‹ Le chevalier RobertChapitre 12 sur 17 · I.t; CIIEVAI.ILU UOCERT · texte numérisé non relu

I.t; CIIEVAI.ILU UOCERT

à peu mes diamants en réalisanl dessus des bénélices considéral)lcs ; je les avais achetés en France dans un moment où les choses de luxe avaient peu de valeur, cl de gens qui avaient hâte de s'en défaire pour avoir de l'argent comptant; j'avais paye en espèces sous le régime des assignats, si bien que j'avais eu tout cela à très-bas prix; la spéculation m'avait réussi au delà de mes espérances, et je me trouvais à la tête d'une grande fortune. Je pris une maison magnifique dans la plus belle situation du Bosphore, je la meublai richement à la mode du V^y^i j'y donnai des fêtes aux personnages importants et surtout au clergé, dont il nj'imporlait de me faire un ami, pour éloigner de moi tout soupçon d'apostasie ; je fréquentai les mosquées, je fis des cadeaux au mufti, à tous les ulémas, et je n'eus pas de peine à fonder ainsi ma réputation de piété. (]e qui n'avait été d'abord qu'une comédie devint une hal)ilude. Rien n'est plus IV.cile que de soutenir une réputation faite; une fois que le clergé m'eut déclaré le modèle des croyants et le croyant par excellence, il ne me coula rien de le paraiire, cl je dus à celle position acquise une liberté et une sécurité qui me dédommageaient amplement des légers inconvénients de ma renommée.

»! Une année ou deux m'avaient sulli pour opérer ma métamorphose; mon but était atteint et ma vie désormais fixée. Jamais homme, je puis le dire, ne jouit plus complètement du prix de ses efforts; je savourais ma coniiuète avec délices. Knlin j'étais libre, je lrionq)hais ; [dus d'obstacles, plus

(l'enlraves. En Europe, même dans les plus beaux jours, j'avais toujours senli répiue à côlédc la rose, et trouvé le ver au cœur des fruits les plus délicieux; je veux dire que la sécurité manque toujours au bonheur ; la société européenne n'est pas organisée pour le plaisir; je ne parle pas de la Terreur, qui est un temps d'exception, mais à Versailles, à Trianon même, toutes ces femmes si tendres, si faciles, avaient des pères, des maris, des frères, dont il fallait trop souvent tromper la surveillance; et, tout indulgente que fut l'opinion publique, il y avait un certain décorum à garder ; de là mille intrigues, mille craintes ; une clandestinité qui préoccupe, un mystère qui peut sourire aux imaginalions de quinze ans, mais qui lue la jouissance dans son germe. Ilien de pareil en Turquie. Enfermé dans son harem, au milieu de ses esclaves et de ses femmes, tout homme est sultan; il n'a à craindre ni surprise ni scandale, le cimeterre de la loi veille sur lui et protège ses plaisirs. *c Je ne m'étais jamais formé d'idée nette de ce que pouvait être une société de feinmes soumises à la même règle, au même devoir, et dévouées toutes au même homme; l'expérience m'a prouvé que la polygamie est le dogme suprême de la volupté, et Mahomet est véritablement grand pour l'avoir introduit dans son code ; il est le seul législateur qui ai compris le plaisir et qui l'ait organisé. Le plaisir est Dieu, et Mahomet est son prophète î La soumission rend les femmes plus complaisantes cl plus dociles; la rivalité les lieiil en haleine; absorbées

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dans une pensée unique, celle d'clre préférées, elles font loul pour y parvenir, elles se surpassent les unes les autres, et cette éniulnlion constante les inspire mieux, croyez-moi, que tous les artifices de la coquetterie française. Oui, certes, l'Orient est la [)alriede la volupté, caril l'a érigée en science, en religion.

«1 Mon harem était l'un des plus renommés de Conslantinople : indépendamment de mes femmes légilin)cs, j'avais un grand nondjre d'esclaves que je choisissais parmi les plus jeunes et les plus belles filles du bazar; mon goût étaitconnu, elcomme je ne lésinais pas avec les marchands, il ne s'en vendait pas une qui ne m'eût été auparavant présentée ; j'en avais de tous j)ays, de Géorgie, de Circassie, d'Egypte; j'avais des Grecques, mcnje des Juives, et jusqu'à des Européennes dont les Rarbaresques faisaient commerce. J'étudiais ainsi les goûts, les ()enchants, les sensations des nations diverses, et j'apprenais le monde en le possédant sous sa plus belle forme. Mon bonheur souverain était de me promener sur le lîosphore; j'avais un yacht fermé comme les gondoles de Venise, etquand une nouvelle venue avait su me charmer, je l'embarquais avec moi, et nous allions respirer ensemble l'enivrante fraîcheur des nuits d'Asie : c'est ce que j'appelais leur initiation.

