‹ Le chevalier RobertChapitre 13 sur 17 · XIII. -PROPOSITION · texte numérisé non relu

XIII. -PROPOSITION

Abdalah se tut pour respirer : il avait parlé tout d'une traite, et sans reprendre haleine, soit qu'il eût été einporté par ses souvenirs, soit qu'il n'eût pas voulu laisser à son auditeur le temps des réflexions et des commentaires : Hobcrt, de son côté, n'avait pas prononcé une parole liurant tout ce récit, et son visage impassible n'avait rien laissé paraître; seuletncnt il était sérieux , et son silence pouvait passer pour une improbalion tacite.

— Je vois bien, reprit Ab Jalah après une pause, que je n'ai pas fait sur vous une impression favorable, et que vous me jugez sévèrement dans votre for intérieur. — Cela est vrai, et je le cacherais en vain; ces vies-là ne sont pas celles que j'aime; votre point de vue n'est pas le mien, et je professe surtout des doctrines radicalement contraires aux vôtres; je réprouve comme erronés vos jugements sur les hommes et sur les choses, et il m'a fallu bien souvent de la force et de l'empire sur moimême pour vous écouter de sang-froid ; vos principes, si du moins ce sont là des priucii)cs, me pa-

LE t;ilEV\l,IEU KOBERT. IGI

missent la négation de toute société, et votre cgoïsme, permettez-moi de vous le dire, me confond par sa naïveté; pourtant je le préfère encore à rhy[)ocrisie, car je bais plus que tout au monde rall'eclation des sentiments qu'on n'éprouve pas. Je vous offense sans doute en vous parlant ainsi; pardonnez moi ma sincérité, ma rudesse, vous m'avez demandé compte de nies impressions, je vous les dis sans feinte et sans arrière-pensée. — Non, votre franchise ne me blesse point ; en vous prenant pour conlident, j'ai accepté toutes les conséquences de ma démarche, et je m'attendais à l'effet que j'allais produire sur vous ; je vous dirai plus, bien loin de m'en plaindre et de vous en vouloir, je me félicite de vous trouver tel que je vous avais supposé; vos éloges m'auraient déçu, et vos censures me plaisent parce qu'elles servent mes projets et vont à mon but. J'aime à voir que vous prenez la vie au sérieux. — Que signifie celte contradiction ? je ne vous comprends pas. — Vous allez nie comprendre; mais d'abord rendez-moi la justice de convenir que si je n'ai pas vécu selon vos idées, je n'ai rien fait contre l'honneur. — (l'est suivant ce qu'on entend par honneur. H y a plusieurs sortes d'honneur. — Je veux dire que ma fortune est légitime, et que je l'ai accrue par des moyens liciles; je liens à ce que vous soyez bien convaincu de ce fait, car je compte vous olTrir une partie de mes biens, cl vous n'en voudriez pas, j'en suis sur, et je vous en eslime davantage, si vous les croyiez mal acquis. — A moi? une partie de vos biens? Que voulez-vous

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dire? Plaisantez-vous? — Je parle sérieusement. — Expliquez-vous donc? — Voici : je vous ai dit, je crois, que vous étiez le seul dépositaire de mon secret, ceci n'est pas tout à fait exact ; il existe au monde une personne à qui je l'ai confié avant vous, et plût à Dieu que je n'en eusse rien fait! car cet aveu a eu les plus tristes résultats; il a gâté deux vies à la fois, la mienne et celle de la personne qui a reçu mes confidences. C'a été de ma part une faiblesse impardonnable, je me la reproche tous les jours ; mais le mal est fait, il ne me reste plus que le choix du remède, et j'ai jeté les yeux sur vous , afin que vous m'aidassiez à faire cette réparation. Il faut reprendre les choses de plus haut : Un jour, à Constantinople, on me présenta une jeune fille qui avait été enlevée en Circassie, et dont on voulait un prix considérable. Vous vous rappelez la Bordelaise qui a joué un si grand rôle au début de ma carrière; la jeune esclave était son portrait frappaîit ; jamais deux figures ne se sont ressemblé à ce point, malgré la différence des races et des costumes : c'était le même sourcil épais, le même œil brun, les mêmes dents blanches, les mêmes lèvres, la même taille, en un mot, le même être. J'eus un moment d'illusion, je crus que c'était un tour de mon ancienne maîtresse, et qu'elle revenait à moi sous ce déguisement ; mais cette folle idée s'évanouit comme elle était née ; la jeune Circassienne n'avait pas quinze ans, quoique déjà formée comme une Française de vingt-cinq, et si mon infidèle vivait encore à cette époque , elle n'était pus

