règne des petites maisons et des petits soupers; tout le monde disait bien que la société menaçait ruine, mais on ne s'en émouvait pas autrement, et l'on voyait arriver la fin du monde sans trop s'inquiéter de ce qui viendrait après. Les hommes n'en étaient pas plus sérieux, les femmes n'en étaient que plus attrayantes, et l'on vivait au jour le jour avec insouciance et philosophie. Il n'y avait plus de religion... Lh bien 1 l'on s'en passait, et les prêtres étaient les premiers à donner l'exemple de l'indifférence cl de l'épicuréisme. Les mœurs étaient corrompues.... Mais elles n'avaient jamais été si dodces, si aimables, si loléranles; et quant à l'état, qu'on disait tomber en dissolulion, c'élail son afiaire, il avait des soldats pour se garder, des traitants pour lever les impots; notre aflaire à nous élail de prendre la vie comme nous la trouvions et d'épuiser ces birns qu'on disait devoir nous échapper si toi. Ouelques alarmistes, comme (iagliosiro et ce bon père (^azolle. nous criaient bien : iMalhcur! pareil

LE CIIEVALIEK RORERT. 139

ù cet illuminé qui prédisailà lue-lèlc, en courant sur los inuraillcs, la prise do Jrrusalcui ; nous les laissions pr()j)ljôliscr à kur aise sans leur on vouloir le moins du monde, et nous allendions Iranquillonienl le sauvo qui poul univorsol.

u(]o fut là une é[)oque unique dans l'Iiisloire, et, pour ma jiarl, je puis me vanter d'avoir bien joui des restes de la lilierlé mourante ; j'étais de toutes los fêtes, pourvu cependant qu'il y oùt dos femmes, car je n'ai jamais com[)ris la vie sans elles; le jeu m'enuyait autant que lâchasse m'avait peuséduil; la table fie me plaisait qu'on parties (ines, et los sociétés d'hommes me donnaient de véritables nausées, (le que j'aimais du service militaire, c'étaient les revues, parce que toutes les belles dames nous venaient voir déliler, et j'avoue qu'au théâtre je m'intéressais bien moins à la pièce qu'aux actrices. Je m'étais attaché une fois, vous l'avez vu, sincèrement, naïvement; mais la liordelaise s'était chargée elle-même du soin île me guérir de mes illusions : celle [)rt'mière épreuve m'avait si niai réussi, que je jurai bien qu'elle serait la dernière, cl je lins parole; je fis l'amour en partisan. Une fois libre, j'allai tout nalurellement m'abaltre sur l'Opéra, cet Eldorado magique qui avait tant occupé mon eidancc : si je n'y trouvai jias précisément les choses que je m'étais figurées, j'y en trouvai d'autres qui les valaient bien ; les terrestres bayadères ne me parurent pas tro[) indignes des fées fantastiques que j'avais rêvées, cl, quelquesunes mê(ne avaient à mes yeux l'iinmense avan-

1 10 I.E CUtWLIER ROBERT.

lage de me rappeler par leurs allures franches et décidées, par leur science profonde en l'arl d'aimer, l'ombre de celle qui avait fail mon éducation. Je vous épargne les détails ; vous les devinez. Qu'il vous suQise de savoir que ma vie n'était qu'une suite non interrompue de plaisirs toujours divers el toujours les mêmes, et que, bien loin de voir s'accomplir les sinistres prophéties que mon père m'av.iil faites au chevet de mon frère mourant, je ne ni"v:tais jamais si bien porté. Le ciel m'a donné la puissance de mes penehai:ts; mon corps est un cheval infatigable et docile qui n'a jamais bronché sous son cavalier.

«t Après quelques années passées dans le tourbillon des voluptés parisiennes, je changeai de théâtre sans changer de vie ; mon régiment fut appelée A''ersailles,et je dus m'y établir à denieure. Je n'eus pas lieu de me plaindre du déplacement : un nour veau monde, un monde enchanté, la cour s'ouvrit pour moi. J'ai souvent entendu dire en Europe, que les femmes sont ingrates, et qu'elles n'aiment point ceux qui les aiment; les orgueilleux et les niais peuvent trouver cela; quant à moi, je ne l'ai jamais cru, je ne l'ai jamais vu, et je suis un exemple vivant du contraire : jamais homme n'aima tant les iLMumes el n'en fut tant ain<é ; c'est moi qui serais lin ingrat si je me plaignais d'elles, car elles m'ont toujours rendu au cenlujjle le bonluur que je leur ai donné; il est vrai que je ne leur ai jamais rien demandé que de possible el de raisonnable; la constance élernelle n'est pas dans la nature humaine;