« Pendant que je faisais celte \ie de paix et d'amour, l'Europe était bouleversée jusque dans se.s fondements. Au Directoire avait succédé riùnpire, et une nouvelle idole était montée sur l'autel san- 1 n

glantde la Révolution. Le nom de Napoléon avait relcnti jusqu'à moi, et, en voyant la France entraînée sur ses pas dans des guerres sans terme et sans issue, je m'applaudissais tous les jours d'avoir quitté ce sol mouvant et d'être venu accomplir ma destinée sur la terre du repos et de la liberté. J'étais comme le sage de Lucrèce, je voyais, du port, naufragcr les empires, et je prenais en pitié les délires des hommes. Le sultan avait voulu m'allirer dans son divan, mais j'avais constamment décliné cet honneur périlleux et gênant ; je ne comprends point l'ambition, et comment aurais-jc pu en avoir maintenant que j'étais au comble de mes vœux? J'ai toujours vu qu'une grande renommée est pernicieuse, et je pense, avec les Turcs, que l'amour de la gloire est une maladie sans remède. Béni soit Allah qui m'en a préservé! Oh! combien j'aimais le calme et le silence de mon harem quand le récit des batailles où s'épuisait l'Europe arrivait jusqu'à mon oreille ! Que les nuits du Bosphore me semblaient douces aux bras de mes femmes, alors que je songeais aux affreux bivouacs de la Russie!

«! Je vécus quelques années encore dans celte voluptueuse sécurité, l'Europe avait de nouveau changé d'aspect; les vieux gouvernements avaient repris leur assiette, car toute chose est ramenée fatalement à son principe, et la France elle-même, après avoir tourné cl retourné vingt-cinq ans dans un cercle vicieux, était revenue à son point de départ; Louis XVI était ressuscité dans son frère Louis XVI II, et revivait en lui. C'est à peu près vers

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celte époque, ou un peu plus lard, qu'éclala l'insurreclioii grecque, (^onstanliiiople devint une tout autre ville. Adieu la quiétude cl la sérénité des jours de paix ! Un vent incommode soufflait dans l'air et renversait toutes les tètes. La guerre était l'unique préoccupation du moment; on ne parlait d'autre chose, et, jusqu'au sein du harem, il n'était plus question que de massacres et d'incendies. C'était au point que j'aurais pu tout aussi bien me croire dans les clubs de Paris; et, pour ajouter à l'illusion, ou s'égorgeait dans les rues et l'on mettait les Francs à la lanterne. Sous d'autres noms et sous d'autres prétextes, c'étaient les mêmes passionsct les mêmes scènes qu'en quatre-vingt-treize. Je pris alors le parti qui m'avait réussi sous la Terreur; je me concentrai plus que jamais dans la vie privée, et je laissai passer le vent. Il passa en effet ; mais cet orage apaisé, un autre se forma, plus alarmant et bien plus terrible dans ses conséquences : il ne s'agissait plus d'une simple insurrection politique, c'était une révolution sociale qui grondait à l'horizon ; en dépit des leçons de l'expérience qui devrait au moins rendre les peuples sages, et dans le temps même où la force des choses avait fait rétrograder la France de vingt-cinq ans, il commença de se mafiifester, dans le centre même de l'islamisme, je ne sais quel esprit de vertige et d'imitation; on eût dit que, vaincu en Occident, le démon révolutionnaire s'était réfugié on Orient, afin de se venger sur l'Asie des défaites qu'il venait d'essuyer en Europe. Le sultan fut le premier alleinl de l'é-

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pidcmie : après avoir déjà auparavant anéanli les janissaires, ces vieux et ûdèles gardiens du passé, il déclara la guerre au costume; on en imagina un calqué, par une inconséquence absurde, sur celui de ces mêmes chrétiens qu'on pendait la veille; on parlait d'imposer au peuple de Mahomet ce costume bâtard et étriqué, de laisser sortir les femmes dévoilées, de leur faire porter des gants et des chapeaux à la mode de Paris; on allait même jusqu'à parler de presse, et le mot gazette fut prononcé. Je pris l'alarme aux premiers symptômes du mal étrange dont le vieux corps ottoman était travaillé : instruit par rexpérience, je prévis du coup tout ce qui devait arriver; on ne s'arrêterait certainement pas en si bon chemin, et ces premières tentatives n'étaient que le prélude d'innovations plus radicales: on ne s'attaquait d'abord à la forme que pour mieux saisir le fond en le mettant à nu; ce sont les bases mêmes de l'édifice qu'on veut mettre en brècfie, et la vieille société orientale, cette société modèle, est menacée dans ses racines. Des germes d'indépendance fermentaient déjà dans le cœur des femmes, toujours si ardentes aux nouveautés, et la révolte était aux portes du harem; je jugeai qu'il y avait péril en la demeure, et que la Turquie voulait avoir son quatre-viirgt-neuf. Que m'avait donc servi de fuir l'Kurope, puisque l'Europe elle-même venait me chercher à (lonstantinople? Mais cette fois je résolus de prévenir ré\éneinent et de sauver mes Pénales. Je vendis ma maison et celles de mes esclaves dont je n'avais que faire ; je chargeai un

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l)àliincnl des autres, je m'y embarquai avec mes femmes cl mou argent, et je mis à la voile un beau matin, sans dire adieu à personne. J'avoue que je ne vis pas sans émotion disparaître sous l'horizon ces bords fortunés naguère où j'avais connu le bonheur et la liberté; mais on m'avait gâté mon Bosphore ; je n'en voulais plus.