loin de la cinquantaine; ce ne pouvait donc être elle, à moins de croire aux transmigrations de la métempsycose. Mais le coup était porté, le charme de la ressemblance avait opéré, et j'emmenai ma nouvelle captive sans marchander. Les souvenirs délirants que celte ressemblance extraordinaire venait d'éveiller en moi étaient un écueil pour Kadidjah (c'était le nom de ma Circassiennc) : ou elle soutiendrait la comparaison, et alors elle prendrait la première place dans mon harem ; ou elle ne la soutiendrait pas, et dans ce cas elle me deviendrait odieuse comme un mensonge vivant, un simulacre imposteur. Elle me plaisait tant, que je craignais l'épreuve, et je la digérais de jour en jour, de peur d'un mécompte; enfin l'initiation eut lieu. Je ne vous en dirai rien, sinon qu'à partir de ce jour Kadidjah devint ma favorite. Elle n'était que mon esclave, j'en fis ma femme, je l'épousai solennellement, et j'en eus bientôt urje fille qui fut mon dernier enfant : c'est de cette fille dont j'aurai bientôt à vous parler; son nom est Agia, retenez-le. II y a dix-huit ans tout à l'heure que Kadidjah est sous mon toit; il me semble qu'elle n'y est que d'hier, et l'attrait, après tant d'années, est aussi fort qu'au premier jour ; j'ignore par quel art surnaturel cette femme, cette magicienne éternise en nous la jeunesse, mais nous ne vieillissons point l'un pour l'autre, et notre vie est un désir [)erpétuel, toujours satisfait et toujours renaissant. Elle m'a suivi partout, et je ne saurais pas m'en séparer, ne fut-ce même que pour un jour j il me sem-

ble que raon existence est liée à la sienne; qu'elle en tient le fil dans ses mains; toutes mes autres femmes sont auprès d'elle comme des fleurs sans parfum , des fruits sans saveur, et j'ai toujours hâte de les quitter pour retourner à elle. Mes infidélités mêmes ne font qu'afïermir son empire. Je sais bien qu'elle en abuse, et qu'elle se comporte dans mon harem en sultane favorite, c'est-à-dire en despote; mais elle rachète ces travers féminins par Jlant de charmes, que je n'ai pas le courage de me fâcher contre elle; et puis je suis vieux, j'ai besoin de repos, et je veux mourir en paix.

« Maintenant je reviens à notre fille Agia. Je l'aimai dès le berceau comme on aime son dernier né, et, en grandissant, elle me devint chère de toute la tendresse que je portais à sa mère. Je m'amusais à lui apprendre le français, ce que je n'avais fait pour aucun de mes autres enfants; ce n'est pas que j'eusse jamais caché que cette langue m'était familière; je passe pour l'avoir étudiée en France, où je suis censé avoir voyagé dans ma jeunesse ; mais j'avais si peu d'occasions d'en faire usage, que je craignais de Toublier tout à fait; je la rapj)renais en l'enseignant, et j'aurais plus tard quelqu'un avec qui la parler; je ne pensais pas que cette occupation , qui n'était qu'un jeu d'abord , dût m'entraîner si loin. AgIa avait montré de bonne heure une intelligence peu commune et un caractère indépendant. Kilc frondait les idées reeues; elle avait ses points de vue à elle, sa n)anière de sentir à elle, et rien ne pouvait la plier à la règle du harem. Il