LE CHEVALIER RODERT. 111

ma nordclaisc mo \';\\:\il \ncn prouve : éclaire par celle dure niais salutaire expérience, j'avais soin de n'exiger des femmes et de ne leur promeltre que ce que l'on peul s'accorder de part et d'autre; rien n'est plus mobile que l'amour, rier» n'est plus ca- I)ricicux; le vouloir fixer, c'est lui ôter son plus grand charme, ([ui est la spontanéité, la liberlé, l'imprévu, cl il y a de la [xiérililc à porter une chaîne qu'on sent en être une ; des qu'elle gène, on doit la rompre; le passé n'est plus à nous, l'avenir ne l'esl pas encore ; la sagesse consiste donc à concenlrerson individualité, son existence tout entière dans la jouissance du moment présent, le seul qui nous appartienne, sans se laisser tyratmiser par les souvenirs de la veille, ni troubler par les appréhensions du lendemain, dette digression me ramène h Versailles.

<c Mon service m'appelait souvent auprès de Marie-Antoinette, qui était alors le centre des plaisirs et comme le foyer d'où partaient les derniers rayons de la galanterie française; ma jeunesse lui plut, je fus admis dans son intimité, et j'eus bientôt un rôle dans les [)asloralesdu l'etil-Trianon. Je devins l'enfant gà(é des plus grandes dames de la cour. J'avais si bonne mine, à ce qu'il parait, dans mon brillant uniforme, qu'elles m'avaient l)aj)tisé le cctoncl, connue si j'eusse été le seul de mon grade ou que tous les autres se fussent effacés devant moi. Je puis, aujourd'hui qu'un demi-siècle a passé sur ces enf.in'illagcs, vous en parler sans encourir le reproche de vanité; je pourrais de même, sans être

H2 LE CnEYALlEU ROBERT.

accusé d'iruliscrétioM ou «le faluilé, vous rnconicr iiprès tanl d'yiiticcs, et sur ce promontoire africain, mes bonnes fortunes de Versailles. Ces fenmies divirïcs, que j'ai tant pressées dans mes bras, ont été fauchées par la révolution, comme des Oeurs |>ar l'orage; la main du bourreau a coupé le fil de ces belles vies; le peuple a arraché et foulé aux pieds brutalement ces gracieux fleurons de la monarchie. «(Pourtant nous avions eu encore d'heureux jours, avant que la tourmente ne nous atteignit et ne dispersât les amours; on l'enlendait gronder au loin, et. comme les troupeaux se réfugientsous les grands arbres au bruit du tonnerre, toutes ces femmes timides cachaient leurs alarmes sous les paisibles ombrages <le Trianon. Je me souviens encore «l'une fctc que la reine nous y donna ; ce fui la dernière, et les intimes seuls y assislaienl. Je ne vous dirai pas qui j'avais alors pour maîtresse, son nom est trop connu cl je dois le silence à ses mânes ciiarmanls. f.a fête fut libre et galante ; toute éliqucUc avait été abolie et une égalité complète régnait parmi les convives ; on était convenu de ne se point gêner les uns les autres, et comme il n'y avait là personne qui n'y eut un intérêt de cœur, on s'était promis de fermer les yeux cl les oreilles et de se garder le secret. On soupa en plein air à la clarté des flambeaux; la chère fut délicate, les \ins enivrants, les propos enjoués et faciles. La reine donnait l'exemple du laisser-aller, et toutes les finnnes respiraient la mollesse cl l'abandon; les loilelles é(aienl. voluptueuses, les yeux lendres, et les mains