«( J'essayai de l'Egyplc, ce fut bien pis; je me crus là au milieu d'une colonie européenne : olïiciers de terre et de mer, ingénieurs civils et militaires, administrateurs, agriculteurs, pédagogues et médecins, tout cola est Français, Italien, Allemand ; tout se fait à l'européenne ; le français est la langue à la mo(Je, si bien que je me demandai avec inquiétude si le pilote n'aurait point fait fausse roule, et si je ne serais pas tond)é dans un des quatre-vingt-six départements. On ne parlait que canaux, routes, budget et philanthropie; il était même question d'établir une ligne de diligences d'Alexandrie au flaire, et je m'enfuis au plus vile, de peur d'entendre prononcer le mot de constitution, dette méchatile parodie de TKurope au pied des l'yramides me faisait mal au cœur.

•t Je me retirai à Alger, dans l'espérance de retrouver, au moins chez les IJarbaresques, cet Orient qui se dérobait devant moi; je ne m'étais pas trompé: j'eus là quelques be.uix jours encore, et je pus me llatter d'y mourir en paix. Vain espoir! dette Kurope que je fuyais, et qui send)l;ut s'aehnrncr à ma poursuite, vint me forcer dans nies derniers retranchenjcnls. A peine commençais-je à ros-

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pirer, que la ville fut assiégée et bientôt prise par nos compalriotes; je me réveillai, un malin, en pleineFrance. Le lendemain j'appris une douzième révolution dans notre bonne ville de Paris. 11 fallait partir de nouveau ; mais où aller? 11 ne me restait plus que le Maroc : dernier rameau de l'arbre musulman, cette contrée lointaine a conservé intactes les vieilles croyances et les vieilles mœurs; je levai donc mes tentes encore une fois, et je vins m'établir à Tanger, en me donnant pour un Algérien qui fuyait la domination chrétienne. A ce titre je reçus l'accueil le plus distingué, et j'obtins de loger dans la Kassaba. J'ai pris et fait prendre à mes femmes le costume du pays, afin de flatter l'amour-propre national; on m'en a su gré, et ma fortune, qui est considérable, et qu'on exagère encore, a achevé de me mettre en honneur et en crédit. iMais ici j'ai besoin de plus de précautions que partout ailleurs ; les beaux jours de Uipcrda sont passés, et nulle part les renégats ne sont plus méprisés et plus exposés; on n'aurait qu'à soupçonner mon origine européenne, pour me précipiter du piédestal dans la lange; il n'est pas d'outrages, pas de persécutions que je n'eusse à redouter de la part du peuple et du souverain; et où irais-jc maintenant que je suis vieux et que la terre manque devant moi ?

«' Jugez quel intérêt puissant j'ai à taire mon secret, et combien il m'importe de garder mon masque! Au reste, cette dissimulation ne me coûte plus rien ; mon rôle a cessé d'en être un ; le masque est

devenu le visage. Il y a si longtemps que je suis musulman, qu'il me semble être né tel, et j'ai besoin d'un grand effort de mémoire pour me rappeler que je n'ai pas toujours porté le costume oriental et le nom d'Abdalah. C'est bien ici que l'habitude est deveime une seconde nature ; je me trompe, la nature elle-même a créé l'habitude, en reprenant ses droits. C'est par hasard que je suis né en Europe et chrétien ; je devais naître au Maroc et mahométan ; la force de l'organisation a corrigé l'erreur de la naissance; et cela est si vrai, que je ne me suis jamais repenti de ce que j'ai fait. Si je songe quelquefois à l'Europe, c'est pour me rappeler les mauvais jours que j'y ai passés, et pour me féliciter d'avoir brisé les fers de cette civilisation sèche e* hypocrite. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne m'ètre pas fait Turc en sortant des bosquets de Trianon, et même avant ; mais je me console en pensant que ce retard était providentiel; je devais passer par la République pour apprécier dignement Conslantinople.

^^ J'ai étudié avec tant de soin le turc et ensuite l'arabe, je parle ces deux langues depuis tant d'années, qu'elles me sont aussi familières que ma langue maternelle; et je me suis imbu, imprégné, pour ainsi dire, si [)rol'ondément du génie de l'Orient, que la parole sentencieuse des Turcs et le style ligure des Arabes me sont devenus tout à fait naturels. Aussi personne au monde n'a jamais soupçonné mon secret; et vous-même, lors(jue vous avez conçu quelques doutes à cet égard, c'est

que je vous les avais moi-même inspirés; j'avais mes vues en agissant ainsi.

«Vous saurez tout à l'heure pourquoi je vous ai pris pour confident, et quel service je réclame «le vous. 1»

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