m'arrivait quelquefois de dcmnnder à Kadidjah si c'était bien là notre cnraiit, et je la comparais dans mon étonneincnt à un œuf d'aigle éclos au milieu des colombes. Pourtant je l'aimais tendrement, et, quoique je travaillasse à dompter son esprit altier et rebelle, il me plaisait par sa liberté même et par son originalité. Et puis je vous avouerai que j'étais un peu sons son joug ; la fille exerçait sur mon esprit le même charme, la mcMne fascination que la mère exerçait sur mes sens. Kadidjah s'en aperçut; la jalousie s'éveilla dans ce cœur que j'avais trop accouluinéeà la domirialion, et la guerre éclata entre les deux êtres qui m'étaient le plus chers au monde. Au fond, Agla n'aimait point sa mère, et n'en avait jamais été aimée; des antipathies naturelles divisaient ces deux âmes qui ne pouvaient se comprendre : l'une était un mystère pour l'autre, et je voyais avec douleur que rien ne pourrait combler l'abîme qui les séparait.

<( Mon imprudence, ma faiblesse, n'avaient fait qu'augmenter le mal. En parlant français avec Agla , je lui parlais de la France; je lui en parlai beaucoup trop; son imaginalion s'embrasa par tout ce que je lui en racontais ; elle voulait tout savoir et m'interrogeait sur tout; sa curiosité était insatiable, ses questions souvent cnd)arrassantes , sa pénétration redoutable et toujours éveillée. Bref, elle m'entoura si bien et me pressa tarU qu'elle me pénélra, mon secret m'échappa pour la première fois. Ainsi une jeune lille de quinze ans m'arracha ce qu'aucune de mes femmes, pas même Kadidjah,

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n'avail obtenu de moi à l'heure des épanchcmcnts et de la plus étroite inlirnilé. Je sentis ma faute en la commettant, et les suites m'ont prouvé qu'elle était plus grave encore que je n'avais pensé.

u Cette révélation fut un trait de lumière pour Agla. — Oh ! maintenant, s'écria-t-eile en cachant son visage dans ses deux mains, je me comprends; jusqu'à ce jour j'étais pour moi-même une énigme dont vous venez de me donner le mot; ce que je prenais pour des rêves n'était que des souvenirs; quelque chose me disait bien que j'étais en exil. Qui me rendra ma patrie ? — Je ne dirai pas qu'il se fit en elle une révolution; la révolution était déjà faite; mais ce cœur fier et inOexible ne fit que se raidir encore et que s'exalter dans ses rêves. La France devint son idée fixe; c'est là seulement qu'ellepouvait vivre; l'existcncedu harem était pour elle une captivité, et les mœurs orientales une igno* minie; elle ne s'y ferait jamais, elle ne voulait pas s'y faire, et, prenant le contrepied de ma vie, elle aspirait à l'Europe avec la même ardeur que j'avais mise à la fuir. — Vous ne pouvez me comprendre! disait-elle à sa mère; et à moi : Comment ne me comprenez-vous pas?

u Celte lutte intestine dura une année entière; c'étaient tous les jours de nouvelles récriminations, tous les jours de nouvelles plaintes, de nouveaux reproches. J'étais placé entre la fille cl la mère, comme une cible où tous les cou[)S portaient : celle-ci m'accusait de faiblesse, celle-là d'injustice; pour l'une, j'étais un tyran, et je passais pour trop