LE CHEVALIER ROKEIIT. 145

Ircmblaiitcssc pressaient furlivemeul. Les pensées i\u deliors ne vinrent pas une seule l'ois trouljler les enchantements de cette nuit mémorable, ou si quelqu'une nous traversait l'esprit comme une ombre rapide, c'était pour nous avertir que le temps nous pressait, que le lendemain n'était pas à nous, qu'il fallait nous bâter de vivre et de jouir : jilors c'était des redoublements d'ivresse, de nouveaux délires, et le plaisir s'exaltait par le sentiment du danger; nous étions comme ces amanls passagers de Cléopâtrcqui achetaient une nuit d'elle au prix de leur vie. Après le souper on se dispersa dans les bosquets ; les ténèbres furent discrètes et sileneieu ses; personne ne sut le bonheur de son voisin; chacun était trop occupé du sien propre pour é()irr celui d'autrui; des musiciens invisibles remplissaient l'air des mélodies les plus amoureuses ; le parfum des fleurs baignées de rosée était plus suave, plus périétrant; tous les sens étaient à la fois charmés et vaincus. Cependant la reine était parfois rêveuse; de sinistres fantômes sendjlaienl passer devant elle ; était-ce un pressentiment de l'âme ou un avertissement du ciel? le voile de l'avenir s'ouvrait-il tout d'un coup pour elle, et voyait-elle au loin se dresser un échafand ? Dans ces momenls-lû elle était plus belle et plus séduisante; ses yeux se chargeaient d'une inelTable langueur, et sa taille plus molle et plus gracieuse senddait fléchir sous le faix (lésa destinée. Le lendemain on apprit que le peuple allait marcher sur Versailles, et vous savez la (in de cet eflVoyable révc.

« Je donnai ma démission dès les premiers troubles, scnlanl bien qu'il n'y aurait pas de rôle pour moi dans ce sanglant conflit de passions homicides. Je me tins à l'écart pour laisser passer le vent; mais je n'émigrai point; je n'étais pas d'humeur à laisser mes biens entre ces mains rapaces. Mon père étant mort, j'avais réalisé mon patrimoine de manière à le pouvoir transporter aisément, c'est-à-dire que j'avais converti en diamants et autres pierres précieuses mes châteaux et mes terres ; j'avais ainsi un immense capital dans le plus petit volume possible, et j'étais prêt à tout événement. Je portais des millions cousus dans mon habit, et je me mis, par prudence, à vivre comme le dernier de ces gueux dcverms rois. Je m'étais mis en pension pour plus de sûreté dans la maison même de Marat, chez un boulanger connu pour son civisme. Tandis que mon hôte vociférait dans les cluhs, mon hôtesse s'ennuyait fort au logis : c'était une jeune Picarde assez proprette qui avait la tète vive et qui se la monta pour moi ; il est vrai que j'y avais pris quelque peine. lîéias! c'était une chute bien dure, bien humiliante, et mes nobles maîtresses de Trianon avaient là une héritière bien peu digne d'elles; mais je lui dus la vie par le soin qu'elle eut de n)c faire passer, auxycux de sori n)ari, pour un (Iratidisson républicain. J'en étais quitte pour accompagner quelquefois ce braillard au club et pour le traiter de Démosthènes. C'était un zélé; il faisait partie d'une des sections les jilus remuantes, les plus fougueuses; il montait la garde avec cnlhou-

LE CHEVALIER ROBERT. 14'i

siasmc, cl sur Irois nuils il vu passait bien deux, in pique sur l'épaule cl le lionncl sur l'oreille, à la porle (le la (loiumune ou de la Corivenliou. 'l'andis qu'il faisait laclion à la belle étoile, je dounais à mon temps un plus doux emploi ; j'avais fini par faire quelque chose de ma Fornarine; il n'y a pas de femme dont on ne puisse tirer parti en s'y prenant bien ; beaucoup ne sont froides ou sottes que parce qu'elles s'ignorent, et elles s'allnclient de passion au premier homme qui les ré\èle à ellesmêmes. Il y a bien peu de Lucrèces, croyez-moi, qui ne soient des l.aïs en germe. Je fus pour ma l'icarde ce que la bordelaise avait été pour moi, c'est moi qui j'émancipai. Tout cela se passait audessus de la chambre de Marat, et il nous arriva plus d'une fois de l'entendre déclamer avec ses acolytes contre les suspects, les tièdes, et tout ce qu'ils appelaient, dans leur argot, les iidànjes suppôts de l'indifférentisme et de l'immoralité. A ces mois j'endirassais ma citoyenne, qui me le rendait bien, et je faisais fi du voisin.

<[ Je passais de celle manière les plus mauvais jours de la Terreur, sortant peu, ne voyaiil àme qui vive, et ne me conipromettanl avec personne, pas nième avec mon hôtesse, auprès de hunielleje m'étais fait passer pour un commis-voyageur sans emploi. Noire félicité fut troublée; la réquisition m'atteigm't; il n'y avait pas à regind)er, il fallait marcher à la baguetlc,car ces messieurs du (".omilé n'étaient pas tendres, et leur petit n)orceau d'acier de la place de la llévolution ne badinait pis. iMon

1 Î6 LE CnEVALlEU RODERT.