(Icbonnairo aux yeux de l'autre. Tiré adroite, tiré à gauche par ces deux forces contraires, j'étais réduit à une immobilité qui n'était pas de la résignation ; si j'étais impartial, on me faisait un crime de ma neutralité; donnais-je raison à la fille, la mère s'en vengeait par des moyens dont elle était trop sûre, et si je prenais parti pour la mère, la fille était si malheureuse , que mes entrailles de père en étaient déchirées. C'était là une épreuve bien dure pour mes vieux jours : il est cruel d'être assailli au port par la tempête, après une traversée si longue, et lorsqu'on se croit au terme de toutes les fatigues, de tous les dangers. Le seul moyen de calmer l'orage et de rétablir la paix dans mon intérieur, naguère si calme, et si agité maintenant, était de marier Agia; mais je pressentais ses résistances, et je prévoyais bien qu'elle allait se cabrer au seul mot de mariage : c'est ce qui arriva en effet; elle reçut avec un mépris inviricible, et repoussa sans examen toutes les propositions qui lui furent faites. Elle esclave d'un Maure!... elle s'indignait à cette seule idée; il n'y avait qu'un Européen qui fût digne d'elle, et capable de la fixer. Mais où le trouver, cet Européen? J'avais bien songé d'abord à m'ouvrir à quelqu'un des consuls de la résidence, afin qu'il m'aidât à établir ma fille selon ses vœux, et cela n'eût pas été dillicilc, car elle est belle , je suis assez riche pour la bien doter, et quant à la religion, ce ne saurait être un obstacle , Agla n'est musulmane que de nom, elle est chrétienne de cœur, et le sera de-

main, s'il le faut, en pratique. Toutefois ce projet, qui était peut-être le plus sage, me parut trop dangereux ; le nom de renégat est suspendu sur moi comme un rocher prêt à m'écraser; la moindre imprudence peut le faire rouler sur ma tête. Je ne pus jamais me résoudre à cette périlleuse confidence, et j'attendais que le hasard vint à mon secours. Vous débarquâtes sur ces entrefaites, et ma première pensée fut que vous pourriez bien être l'homme destiné à me tirer d'embarras. Je vous fis suivre par Guzzul dès votre arrivée, et il me rendait chaque soir un compte fidèle de vos actions de la journée; tout ce que j'apprenais de vous me donnait de l'espoir; vous étiez l'hôte du consul de France, bien accueilli, recherché, fêté par lous les autres; on vous disait riche, vous paraissiez libre, il ne me restait plus qu'à vous connaître personnellement, et je pris l'inilialive sans toutefois m'avancer trop. Notre première rencontre sur la montagne d'Amérique dut vous paraître fortuite; elle était préméditée; je vous veillais au passage. Je vous attirai chez moi, et vous savez ce qui s'en est suivi. Tout ce que je vis de vous confirma ce que j'en avais entendu dire, et la conversation m'apprit plusieurs choses que je désirais savoir. Je recoimus en vous, dès le premier entretien, un homme réfléchi qui saurait garder un secret, et sur la parole duquel on pourrait compter. Ma confiance en vous fut une affaire de sympathie, et je m'y livrai avec sécurité, car j'ai une foi aveugle aux mouvements spontanés. Ne m'accusez pas de légèreté : celte

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opinion «;sl l'ondée clicz moi sur l'expérience, et si j'ai eu lieu de me repentir de quelque chose dans le cours de ma longue exislence , c'est de n'avoir |);is toujours obéi âmes premières impulsions. Que voulez-vous? je suis ainsi fait ; je crois plus à l'inslinct qu'à la raison, et l'instinct me dit, ajoula-til, tendant la main à Robert avec conliarice, que vous êtes un homme d'honneur, et la loyauté même. — Grâce à Dieu, j'ai le droit de vous répon(Jre, la main sur la conscience et à la face ducicl, que vous ne vous trompez pas, et que je suis l'homme que vous avez cru. — J'en étais sur, autrement me serais-je livré à votre merci ainsi que je viens de le faire? — Vous n'aurez [)as lieu devons en repentir; votre secret est londjc dans mon cœur comme une pierre dans TUcéan. — J'y compte, et je reprends mon discours. — C'est inutile, je conjprends ce que vous voulez de moi, sans qu'il soit besoin que vous vous expliquiez davantnj^e. — Attendez; j'ai quelque chose à ajouter. Je vous ai dit franchement ce qu'était ma lille, sans la déprécier ni la faire valoir; il faut maintenant que vous sachiezoù elle est, alin que vous puissiez la connaître, l'oussée par la colère, par l'impatience, elle a cédé le champ de bataille à sa mère, et s'est retirée dans la solitude à la manière des santons; mais ce n'est point là sa vocation, et ce n'est ])as un V(eu comme celui des religieuses. Elle est libre de son cœur et de sa main ; un hasard singulier, je dirai même providentiel, vous a conduit [)rès du lieu qu'elle habite : la sainte, votre voisine... — ^'est autre 1 1-2

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qu'Agla ; je le savais. — Vous l'avcz-doiic enfin rcnconlrcc? — Plusieurs fois. — Je m'en doutais; mais comment savicz-vous son nom? Vous aurait clic conlié le secret de ma naissance? — Elle m'a dit son secret; mais elle m'a tù le vôtre. — J'avais donc raison de m'en rapporter au hasard; il en a plus fait que je n'espérais de lui ; puisque vous avez vu ma fille dans sa retraite, vous devez comprendre combien mon cœur saigne à la pensée de ses' privations et de son affreux dénùment : cette vie est impossible; si j'ai consenti à ce qu'elle se soumît à une pareille épreuve, c'est que je la regardais comme provisoire, qu'elle suspendais les hostililés, rendail, au moins pour un temps, la paix à mon intérieur, et devait, selon moi, calmer l'exallalion d'Agla,et la ramener, par la souffrance, à des idées [)lus calmes et au scnlimentdcs réalités.

— La soliludecxalte, bien loin d'apaiser, repondit Hubert d'une voix sombre; ne vous y fiez pas. — Concluons : il se fait lard; vous savez ma vie; je ne vous ai rien caché; vous connaissez ma fille; le ciel lui-même a pris soin de vous rapjirocher; jiouvczvous accepter ma proposition ? — Je ne puis ni l'acceplcr ni la refuser; tout ce que je jiuis faire est de répondre à votre confiance p. ir une confiance semblable; a près cela vous jugerez vous-même. Moi aussi j'ai un secret elje ne suis pas riiomme que je parais être. Riais il se fait tard, en elle!, et je me vois forcé tl'ajourner mes confidences; le temps presse pourtant, et je ne vous remets qu'à demain; venez chez

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moi, nous serons là aussi sûrement qu'ici. — Je le veux bien, cl je serai aussi fidèle à votre rendezvous que vous l'avez clé nu mien; niais je vous rccominan(Je la prudence; on ne saurait prendre Irop (le |)récautions dans ce pays soupçonneux; les plus exagérées sont encore insulfisanles.

Le soir élait verni; la brise fraîchissait et sifllait dans les liaules herbes du promonloire; l'Océan n'avait plus sa limpidité du malin, il élaild'un bleu plus sonibrc; la lame élait plus houleuse et plus bruyanle; l'élroil lésion d'écume qui bordait la côte s'était élargi; une mouetlc perdue rasait la va^uc en jelant des cris é|)lorés; de grands troupeaux noirs erraient silencieusement sur l<i grève; quelques chameaux allongeaient leur cou démesuré par-dessus leslaillis; le cheval d'Abdalali et celui de Robert hennissaient d'impatience et labouraient la terre autour d'eux. Les cyelopcs de la caverne en sorlaient chassés par la nuil, semblables à des mânes échappés des cnlrailles du globe; éblouis par la lunnère. après les longues ténèbres de la journée, ils pronienaienl dans l'espacedegros yeux étonnés qui ne distinguaient rien. Cependant les derniers rayons teignaient en rouge la cime crayeuse du (Îébel-Kébir, cl le soleil, d'un rouge mat et sanglant, descendait IcnlenuMil derrière les hauteurs empourprées lie Trafalgar; llobert le suivait du regard avec émotion, cl raccom[)agna, quand il ilisparut, d'un jirol'ond soupir.