Ariane fut au désespoir; elle jeta feu et flnmme contre la République et ces aiïreux bonnets rouges qui av.'iient la barbarie de lui enlever sou ainnnt. Jusqu'alors elle ne les avait pas trouvés si mal, et les seplembrisadcs niènic ne lui avaient pas trop déplu, parce qu'elles immolaient les grandes dames, dont les bourgeoises de tous les rangs sont toujours si jalouses; mais l'amour triompha du civisme, et peu s'en fallut que ma Fornarinc ne se fît-metlre à la lanterne par les tricoteuses du quartier. Je parvins pourtant à la calmer, en lui prometlant de revenir général. J'arrivai à l'armée sans souliers, et moi qui avais des millions dans mes coulures, car mes lidcles diamants rie me quittaient pas, il me fallut attendre trois mois une paire de sabots. Si j'avais commis Timpruilence iVan acheter avec mon argent, on n'eût pas manque de dire que j'appartenais à rinfàmc faction des riches et des ci-devant; le plus sûr était de m'écorcher les pieds. J'avais bien eu l'idée de déserter, mais je résistai à la lentalion,cn rélléchissant que par-là je me fermais la France; et puis, si j'avais manqué mon coup, j'étais un homme mort. Je me résignai dorïc k guerroyer sur la frontière, sans souliers, sans pain et sans femme. Cette manière de faire la guerre r»e m'allait point; il était cruel de partager la pâlée et la paille des simples soldats, après avoir été le plus brillant colonel de l'armée; en consciefice la place n'était pas tenable; avec cela qu'il fallait faire le coup <le fusil tous les jours; si bien que le temps m'avait manque pour

LE CIIEVALIEU llOIÎtRT. 1 17

encenser la cnnlluicre de l;i denii-brigndo, l;i seule divinité potable de cet Olynjpc en guenilles, lùifin le ciel meviiileîi aide. Une nuit que j'avais réussi à attirer ma V^énus iiors des lignes, au risque d'être fusillé par les sentinelles avancées , nous fûmes surpris par un gros d'ennemis. V^ous devinez le sort de la canlinière infortunée ; je n'eus pas même la consolation de l'avoir pour compagne de route, et je fus dirigé, moi cinq ou six centième, dans l'intérieur de l'Allemagne. Je tremblais pour mes diamants, mais on ne fil pas l'honneur à un pauvre hère si mal éqni[)é que moi, de le fouiller, et ma misère sauva ma fortune. Je fus conduit jusqu'au fond de la Hongrie, et j'y demeurai quchjue tomps, faisant une vie plus dure encore, s'il est possible, que celle d'où je sortais. Hienlôt-mon sort changea, grâce aux femmes, car c'est à elles que j'ai dû toutes les bonnes chances de ma vie. Une belle Hongroise se prit d'amour pour moi, moi pour elle, et nous résolûmes de nous évader ensemble; les prisormiers étaient surveillés d'assez près; mais mon intrépide libératrice se chargea d'aplanir toutes les dilïieultés de l'entreprise, et elle en vint à bout. Pendant ce temps la France avait changé de f.ice; la Terreur s'était noyée dans la merde sangqu'elle avait laite; la ('onvenlion n'avait pas survécu longtemps; le Directoire lui avait succédé; liarras siégeait au fiUxembourg. La llépublique s'était beaucoup amendée, et, d'après tout ce qui me revenait des mii'urs de la cour <lireetoriale , ]('. ne désesj»érais pas de voir rellcurir, sur les ruines de la n)o-