— l'ih (juoi! tlit-il à Alxl.ilali, en tendant Ks bras vers la côte opposée, celle Europe qui nous sourit

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au couchant, ne vous dit donc rien? Vous n'avez ni le regret de l'avoir quitlce, ni l'espoir de la retrouver un jour? Vous pouvez la voir d'un œil sec, et rentcndre nommer sans attendrissemenl? Le souvenir de la patrie ne vous fait pas palpiter le cœur, et vos entrailles ne s'émeuvent pas à sa seule pensée? Vous n'avez de sympathie ni pour ses malheurs, ni pour sa gloire, ni pour ses elTorls, et ses destinées vous sont indifférentes? Quoi! vous voilà aux conlins'de la vie, et vous n'avez pris parti pour aucun prificipe, vous n'avez eu d'enthousiasme pour aucune vertu! Vous avez traversé, sans haine et sans amour, les révolutions les i)lus tragiques, les plus «lécisives ! Vous êtes resté froid au spectacle des générations souffrantes qui ont passé devant vous, semhlahle à une statue de bronze qui voit couler l'onde à ses pieds! Vous avez été sans pitié pour les martyrs, sans horreur pour les bourreaux, sans admiration, sans respect pour les grands caractères et pour les volontés puissantes! Dans les luttes les plus saintes vous n'avez songé qu'à vous, toujours à vous, rien qu'à vous! Esclave effréné du plaisir, vous n'avez poursuivi que lui à travers le sang et les ruines, et vous vous êtes fait, d'un instinct désordonné, votre idéal et votre culte! Mon Dieu! mon Dieu! c'est-celà une vie d'homme, et comment peut-on vivre ainsi? — Jeune homme, répondit Abdalah en reprenant sa parole sentencieuse et figurée, les Turcs disent qu'un ange crie aux hommes tous les matins : [Naissez pour la mort, bâtissez pour le néant. J'ai entendu sa voix dès mon ber-

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ccau : voilà pourquoi j'ai pris en pitié toute ma vie ceux qui naissent et ceux qui bàlisscfil.

lloljcrt resta confondu d'un scepticisme si incurable, et l'état de celte àmeefï'éniinée lui parut désespéré; il remonta à cheval, le cœur plein de tristesse, et ils reprirent ensemble la roule de l'anger. Ils marchaient d'un pas rapide aux dernières lueurs du crépuscule. Bientôt la nuit vint et le firmament s'illumina d'étoiles. La plaine élait déserte; do grandes figures diiîormcs paraissaient de loin en loin et disparaissaient dans l'ombre : c'étaient des chameaux qui fuyaient effrayés. Réveillés en sursaut dans leur bruyère, de gros oiseaux incoimus s'élançaient de dessous les pieds des chevaux, et s'allaient abattre lourdement au milieu des landes.

Abdalah gardait le silence, Robert le gardait aussi ; tous les deux également préoccupés, l'un de ce qu'il avait entendu, l'aulrede ce qu'il devait entendre le lendemain, ils ne s'adressaient ni questions ni conmienlaircs. Ils arrivèretjl ainsi au lieu où ils devaient se séparer : Abdalah continua sa roule vers Tanger, Robert regagna sa montagne. Comme il entrait dans le bois qui couvre le tombeau du santon, une figure blanche parut devant ]ui et lui ferma le passage : c'était Agla.

— Tu n'iras pas plus loin, lui dit-elle, la mort l'attend chez loi. — La mort! répondit Robert en mettant pied à terre. Oui en veut à ma vie? — Les Rillins. Ils ont rôdé tout le jour autour de ta demeure connue des chakals, cl ils devaient le surprendre cette nuit même dans ta maison : c'est ton

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ifilcrprclc qui t'a vendu. — Bcuciiimol? — Luinicinc. — Le misérable! comment n'ai-je pas prévenu sa pcrfldie. Je me doutais que j'avais aflairc à un traître. — Ce n'est pas le moment de songer à lui ; sa tr.ime est déjouée puisque te voilà en sûreté. Tu vois bien que je veillais sur loi, et que j'ai l'ait bonne garde. — Ohl oui, s'écria-t-il en la pressant dans SCS bras, je savais bien que tu es mon ange gardien. — Suis-moi, ils ne viendront pas te chercher ici.

En disant ces mots, elle l'entraîna dans le lombcau du santon.

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