148 LE CHEVALIER ROEEflT.

nnrchie, les lieaux jours de celle Régence dont mon précepteur m'availfail des tableaux si séduisants. T'eût bien été là mon affaire; mais le nouvel oriire de choses était précaire, et le moyen d'ailleurs de traverser l'Allemagne à travers les armées de Titt et de Cobourg? Force était donc de se tourner de l'autre côté; nous étions près de I.i frontière vainque, nous la [)assâmes, et, après tant d'années de contrainte, d'alarmes et de servitude, je saluai la Turquie comme la terre de la liberté. Ma Hongroise s'était travestie en homme, afin de voyager plus commodément; elle montait à cheval comme une amazone; elle en avait l'humeur guerrière, et lirait l'épée et le pisloU-t avec le sang-froid et la dextérité d'un maître consommé. Elle n'avait de féminin que sa beauté , qui avait même quelque chose d'un peu viril, comme son cœur. Tousses traits étaient accentués; son œil était fier plutôt que doux, et une légère moustache brune donnait quelque chose de plus décidé, de plus audacieux à sa lèvre impérieuse. Elle était petite, mais bi<n faite, et il n'est pcrsonrje qui ne la prit, à sa désinvolture, pour un garçon mutin. Je n'ai jamais eu de compagnon de voyage moins gênant et plus résolu ; aucun obstacle ne l'effrayait; elle me l'avait bien prouvé en organisarjl ma fuite; elle avait l'amour des hasards et des ilangers, comme les autres femmes en ont l'effroi. Son ardeur même lui fui falale. Comme nous traversions un village bulgare , elle rut une discussion avec un soldat ; la querelle s'échauffa , les habitants intervinrent ,

quelques coups de fusil furent tirés, cl une balle vint fr.ippcr ou cœur nia belliqueuse amazone. Ainsi elle mourut en homme, comme elle avait vécu, et sa mort fut digne de sa vie. C'eût été une dérision pour elle et un outrage du sort que de finir comuïe les autres femmes.

«( Me voilà donc au milieu des infidèles, maitre de mes actions et de ma fortune, c'est-à-dire de mes diamants; mais je craignais un malheur, et je merendisàCofislanlinople avec l'intenlion de m'en défaire. A peine ciais-je arrivé dans la métropole de l'islamisme que ma poitrine se dilata, el je commençai de respirer à l'aise; je compris d'inslinct que c'est là que j'aurais dû naîlre, et je pris immédiatement et presque d'inspiration la résolution de m'y établir et d'y finir mes jours. Là du moins, me disais-je, je serai à l'abri des orages qui bouleversent l'Kurope, et des vicissitudes de celte terre effroyable qui se dévore elle-même et se détruit sans cesse; la politique n'entrera pas dans ma vie privée, mon intérieur sera muré, et, maître enfin chez moi, je pourrai vivre selon nies goùls sans avoir h craindre ni réquisition ni guillotine. J'adniirais le concours des circonstances fatales ou, si vous voulez, providentielles qui m'avaient amené à travers tant de périls et d'épreuves dans ma véritable |)a- Irie. rbibcnc îbi patria. Mais je compris aussi que si toutes les religions sont bomies pour se sauver, toutes ne le sont pas également pour \ivre à Con- .slanlinople; ma qualité de chrétien m'interdisait tous les bénéfices de celle civilisation vraiment hu-

1Î50 LE CUEVALIEn ROBERT.

mninc et bien entendue, et m'cnchainail pour ainsi dire au seuil de ce bienheureux Eden. Vous devinez bien qu'élevé par un abbé de la Régence, et formé par les petits soupers du dix-huitième siècle, je n'avais pas laissé les scrupules religieux prendre une trop grande place dans mon cœur; il m'importait assez peu qu'on servît la divinité en turc ou en lalin, selon la liible ou selon le Koran ; les religions diverses n'étant que des formes d'une même vérité, ou plutôt d'une même erreur, le passage de lune à l'aulrene saurait être qu'une affaire de convenance. Les esprits faibles se convertissent pour bien mourir; pourquoi n'abjurerail-t-on pas pour bien vivre?

<i Une considération me retenait; on étudiant les mœurs du pays, je m'étais aperçu que les renégats inspirent à l'orgueil du musulman un mépris à vrai dire peu philosoj)hique, mais auquel il m'importait d'échaj)per, car c'est une lâche indélébile. J'évitai donc l'éclat d'une abjuration publique; je connneneai j)ar prendre le coslurneetur» nom du j)ays;j'on sus bientôt les ditVérenls idiomes, grâce à ma facilité naturelle pour les langues, et j'étudiai avec tant de soin le Koran et les cérémonies i\n culte, qiie je fus en étal de les pratiquer aussi bien que le mufti lui-même, .le nje mis même en règle du côté de la eirct>ni ision. Après ces éludes préliminaireset à la suiled'un long voyage fait dans l'Asie mineure, je revins à (ionstantinoplc, où je me donnai et fus pris par tout le monde pour un nclie inar( liand de 'J'rébizonde. J'avais écoulé peu

Page 1